Foromo Béavogui, journaliste, rescapé du stade 3 avril de Nzérékoré : « On m’a tiré du chemin de l’au-delà… »
NZEREKORE-C ‘est un récit pathétique ! Foromo Béavogui, journaliste reporter d’image (JRI) était au stade du 3 avril lors de l’incident tragique qui a fait des dizaines morts et de nombreux blessés le 1er décembre dernier à Nzérékoré. Ce jeune journaliste faisait partie des hommes de médias déployés pour la couverture de la finale du tournoi de la refondation qui opposait l’équipe de Nzérékoré à celle de Labé. Il a failli laisser sa vie.
Foromo Béavogui a suivi du début jusqu’à la fin cet évènement tragique. Notre confrère a été sauvé de justesse alors qu’il était coincé là où 56 personnes ont trouvé la mort, selon le bilan provisoire du gouvernement. Dans un entretien grand-format qu’il a accordé à notre rédaction basée dans la région, le journaliste explique en large, comment le drame est survenu. Son témoignage est bouleversant.
Première altercation
« Je suis rentré au stade à partir de 15h 45. La rentrée était gratuite, donc nous avons eu facilement accès au stade. Il y avait une forte mobilisation. C’était du jamais vu à Nzérékoré. Selon les techniciens, il y avait plus de 15.000 supporters. Je me suis rendu au stade dans le cadre de mon travail de journaliste. Nous étions là pour la quête des informations. La première mi-temps du match n’a connu aucun souci. C’est à la reprise de la seconde période que les petits tiraillements ont commencé. Et vu que l’arbitrage avait commencé déjà à peser sur l’une des équipes, cela a suscité de petites réactions sur la pelouse. De ces tiraillements, un joueur de Labé était couché par terre. Du coup, l’arbitre a fait appel à la croix rouge pour l’évacuer. Mais le joueur avait insisté pour rester assis, sans sortir et sans se lever pour continuer le match. Cela a valu la réaction de l’arbitre qui lui a donné un carton jaune. Mais puisqu’il avait déjà un autre carton, ça équivalait à un carton rouge.

Du coup, il y a un autre joueur qui est venu s’interposer, il a même donné un coup à l’arbitre. Dans l’immédiat, ce dernier a aussi eu un autre carton rouge. Cela a vraiment suscité des bouleversements, il a fallu l’intervention des ministres qui étaient là pour annuler un des cartons rouges. Donc, le joueur qui était assis, lui son carton a été toléré mais celui-là qui a porté main sur l’arbitre, a été exclu du stade. Quand il y a eu cette action, il y a eu des petits jets de sachets d’eau, parce que ceux qui étaient en haut de gradins en chantier n’avaient pas de cailloux à jeter. Donc, ils ne jetaient que des sachets d’eau pour exprimer leurs colères. Les organisateurs ont su maîtriser cet incident, ils ont continué le match.
Début du scandale
A 4mn de la fin du match, l’arbitre siffla un penalty en faveur de l’équipe de Nzérékoré. C’est ce qu’il ne fallait pas. C’est là que tout a commencé. L’entraîneur de l’équipe de Labé, a dit à ses joueurs de quitter. Avant que ces derniers ne quittent, des gens ont envahi la pelouse. Soudain, la bousculade a commencé. Il y a eu un premier jet de gaz lacrymogène. La situation s’est envenimée. Cela a créé la panique totale. Quand il y a eu ce jet de gaz lacrymogène, nous qui étions à l’intérieur, nous avons tous tenté de sortir. Malheureusement pour nous, ceux qui étaient dehors ont d’ailleurs voulu rentrer. Cela a aggravé la situation. Donc, la sortie était hermétiquement fermée, parce que les gens étaient arrêtés là, on ne pouvait pas les dépasser. C’est là que la bousculade a commencé. Au portail, il y avait deux pickups. Quand le mouvement a commencé, les gens se sont rapidement embarqués dans ces deux pickups pour que les chauffeurs démarrent et qu’ils quittent vite. Ces deux chauffeurs n’ayant pas l’accès, ont éteint les véhicules. Donc les véhicules étaient stationnés là remplis de personnes. Mais il n’y avait pas de passage. Il y a eu une bousculade indescriptible, provoquant des morts.

Quand le premier coup de gaz lacrymogène a éclaté, nous nous sommes précipités pour vite sortir avant que tout le monde ne vienne. Malheureusement, ceux qui étaient devant nous, n’ont pas eu accès, donc nous qui les suivions, nous sommes allés nous coincer. Il y a d’autres qui sont venues derrière nous. C’était le chaos.
Les personnes marchaient sur nos têtes pour se franchir un chemin
Donc nous étions au beau milieu de la foule. Même pour mouvoir la main, on ne pouvait pas. La tension était telle qu’on on ne pouvait pas supporter. C’est là même qu’il y a eu assez de victimes. Parce que les enfants étaient nombreux. Tu pouvais voir un enfant qui est coincé quelque part, ce n’est que ses yeux qui pouvaient sortir ou juste remuer sa main pour que tu saches que c’est un être qui est là. Nous sommes restés là, puisqu’il n’y avait pas de sortie. Les autres qui étaient derrière, montaient sur des véhicules pour marcher sur nos têtes et puis se retrouver dehors. C’est comme ça que d’autres se sont sauvés, c’est-à-dire courir sur des gens pour se retrouver dehors. Et dans tout ça, le gaz ne faisait que descendre. C’était dans les bandes de 18h45-19h. Il y a un enfant qui était derrière moi, malgré que j’était trop coincé, il a sollicité que je l’aide. Il est resté à me taper, je n’arrivais pas à me rendre compte. Finalement, l’enfant m’a mordu. C’est quand il m’a mordu, je me suis tourné la tête je l’ai vu. Il me dit : “héé grand idjon”, me demandant de l’aide.

