Arrestation de Sana Manjang: Entretien exclusif avec le fils Deyda Hydara, journaliste tué en 2004 par les “Junglers”

BANJUL – C’est une nouvelle qui a soulagé les victimes et les associations de victimes du régime de Yahya Jammeh (1994-2016). L’arrestation de Sana Manjang en Casamance le 2 décembre, l’un des « Junglers » (tueurs à gages) les plus redoutables de la Gambie, a fait renaître l’espoir pour tous ceux qui attendaient justice pour les crimes commis.

Sana Mandjan

Sana Manjang, ce lieutenant-colonel de l’armée gambienne et proche de l’ancien président, est accusé de plusieurs crimes (assassinats, tortures, enlèvements). On lui impute même une participation présumée à l’assassinat du célèbre journaliste gambien Deyda Hydara. Après l’extradition de l’homme dont le nom fait trembler les Gambiens, Africaguinee.com s’est entretenu avec Baaba Deyda Hydara, 49 ans, l’un des héritiers du journaliste tué en 2004 au volant de sa voiture.

L’attente des victimes, la libération d’autres Junglers présumés par le régime de Barrow, la crise sociopolitique et institutionnelle dans le triangle Gambie-Sénégal-Guinée Bissau, ainsi que la liberté de la presse en Gambie sont, entre autres, les points abordés avec Baaba Hydara, lui-même journaliste.

AFRICAGUINEE.COM : Bonjour Baaba Hydara ! Vous êtes le fils aîné de feu Deyda Hydara, éminent journaliste gambien, assassiné par le régime de Jammeh en décembre 2004 au volant de sa voiture. Comment avez-vous accueilli l’arrestation récente de Sana Manjang, l’un des Junglers les plus redoutables ?

BAABA HYDARA : Bonjour Africaguinee ! Écoutez, nous avons appris avec un grand soulagement l’arrestation de Sana Manjang en territoire sénégalais et sa remise aux autorités gambiennes. C’est une étape marquante, pas seulement pour moi et ma famille, mais pour l’ensemble des proches de victimes et les victimes survivantes, y compris celles qui ont été emportées horriblement par le régime de Jammeh.

Tous ceux qui sont affectés par les crimes commis par Sana Manjang ont éprouvé un certain soulagement intérieur, même s’ils ne l’ont pas tous exprimé. Sana a été le tueur le plus farouche, un Jungler redoutable en Gambie. Son nom a toujours fait trembler ; il a commis tellement de crimes. À lui seul, on attribue plus de 90 assassinats, dont ceux de journalistes ; son implication présumée est très élevée. En plus de cela, il y a les tortures et beaucoup d’autres sévices infligés aux Gambiens. C’est comme si l’on avait capturé un monstre, c’est un homme de terreur. Rassurez-vous, les organisations de familles de victimes sont nombreuses. Des actions sont en cours pour se lever contre cet homme qui a fait trop de mal sous l’ère Jammeh.

Baaba Deyda Hydara, ce n’est pas la première arrestation de Junglers en Gambie. Mais trois d’entre eux ont été libérés à la veille des élections de 2021. Il s’agit de Malick Jatta, Omar Jallow et Sulayman Badji, qui ont chacun avoué leur participation à des crimes, notamment l’assassinat de plusieurs personnes dont 44 ressortissants ghanéens et votre père. Êtes-vous sûr que Sana Manjang ne va pas bénéficier des mêmes circonstances de la part du gouvernement Barrow ?

C’est vrai, dans le pays, la libération de ces soldats est mal passée, particulièrement auprès des familles ayant perdu des proches, surtout après des aveux qui font froid dans le dos. Les familles ont difficilement accepté ces libérations décidées par le ministre de la Justice de l’époque, Abubacarr Tambadou. Au moment de prendre cette décision, il n’a pas donné les véritables raisons de leur libération.

Certes, ce n’est pas juste de les garder longtemps en détention sans les amener devant le tribunal, toutefois ils ne doivent pas être libérés avec de pareils arguments, alors que le procès est le seul recours pour les fixer sur leur sort. Ce sont des personnes qui ont avoué leurs crimes à la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (TRRC), en direct à la télévision nationale, suivis par tous les Gambiens. C’est à l’État gambien d’étudier tous ces paramètres au lieu de dire qu’ils ont dépassé le temps de détention sans jugement. À partir du moment où ils ont avoué, ils sont dans les liens de la culpabilité. Libérer de telles personnes revient à laisser des monstres marcher dans nos rues.

