Crise du ciment en Guinée : causes, conséquences et recommandations de Boubacar Bah, président de l’Ordre des architectes (Interview)
CONAKRY – Le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) traverse en Guinée une crise silencieuse mais profonde. Depuis plus de deux mois, plusieurs chantiers sont fortement impactés par l’indisponibilité du ciment, une situation qui inquiète vivement les professionnels. Pourtant, aucune communication officielle n’a encore été faite par les autorités. Dans cet entretien, Boubacar Bah, président du Conseil de l’Ordre national des architectes de Guinée (ONAG), tire la sonnette d’alarme et appelle le gouvernement à agir rapidement.
AFRICAGUINEE.COM : Depuis quelque temps, de nombreux acteurs du secteur de la construction évoquent un manque de ciment. À votre niveau, à quel moment avez-vous réellement constaté cette crise ?
BOUBACAR BAH : Depuis longtemps, en même temps que tout le monde. Cela fait plusieurs mois maintenant, et la situation perdure.
À votre avis, quels sont les principaux facteurs qui seraient à l’origine de cette situation ?
Les causes principales sont d’abord structurelles : l’offre est très largement inférieure à la demande. Or, quand l’offre ne suit pas la demande, on entre automatiquement dans une situation de pénurie, donc de crise. Cela fait un bon moment que cette tension sur le marché est perceptible. Plus concrètement, il faut dire qu’il y a beaucoup de travaux en cours dans le pays. En plus des constructions menées par les particuliers et les entreprises locales, il y a aujourd’hui de nombreux chantiers publics, notamment des routes – souvent en béton. Par ailleurs, des multinationales s’installent et consomment énormément de matériaux, notamment le ciment et le fer. Donc, si l’offre reste constante alors que la demande explose, la crise devient inévitable.
Et si aucune mesure n’est prise en amont pour anticiper cette pression, on se retrouve dans la situation que nous vivons actuellement. Vous comprenez : à toutes les activités habituelles du secteur – entreprises, bureaux d’études, particuliers – s’ajoutent aujourd’hui des programmes de développement majeurs, avec de grandes entreprises consommatrices de matériaux. Et malgré cela, la production de ciment n’a pas été augmentée. C’est ce déséquilibre qui a provoqué la crise actuelle.
Il faut le dire clairement : c’est une situation extrêmement grave. Pourquoi ? Parce que ce sont les entreprises, en particulier les PME, qui créent l’emploi et génèrent de la richesse. Ce sont elles qui font tourner l’économie locale. Le revenu des multinationales, lui, met beaucoup plus de temps à bénéficier à la population – le processus est long et complexe. Alors si ces entreprises ne peuvent plus travailler, si le secteur du bâtiment est à l’arrêt, ce n’est pas seulement une crise de ciment : c’est une crise d’existence, je peux vous le dire. Regardez tous ces ensembles immobiliers en construction à Conakry et dans le pays : ils ont besoin de ciment. Si la production ne suit pas, inévitablement, on se retrouve dans la situation actuelle.
Beaucoup estiment que c’est le projet Simandou, avec ses gigantesques infrastructures, qui serait l’une des principales causes de cette crise. Partagez-vous cet avis ?

C’est justement pour cela que j’ai d’abord parlé de la consommation régulière qui existait bien avant l’arrivée des multinationales. Aujourd’hui, ces multinationales sont bel et bien installées. Parmi elles, il y a le projet Simandou, qui est gigantesque et qui consomme énormément de matériaux dans le cadre de ses constructions. Je ne sais pas comment le dire autrement, mais peut-être qu’il aurait fallu envisager la construction d’une usine de ciment et de fer dédiée au projet Simandou. C’est dans ce sens que j’ai évoqué la nécessité de déconcentrer les unités industrielles, notamment par la construction d’une usine à Beyla. Parce que Simandou, c’est à Beyla, en réalité.
