Dr Zotomou sur le remaniement : “Ce gouvernement est budgétivore…”
CONAKRY – Un mois après avoir élargi son gouvernement à 35 départements, le président Mamadi Doumbouya a opéré un léger remaniement ce mardi 29 juillet 2025. Cinq nouveaux ministres intègrent l’équipe dirigée par Amadou Oury Bah, dont l’ancien député Cellou Baldé, cadre de l’UFDG.
Dans cet entretien, Dr Édouard Zotomou Kpoghomou, président de l’UDRP et vice-président de l’ANAD, livre une analyse critique de cette recomposition, qu’il juge coûteuse et inefficace.
AFRICAGUINEE.COM: Vous avez suivi le mini-remaniement ministériel opéré ce mardi 29 juillet par le général Mamadi Doumbouya, marqué notamment par la nomination de votre ancien collègue de l’ANAD. Quelle lecture en faites-vous ?
DR EDOUARD ZOTOMOU KPOGHOMOU : Concernant la nomination de Cellou Baldé, ancien coordinateur des fédérations de l’intérieur de l’UFDG, par respect pour lui et pour son parti, je préfère lui laisser le soin d’apprécier sa nomination. Je ne ferai donc pas de commentaire à ce sujet.
Et que pensez-vous des autres nominations ?
De manière générale, nous avons déjà exprimé notre position sur le dédoublement des postes ministériels en Guinée, qui, selon nous, n’avait aucune justification. Dans un pays confronté à une grave crise économique, avec des ressources quasiment inexistantes, créer 35 ministères revient à alourdir inutilement les charges de l’État sans amélioration notable des performances.
S’il y avait une nécessité réelle à ce dédoublement, on pourrait le comprendre. Mais à l’heure actuelle, de nombreux pays fonctionnent efficacement avec beaucoup moins de ministères. Prenez l’exemple du Canada : il fonctionne avec seulement 13 ministères. Nous en avons 22 de plus. Que font les Canadiens que nous ne pourrions pas faire ici avec 35 ministères ?

Ces départements deviennent des structures budgétivores. Ce n’est clairement pas ce dont nous avons besoin. Nous avons été constants sur cette position depuis le début. Le progrès ne passe pas par la multiplication de postes inutiles. Pour moi, la Guinée peut être gérée efficacement avec 20 ministères, pas plus.
Je ne veux même pas commenter en profondeur ce genre de décisions. Tout cela me semble guidé par la volonté de récompenser certains acteurs qui travaillent dans l’esprit voulu par le CNRD. Mais pour moi, cela n’a aucun sens.
Il y a tout de même de nouvelles figures, présumées compétentes, qui ont fait leur entrée au gouvernement. Trente-cinq ministres, c’est peut-être aussi pour réduire la lourdeur administrative et aider à impulser enfin le développement. N’est-ce pas nécessaire, selon vous ?
Non, cela n’a rien à voir. Le développement ne se fait pas avec la quantité, c’est là l’erreur. Il se fait avec la qualité. Mieux vaut avoir peu de ministères efficaces que beaucoup qui ne servent qu’à alourdir la machine étatique. Ce que nous disons, c’est que ce n’est pas une question de personnes, ni de nouvelles figures, c’est une question de système. Or, le système actuel ne répond pas aux véritables besoins de développement du pays.
Ce mini-remaniement intervient à moins de deux mois du référendum constitutionnel. Selon vous, quelle devrait être la mission principale de cette équipe ?
Écoutez, avant tout, il faut déjà que ce référendum ait lieu. Il faut que nous revenions à l’ordre constitutionnel. Or, quand on regarde la situation actuelle, il y a tellement de contradictions entre les objectifs affichés et les actes posés qu’on se demande même si les dispositions nécessaires sont prises pour organiser une quelconque élection, qu’elle soit référendaire ou autre.
Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus convaincus que les conditions ne sont pas réunies pour un véritable retour à l’ordre constitutionnel. C’est cela, la réalité. Il faut le dire clairement.