Pendant ce temps, des personnes sont retenues dans les prisons du pays pour des faits présumés mineurs. Cette situation nous écœure vraiment. C’est plus horrible de voir un criminel marcher en liberté à vos côtés que le crime lui-même. Nous espérons que ce ne sera pas le cas pour le plus gros criminel présumé, Sana Manjang, qui vient d’être extradé vers la Gambie.

Vous êtes aussi journaliste comme votre feu père au journal bilingue The Point. Comment la capture de Sana Manjang a-t-elle été ressentie au sein de votre rédaction, où le vide laissé par Deyda est toujours présent ?

Ce journal, c’est la famille. L’émotion est toujours là, bien que ce type ne soit plus en liberté. C’est tout à fait normal. Quel que soit ce qui sera fait, si justice n’est pas rendue, notre soulagement ne sera pas total. Le plus important pour nous maintenant, c’est de porter cette affaire de Sana Manjang devant la justice. C’est à travers la justice que nous allons découvrir tous les contours des crimes et espérer être rétablis juridiquement.

Cependant, nous avons déjà reçu des informations selon lesquelles Sana ne veut pas parler. De toute façon, on attend la suite. Deyda Hydara a été un grand homme : journaliste, défenseur des droits humains, il était sur tous les fronts pour la protection des droits de l’homme. Il informait, il dénonçait ; c’était son rôle en tant que journaliste. Mais les victimes sont nombreuses, les familles qui réclament justice sont partout. La justice que nous réclamons, c’est pour tout le monde. Il faut une véritable investigation pour mettre Sana face à ses responsabilités, comme tous les autres.

Mais de l’avis des familles des victimes, toutes les annonces du régime Barrow restent toujours en attente…

Les attentes deviennent interminables, la patience se prolonge. Certaines victimes et proches de victimes sont décédés entre-temps des suites de maladies, alors qu’ils attendaient justice. Ils sont morts dans l’attente. C’est pourquoi, pour ce qu’il reste à faire, il faut agir le plus rapidement possible afin que chaque victime soit rétablie dans ses droits. Il faut faire un bon travail, et vite.

Baaba Hydara, votre père a été fusillé au volant de sa voiture en 2004. Comment vivez-vous l’absence d’un père arraché de cette façon depuis 21 ans ?

Deyda Hydara

Chaque jour, chaque année, nous ressentons un vide. On essaie de le combler entre nous, mais c’est encore difficile de remonter la pente. Chaque 16 décembre, ce drame nous revient plus frais, comme si c’était aujourd’hui.

C’est encore frais dans ma tête. Ce 16 décembre 2004, je faisais mes études à Amsterdam quand ma sœur, qui était à Londres, m’a joint au téléphone pour m’informer de l’assassinat de mon père. Moralement touché après cette triste nouvelle, je me suis envolé pour la France où j’ai décidé d’affronter le régime de Jammeh. Je savais que mon père était le représentant de RSF et correspondant de l’AFP. Il travaillait partout où il était question de défendre les droits de l’homme ou la liberté de la presse. C’était un journaliste direct qui dénonçait l’injustice et la souffrance des populations ; il demandait au régime de ne pas être violent avec les citoyens. Sa rubrique qui dérangeait le régime, c’est celle appelée « Good Morning Mr. President », dans laquelle il dénonçait tout.

RSF, à travers Léonard Vincent, s’est particulièrement impliqué dans l’enquête. Il s’était rendu en Gambie pour son propre rapport, mais les autorités gambiennes se sont rendu compte de son passage. La deuxième fois, ils lui ont refusé le visa. Pour ce qui est de la justice, le gouvernement de Barrow, arrivé après les élections de 2016, avait lancé un mandat d’arrêt contre Sana Manjang et Kawsu Camara, mais avec la Commission Vérité et Réconciliation, tout s’était arrêté. Aujourd’hui, Sana est arrêté ; la justice doit être rendue. Les victimes ont trop attendu.

L’on se félicite de l’arrestation de Sana Manjang, mais au fond, il est arrêté pour suspicion de fomenter un coup d’État et non pour sa responsabilité présumée dans les crimes sous Yahya Jammeh. De plus, cela survient dans un contexte régional tendu. Quelle est votre lecture ?

