Élections, crise de liquidité, dissolution de partis politiques: Dr Zotomou Kpoghomou brise le silence
CONAKRY- Alors que la Guinée se dirige vers les élections communales et législatives prévues le 24 mai 2026, le Dr Edouard Zotomou Kpoghomou, leader de l’UDRP, jette un regard critique sur l’actualité politique et économique du pays. Dans cette interview « vérité », l’opposant revient sur l’assainissement du paysage politique par le MATD (ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation) et analyse les causes profondes de la crise de liquidité qui frappe le pays. Il s’interroge également sur la pertinence de la Déclaration de Politique Générale du gouvernement devant une institution de transition, pointant un déficit de conformité légale dans le processus actuel. INTERVIEW!
AFRICAGUINEE.COM : Il y a quelques semaines, 40 partis politiques ont été dissous par le ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (MATD). Comment comprenez-vous cette situation ?
Dr Edouard Zotomou Kpoghomou : Je trouve que c’est contradictoire. C’est une chose de chercher à assainir le paysage politique en faisant en sorte que les partis répertoriés soient en règle, mais c’en est une autre de les dissoudre. Quand on parle de contrôle, nous ne parlons pas du contrôle d’un surveillant de classe. Les partis politiques ont une idéologie. Quand vous voulez conquérir le pouvoir, c’est à travers une idéologie. Les militants qui sont dans les partis ont déjà décidé d’un certain nombre de choses. L’important, c’est que ces décisions soient en conformité avec les orientations nationales, que l’on ne soit pas contre le pays ou la population.
Mais justement, l’autorité (le MATD) n’a pas vocation à déterminer comment ces partis doivent conduire leurs affaires. C’est la raison pour laquelle ils ont des statuts, des règlements intérieurs et qu’ils ont été créés sur la base d’un projet de société. Cela devrait suffire.
Maintenant, soyons d’accord : le CNRD n’a jamais voulu associer les partis politiques à sa démarche dans la conduite de la transition. Cela n’a jamais été le cas. On savait que le CNRD voulait en finir avec certains partis. Ils ont d’abord essayé de dire que certains partis n’avaient pas de siège. Nous y avons été soumis indirectement parce que les gens pensaient que des partis comme le nôtre n’avaient pas de locaux. Lorsqu’ils se sont rendus compte que ce chemin ne leur permettait pas d’arriver à leurs fins, ils ont rebroussé chemin pour parler « d’inspection » et « d’évaluation ».
Ces évaluations se sont faites en deux ou trois étapes, sans méthodologie ni pédagogie harmonisée. On posait des questions qui n’étaient pas standardisées, alors que pour vérifier la légalité d’une formation, les questions devraient être les mêmes pour tous. Finalement, ils ont dû laisser ces formations continuer et ont délivré des satisfécits.
C’est dans ce cadre-là que nous étions. Prenez des partis comme l’UFDG, l’UFR ou le RPG Arc-en-Ciel : soyons honnêtes, ces trois partis représentent à peu près 90 % de la population votante. Quand on cherche à les éliminer — et c’est un calcul qui date de longtemps — cela pose problème.
Concernant les 40 partis dissous, on leur reproche parfois de n’avoir pas tenu de congrès. C’est là qu’il y a un souci : on dirait qu’on leur impose un calendrier. Ce sont les instances internes qui déterminent quand organiser un congrès. Ce n’est pas à l’administration de dicter le jour J. Un parti qui veut conquérir le pouvoir a tout intérêt à être en règle, sinon il se « cassera les dents » lors des élections.
La contradiction est flagrante. Dans certains cas, on empêche la tenue de ces congrès et, ensuite, on dissout la formation pour non-organisation de congrès. C’est vouloir une chose et son contraire. Je pense franchement que ces formations ont été ciblées pour « déblayer le chemin ». On l’a vu lors du référendum, puis pour l’élection présidentielle.
Or les élections, c’est comme un examen, il faut donner la possibilité à tous les élèves de se présenter. Ceux qui échouent n’auront que leurs yeux pour pleurer. Au niveau du MATD, on aurait dû connaître la situation sociopolitique des partis bien avant de parler d’élections.
Aujourd’hui, on a l’impression que les partis vont tous disparaître pour laisser place à un parti-État. Pour ceux qui ont connu ce système en Guinée, c’est une abomination. C’est un retour en arrière dangereux et une légalisation de la pensée unique. Or, tous les Guinéens ne réfléchissent pas de la même façon.
Les élections communales et législatives sont programmées pour le 24 mai 2026. Allez-vous participer à ce double scrutin ?