Et maintenant, on nous parle de la présence supposée de rebelles à Nzérékoré… Nous, qui sommes de la région forestière, nous avons du mal à comprendre de quoi il s’agit. Quand nous appelons nos parents sur place, eux non plus ne savent rien. Cela signifie qu’on tente de détourner l’attention, de créer une distraction pour éviter d’aborder les vrais problèmes. Personnellement, je refuse de me prêter à ce jeu. La Guinée ne mérite pas ça. Nous ne méritons pas ça.
Malgré ce remaniement, Amadou Oury Bah reste le chef de l’exécutif. Si vous aviez un conseil à lui adresser, quel serait-il ?
Franchement, je n’ai aucun message à lui adresser aujourd’hui. Il sait ce qui se passe. En tant que politicien et intellectuel – c’est ainsi qu’il est présenté – j’aurais aimé qu’il prenne la pleine mesure de la situation, qu’il dise la vérité à ses supérieurs.
Ce n’est pas de cette manière qu’on développe un pays. Après avoir été lui-même l’un des plus farouches opposants à une précédente transition militaire, je trouve très regrettable son changement de position en faveur d’une autre transition militaire. Certains diront qu’il y a des différences, mais une transition militaire reste une transition militaire.
Et puis, ce qu’ils mettent en œuvre aujourd’hui, ce ne sont pas des projets qu’ils ont conçus eux-mêmes. Ce sont des programmes déjà engagés auparavant. Ils ne font que les poursuivre, et à quel prix !

Nous avons tout fait pour lui proposer, dès les premiers mois de sa nomination, une rencontre avec l’ensemble des acteurs afin de redéfinir les priorités de la transition. Cela aurait permis d’avancer vers des solutions consensuelles. Malheureusement, cela n’a pas été fait. Et aujourd’hui, nous nous enfonçons jour après jour.
Bah Oury est un homme intelligent. Il sait exactement ce qui se passe, il sait où il va. C’est donc à lui de prendre ses responsabilités et de poser les actes qu’exige sa fonction.
L’Union africaine, qui vient de séjourner en Guinée, a recommandé la relance du cadre de dialogue existant. N’est-ce pas là une réponse positive à ce que vous réclamez depuis longtemps ?
Je suis tout à fait d’accord. Mais nous, nous n’avons même pas attendu que l’Union africaine le dise. Nous l’avons exprimé depuis le départ. Tant qu’un cadre réel de dialogue inclusif n’est pas mis en place, on ne fera que se tromper mutuellement. Les uns continueront à berner les autres, et personne ne dira la vérité à l’autre.
L’Union africaine peut bien donner des satisfécits, mais cela relève du langage diplomatique. Ils ne peuvent pas venir frontalement critiquer un régime en place, par respect diplomatique. Mais dans le fond, elle sait très bien ce qui se passe. La CEDEAO avait d’ailleurs déjà commencé à le dire.
La solution à la crise actuelle ne peut être que consensuelle, en réunissant autour de la table tous les acteurs politiques et sociaux, sans exclusion.
Le Premier ministre Bah Oury affirme pourtant que tout le monde a été consulté dans le cadre de la rédaction de la nouvelle Constitution. Que répondez-vous à cela ?
Ce sont des contre-vérités. Tout le monde n’a pas été consulté. Nous qui parlons ici, nous n’avons jamais été associés à ce processus. Ceux qui ont été sollicités ne représentent qu’une poignée de personnes qui veulent imposer leur vision à l’ensemble du peuple.
Mais une Constitution, c’est comme un héritage familial : une seule personne ne peut pas décider seule de son sort. Il faut que tout le monde s’entende sur ce qu’il faut faire.
Tant que ce consensus n’est pas recherché et obtenu, il y aura toujours des voix discordantes, et dans ces conditions, le pays n’ira jamais dans la même direction.
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 30 juillet 2025 17:38Nous vous proposons aussi
TAGS
étiquettes: Bah Oury, CNRD, Edouard Zotomou, Gouvernement de la transition, Gouvernement guinéen, Mamadi Doumbouya