Il y a vraiment des zones d’ombre. À trop y penser, on se dira que les attentes seront encore longues. Peut-être qu’ils nous éclaireront un de ces jours sur le véritable lien. On veut savoir aussi comment les Gambiens ont eu les informations sur la présence de Sana en Casamance et comment, avec l’aide du Sénégal, il a été arrêté. C’est son arrestation qui est importante, mais c’est vrai aussi que tout le monde dit qu’il n’est pas extradé pour les crimes, mais pour tentative de coup d’État. De toute façon, comme il est là, on aura notre jour au tribunal avec lui.

On parle des Junglers partout, mais Yahya Jammeh reste tranquille. Récemment même, il a menacé de rentrer. C’est comme si son ombre pesait encore sur la petite Gambie…

C’est lui, Jammeh, que tout le monde cherche en premier. C’est le principal commanditaire de tous les maux dont nous sommes victimes. Donc, il ne restera pas tranquille indéfiniment. Il a donné les consignes pour tous ces crimes. Il aura son jour aussi, c’est certain. Il a dit qu’il allait venir, mais au dernier moment, il a dit que son passeport n’était pas valide. On espère qu’il viendra parce que la Gambie, c’est son pays. Son ombre pèse encore sur la Gambie, il a des sympathisants ici, mais ça ne change pas les choses : justice doit se faire. Nous sommes dans une société où la loi doit s’appliquer un jour ou l’autre. On espère que tout se passera bien pour les victimes et leurs familles et que la paix régnera dans notre sous-région.

Une crise sociopolitique et institutionnelle touche le triangle Gambie-Guinée Bissau-Sénégal. Des pays qui ont en commun la Casamance, une région instable. Nous vivons des troubles à Bissau, une crise de leadership au Sénégal et les autorités gambiennes parlent de tentative de coup d’État… Comment voyez-vous cette situation de votre œil de journaliste?

Ces pays — Gambie, Sénégal, Guinée-Bissau — abritent les mêmes familles, les mêmes peuples ; les liens de parenté sont toujours existants. Un problème dans l’un des pays touche les autres au même moment. C’est très sensible : ce qui se passe ici peut avoir des répercussions ailleurs. Le renversement de régime ou les troubles en Guinée-Bissau, c’est comme si c’était en Gambie ou au Sénégal.

C’est pourquoi il faut tout le nécessaire pour que les trois pays soient en paix et stables. Chacun de ces trois pays paie les frais d’un incident dans l’autre. Comme vous le dites, la région de la Casamance est là. Un morceau de cette région se retrouve dans chacun de ces trois pays. La détresse d’un pays est partagée par tous les autres ; c’est pourquoi aucun n’a intérêt à ce que ça brûle quelque part.

En 2021, la liberté d’expression était un acquis en Gambie. Est-ce que le vent de la liberté souffle toujours en 2025 ?

Le vent de la liberté souffle toujours sous le régime de Barrow. À ce que je sache, aucun journaliste n’est en détention ou en conflit avec la loi. De ce côté, le régime actuel est à féliciter. Aucune radio ni aucun journal n’a été fermé ou interdit. Le classement de Reporters sans frontières le justifie suffisamment. Selon le classement actuel, la Gambie est 58e dans le monde sur 180 pays, 10e en Afrique et 5e en Afrique de l’Ouest. La Gambie gagne toujours de bonnes places dans le rang chaque année ; c’est une bonne nouvelle.

Avant 2016, la Gambie était toujours au-delà de la 100e place. C’est vrai, les lois draconiennes contre la presse connues sous Jammeh restent toujours en vigueur, des lois qui prévoient des peines de prison pour les journalistes, mais elles ne sont pas appliquées depuis 2016, c’est-à-dire depuis la chute de Jammeh. Reporters sans frontières encourage à abroger ces lois. Sinon, tout va bien ; les gens écrivent et disent ce qu’ils pensent sur le pays sans être inquiétés. Contrairement au temps de Jammeh où des journalistes étaient tués, d’autres portés disparus, et où certains ont même été victimes de tortures. Tout ça, c’est du passé.

Merci beaucoup Baaba Deyda Hydara et bon courage en Gambie.

Et merci à vous aussi, Africaguinee.com, depuis la Guinée.

Entretien réalisé par Alpha Ousmane BAH

Pour Africaguinee.com

Tél: (+224) 664 93 45 45

Créé le 11 décembre 2025 11:29

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