Je lui ai dit : qu’est-ce que je peux. Même la main je ne pouvais pas la bouger. Ce n’est que mon seul bras qui était sorti pour tendre aux gens qui essayaient de sauver leurs connaissances. Les pieds étaient coincés de sorte qu’on ne pouvait même pas prendre un seul pas. Et tout le monde se battait pour ne pas se retrouver à terre. Parce qu’une fois que tu es à terre, les gens vont marcher sur toi. Là, pour toi c’est fini. On était dans le milieu du chaos en train de chercher qui va nous sauver. Parce que les pieds étaient tous collés ensemble, les gens vous poussaient, mais vous vous battez pour ne pas être à terre. C’est là qu’il y a eu le plus de morts, puisque les gens se sont évanouis. Et une fois que tu t’évanouis tu te retrouves à terre, les gens te marchent dessus. Il y avait du gaz, mais la bousculade a fait plus de victimes. Imaginez, plus de 1000 personnes, vous êtes coincés quelque part, où tu ne peux même pas soulever ton bras ni ton pied. Et il y avait assez de petits enfants.
On m’a tiré du chemin de l’au-delà
Nous sommes restés dans ce mouvement, il y a un groupe de jeunes qui est venu du couloir situé entre le mur et la tribune pour sauver leur connaissance. Ils viennent, s’ils te connaissent, ils te tendent la main puis te tirent de force pour t’extirper. C’est à travers ça que j’ai demandé de l’aide, ils m’ont secouru. J’ai fait plus de 10mn là-bas avant que je ne sois sauvé. On nous a sauvés du chemin de l’au-delà. Les deux m’ont attrapé, il y a deux autres qui ont attrapé une fille qui était à ma droite, on nous a tiré en même temps.
J’ai vu des gens évanouis dans les bras des autres
Quand on m’a tiré de la foule, je suis allé au niveau de la loge officielle où se trouvaient les ministres. Toutes les autorités étaient tout d’abord là. Je suis allé m’asseoir pendant 5 minutes. C’est là-bas que j’ai vu des gens évanouis dans les bras des autres. Et ce qui m’a beaucoup marqué, c’était un enfant de 10 à 15 ans qui était dans les bras des jeunes. Il y avait plusieurs personnes. Les gens s’étaient évanouis, tu pouvais les voir dans les bras des secouristes qui courraient dans la cour. Mais comment sortir ? Il n’y avait pas d’accès. Il n’y avait aucun moyen. Là je m’inquiétais DU sort de ces personnes-là parce qu’après ça, on a fait encore plus de 20 minutes dans la cour sans avoir accès. Vous vous imaginez ? Quelqu’un qui s’évanouit durant une dizaine de minute, il n’y a même pas d’eau ou quoique que ce soit pour le réanimer.

Comment je suis sorti de la cour
Quand je suis reparti vers les ministres, j’ai cherché à m’embarquer dans une voiture. Par chance, j’ai trouvé une voiture de la Fondation verte. Quand elle a garé, j’ai demandé au chauffeur si je pouvais monter, il m’a dit il faut monter. Mais les cabines étaient déjà chargées, je suis monté derrière. J’ai vu d’autres groupes à côté, je les ai appelés pour monter. Le chauffeur a été très malin. Quand les ministres ont voulu sortir, ils ont informé la police. Les tirs de gaz ont encore repris. C’était grave parce qu’il fallait dégager la foule qui était à la sortie. Il fallait que les gens quittent pour que les ministres sortent. Le véhicule qu’on a emprunté, le chauffeur a été très malin. Juste après les ministres, il y a eu une deuxième voiture. Après cette voiture, il a engagé la sienne dans laquelle nous étions. C’est comme ça qu’on s’est sauvé, les têtes baissées. Puisqu’au portail, dès que vous sortez, ce sont des pierres que vous croisez. Du stade jusqu’à la gare Onah, il y avait des jets de pierres un peu partout. Là, les gaz et les jets de projectiles étaient quand même intense. C’est comme ça qu’on s’est retrouvé dehors, le cortège ne s’est pas arrêté. Arrivé en face de GLC, on a demandé au chauffeur de garer et chacun a cherché où aller. Nos têtes étaient baissées, on n’a pas cherché à savoir ce qui se passait parce que quand tu soulèves ta tête, tu peux croiser une pierre.
Message
Il faudrait que cela serve de leçon à toute la population. On a l’impression que la sécurité était là uniquement pour les autorités, mais pas pour les pauvres citoyens. Sinon, avec les tiraillements qui se passaient au stade avec des joueurs, ça devait pousser les autorités à renforcer la sécurité. Il ne faut plus qu’on assiste à ces genres de choses. Le stade ne répond plus aux normes pour abriter cette compétition. Selon les techniciens, il a la capacité de 5000 personnes, pendant qu’il y avait 20.000 supporters. C’est un gros risque. Il faudrait que l’État prenne ses responsabilités. Quand on dit forces de défense et de sécurité, ce n’est pas seulement pour les autorités. Au contraire, ces forces de défense devaient garantir la sécurité des citoyens. En plus, ils devraient mettre une ceinture de sécurité autour de la cour. S’il y avait ça, il n’y aurait pas eu de jets de pierres. Parce que les pierres ont quitté en dehors du stade. En plus de cela, les journalistes ne sont pas du tout en sécurité. On devait chercher à protéger la presse ».
Propos recueillis par SAKOUVOGUI Paul Foromo
Correspondant Régional d’Africaguinee.com
En Guinée Forestière.
Tél : (00224) 628 80 17 43
Créé le 9 décembre 2024 08:39Nous vous proposons aussi
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