Je suis en contact avec le bureau politique et d’autres organisations. Nous allons voir si les conditions sont réunies. La meilleure façon d’intervenir, c’est d’être à l’intérieur. Nous nous préparons. Si nous le pouvons, nous irons. Sinon, nous serons obligés d’intervenir d’une autre façon.
Pensez-vous que les conditions d’une élection transparente sont réunies ?
Pour être franc, je dirais que ce sera dans la continuité de ce qui a été fait dès le départ. Si le référendum n’a pas été un « véritable » référendum, c’est parce qu’il a servi de campagne pour présenter la candidature du Général. Cela a commencé avec la vulgarisation du projet de la nouvelle Constitution. Au lieu d’expliquer le texte, on présentait une candidature. Nous l’avons dénoncé. Une Constitution qui n’a pas connu la participation de tous les acteurs intéressés ne devrait pas servir de paravent à une candidature.
En Guinée, on aime entretenir souvent la confusion. On fait tout à la fois pour troubler l’eau, car « quand l’eau est trouble, les poissons se mangent ». Rien n’a été fait pour permettre à ceux qui le souhaitent d’être candidats. Notre formation, à travers les Forces Vives, avait dit qu’elle participerait à la seule condition que le Général Doumbouya ne soit pas candidat, conformément à ses propres engagements répétés. À l’heure actuelle, les élections à venir suivront la tradition. Même pour les sénatoriales, une grande partie des membres sera désignée par l’exécutif. Dans ces conditions, on ne peut pas parler de démocratie.
La Guinée est frappée de plein fouet par une crise de liquidité. Selon vous, qu’est-ce qui en est l’origine ?
Il est un peu ridicule de voir des cadres expliquer un problème par un autre. La crise de liquidité est soutenue par un manque criard de confiance entre le secteur informel, les opérateurs économiques et les institutions bancaires. Quand vous déposez de l’argent en banque et que vous ne pouvez pas retirer ce que vous voulez quand vous le voulez, cela crée un doute.
Une fois que ce phénomène est installé, qui aurait le courage d’aller déposer son argent ? Personne! Résultat, la plus grande partie du cash en Guinée ne se trouve pas dans les banques. Or, la liquidité bancaire est cruciale pour l’économie.
Quelles solutions préconisez-vous pour une sortie de crise ?
C’est une question complexe. Le gouvernement devrait mieux contrôler sa gestion et contenir la tendance à utiliser des fonds pour des raisons qui ne servent pas les besoins du peuple. Il faut d’abord contrôler l’inflation. En période de manque de liquidité, il faut surveiller les dépenses pour ne pas injecter massivement de l’argent qui aggraverait l’inflation. Ce n’est pas forcément en injectant des billets que l’on résout le problème, mais en maintenant l’équilibre entre la masse monétaire en circulation et les biens et services produits.
Si l’on injecte trop d’argent sans contrepartie productive, le panier de la ménagère deviendra insupportable. Cela me rappelle le Zimbabwe, où l’on imprimait des billets d’un million qui n’avaient aucune valeur. On risquerait de devoir aller acheter son pain avec une brouette remplie d’argent.
Il faut de l’austérité et de la priorité dans les dépenses. Mettons de l’ordre dans la gestion des ressources actuelles. On ne peut pas juguler la crise si l’on garde les fonds par-devers soi. Le gouvernement doit montrer l’exemple en évitant les dépenses extra-budgétaires. Vous pouvez déverser tout ce que vous voulez dans le circuit, si la confiance n’est pas là, le problème restera entier.
Comment avez-vous trouvé la déclaration de politique générale du gouvernement présentée par le Premier ministre Amadou Oury Bah devant le CNT ?
Franchement, je ne l’ai pas suivie. Mais il me semble que, là encore, on prend le problème à l’envers. Le Premier ministre d’un gouvernement nommé par un président élu ne devrait pas présenter une déclaration de politique générale devant un conseil de transition.
Pour moi, cela manque de logique. Il devrait y avoir une assemblée élue devant laquelle le Premier ministre — issu d’un gouvernement dont le président a été élu — se présente pour exposer sa politique. Par conséquent, cette démarche ne s’explique pas du tout.
On aurait dû d’abord s’assurer de la conformité légale des institutions avant que le Premier ministre ne se présente devant le CNT. On finit par se demander si nous sommes toujours dans la transition. En réalité, beaucoup pensent que c’est encore le cas, car le maintien d’un conseil « transitoire » confirme que nous n’en sommes pas sortis.
Interview réalisée par Oumar Bady Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 1 avril 2026 11:35Nous vous proposons aussi
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