De l’urgence hydraulique au péril des putschs en Afrique: Entretien exclusif avec le diplomate Francisco da Cruz

ADDIS-ABEBA– En marge du 39ème Sommet de l’Union Africaine, l’Ambassadeur Francisco da Cruz, Représentant permanent de l’Angola auprès des Nations Unies, a accordé un entretien exclusif à Africaguinee.com. Gestion de l’eau, péril des coups d’État, financement du développement et place de la jeunesse : le diplomate livre son analyse des grands défis du continent. Interview.

AFRICAGUINEE.COM : Le discours du Président de la Commission de l’UA présente l’eau comme une « source de paix et de réconciliation ». Dans un contexte de tensions transfrontalières, comme c’est le cas avec le Grand Barrage de la Renaissance, comment l’UA pourrait-elle concrètement transformer cette ressource en outil diplomatique ?

Francisco da Cruz : Chaque fois que nos leaders se réunissent à Addis-Abeba, l’objectif est de trouver des solutions pour faire avancer l’agenda de paix, de sécurité et de développement du continent. La question de l’eau est cruciale car elle est intrinsèquement liée au développement et au bien-être de nos populations. C’est la raison pour laquelle elle a été choisie comme thème de cette année.

Les décisions prises ici visent à garantir que cette ressource soit bien gérée et partagée, de manière à renforcer la solidarité et l’unité entre pays africains. L’idée est de faire de l’eau la base d’une coopération dynamique, orientée vers le bien-être collectif.

Quels sont les projets phares pour combler le déficit d’infrastructures hydrauliques sur le continent ?

L’Afrique doit impérativement investir davantage dans ses infrastructures. C’est dans cette optique que l’Angola a organisé, l’année dernière, une conférence sur la mobilisation des financements. Il s’agissait de voir comment, en tant que continent, nous pouvons financer les projets définis aux niveaux national et continental. Ces infrastructures sont indispensables pour concrétiser le développement de l’Afrique.

L’UA a évoqué la crainte d’un « retour des jours sombres », citant notamment la recrudescence des changements anticonstitutionnels. L’UA n’est-elle pas impuissante face à cette nouvelle vague de coups d’État ?

Ce n’est pas la première fois que le Président de l’Angola aborde cette thématique et exprime sa préoccupation. En 2022, à son initiative, nous avons tenu un sommet extraordinaire sur le terrorisme et les changements anticonstitutionnels de gouvernement. C’était l’occasion d’analyser les causes profondes de ces bouleversements.

Aujourd’hui, le défi demeure entier. Nous devons trouver des moyens de minimiser les risques. L’Angola a proposé la tenue d’un nouveau sommet sur la paix et la sécurité pour évaluer les mécanismes dont dispose l’Union Africaine. L’objectif est de renforcer l’État de droit, la démocratie et le respect des droits de l’homme, afin d’éliminer les prétextes qui favorisent ces ruptures constitutionnelles.

Ce sommet visera à consolider notre position contre les prises de pouvoir par la force, mais aussi contre les manipulations constitutionnelles visant à étendre les mandats au-delà des limites légales. Nous pensons être sur la bonne voie.

Avec les crises chroniques au Soudan, au Sahel et en RDC, quelle est la nouvelle approche de l’UA pour que le slogan « Faire taire les armes » devienne une réalité ?

La persistance des conflits est une préoccupation majeure, car il n’y aura pas de développement sans paix. À l’Est de la RDC, où le conflit perdure depuis de nombreuses années, l’Angola est très impliquée dans la recherche de solutions. Au niveau de l’UA, un grand effort est déployé.

Nous croyons au principe des « solutions africaines aux problèmes africains », basées sur une approche pragmatique et politiquement inclusive. Toutes les parties concernées doivent jouer un rôle dans l’application des accords politiques. L’appui des Nations Unies est également crucial. La résolution 2719, qui permet un financement prévisible des opérations de paix de l’UA, devrait nous aider à avancer plus rapidement dans la résolution de ces crises.

Face à la montée du protectionnisme mondial, l’Afrique est-elle réellement prête à accélérer sa Zone de Libre-Échange (ZLECAf) pour contrer la polarisation économique ?

Il faut d’abord renforcer le multilatéralisme pour résoudre les problèmes communs. Cela passe par une réforme des Nations Unies, notamment du Conseil de sécurité, et des mécanismes financiers internationaux. Le poids de la dette empêche nos pays de se développer.

De nombreux États sont contraints de choisir entre le service de la dette et l’investissement dans la santé, l’énergie ou l’éducation. Nous devons trouver une solution à la dette et obtenir des conditions de financement plus favorables.

Il y a toutefois de l’espoir : le « Pacte pour l’avenir » adopté à l’ONU en 2024 et les engagements pris lors des conférences sur le financement nous donnent des outils théoriques pour relever ces défis et permettre à l’Afrique d’accéder aux capitaux nécessaires.

Comment les États membres peuvent-ils mobiliser davantage de ressources domestiques alors que beaucoup font face à un surendettement massif ?

C’est tout l’enjeu de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf). Elle est l’exemple même de l’intégration nécessaire : nous devons accroître les échanges entre nous. Il faut créer un environnement — national, régional et continental — où le secteur privé peut jouer un rôle moteur.

Les gouvernements doivent inciter le secteur privé à s’investir davantage en garantissant un climat des affaires sécurisé et en réduisant les risques. C’est ainsi que nous créerons de la richesse en interne.

Comment l’UA compte-t-elle rendre l’Agenda 2063 tangible pour le citoyen africain lambda, et notamment pour la jeunesse ?

Plus de 60% de la population africaine a moins de 25 ans. Nous devons offrir à ces jeunes des opportunités : formation, éducation et emploi. Ils doivent être parties prenantes de l’agenda de développement. Il est impératif de leur permettre de s’organiser et de réussir leur projet de vie.

C’est une question de sécurité nationale. Notre avenir dépend de ce que les jeunes font aujourd’hui et feront demain. C’est une priorité absolue pour chaque pays membre et pour notre organisation continentale.

Entretien réalisé par Boubacar 1 Diallo

Envoyé spécial d’Africaguinee.com à Addis-Abeba.

Créé le 16 février 2026 03:17

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