Et si on prend le chemin de fer transguinéen, il traverse tout le pays jusqu’en Basse-Côte, à Maférinyah. Donc, si on fait les statistiques, on pourrait se rendre compte que Simandou consomme peut-être plus que toutes les entreprises guinéennes réunies, ou au moins autant. Peut-être même deux fois plus, qui sait ? Mais en tout cas, son impact est réel. Il aurait fallu, à mon avis, approfondir les études dès le départ, en parallèle avec la mise en œuvre du projet, afin d’anticiper cette forte consommation. Cela aurait permis de mieux réguler la production et d’éviter que les besoins de Simandou ne pénalisent les PME guinéennes, qui sont les véritables pourvoyeuses d’emplois et de richesses. Ce sont elles qui impactent directement les populations, les familles guinéennes.
Est-ce que cette crise touche particulièrement votre secteur ?
Oui, absolument. Pas particulièrement, mais spécifiquement notre secteur, parce que nous en sommes les principaux consommateurs. Ce sont surtout les acteurs privés du bâtiment, comme nous, qui subissent de plein fouet cette crise. Tout dépend, bien sûr, de qui investit, mais globalement, nous sommes les plus impactés.
Quelles sont les conséquences concrètes pour les architectes que vous êtes ?
Les conséquences sont très claires. D’abord, il y a une pénurie de ciment. Ensuite, il y a un ralentissement, voire un arrêt total des activités. Et en plus, on observe une forte spéculation sur les prix. Les prix pratiqués sur le marché sont devenus inaccessibles. Ce n’est pas seulement une question de disponibilité, c’est aussi une question de régulation. Quand le produit est rare, chacun fixe son prix selon ses propres critères, sans aucune norme. Cela provoque l’arrêt des chantiers, donc l’arrêt des activités pour les entreprises, les architectes, les ouvriers… Bref, tous les acteurs du secteur sont affectés. On parle de chômage partiel dans certains cas, voire de chômage total dans d’autres.
Et comme vous le savez, partout dans le monde, quand le bâtiment va, l’économie suit. C’est un secteur qui emploie énormément. Donc, lorsqu’il est paralysé, c’est toute l’économie nationale qui en ressent les effets. Et ce sont les citoyens, dans leur grande majorité, qui en paient le prix.
Vous avez évoqué une forte variation des prix du ciment. Pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets ?

Les prix, tout le monde les connaît. Et surtout, ils ne sont plus fixes. Avant, un sac de ciment 42.5 se vendait autour de 70 000 à 75 000 francs guinéens. Aujourd’hui, si vous en trouvez, c’est le vendeur qui fixe le prix comme il veut. Cela peut monter jusqu’à 135 000 francs, voire plus. Le prix a pratiquement doublé. Et quand c’est comme ça, imaginez : vous avez signé un contrat il y a 5 ou 6 mois, basé sur un prix du ciment à 70 000 francs le sac. Aujourd’hui, il est à 140 000. Ce contrat ne tient plus. Le chantier est donc suspendu, en attendant une stabilisation de la situation.
Avez-vous connaissance de projets suspendus ou annulés à cause de cette crise du ciment ?
Ce n’est même pas une question de savoir si certains projets sont suspendus. Aujourd’hui, tous les chantiers sont affectés. En particulier ceux portés par le secteur privé, c’est-à-dire les entreprises et les architectes. La plupart sont à l’arrêt ou fortement ralentis, faute de ciment. Et les gens se retrouvent au chômage.
Êtes-vous personnellement concerné par des projets à l’arrêt à cause de cette crise ?
Bien sûr. Qui ne l’est pas aujourd’hui ? Même si ce n’est pas un arrêt total, l’activité est fortement ralentie. Par exemple, si vous aviez un rythme normal de travail avec une consommation journalière de 30 à 50 tonnes de ciment, aujourd’hui, vous n’arrivez même pas à trouver 5 tonnes. Vous êtes obligé de chercher un peu partout pour rassembler ce que vous pouvez. Donc, oui, techniquement ce n’est pas une fermeture totale, mais c’est quasiment un arrêt d’activités. L’impact est énorme.
Doit-on s’attendre à une flambée des loyers en raison de cette situation ?
Mais bien sûr. Lorsqu’un investisseur se lance dans l’immobilier, c’est pour rentabiliser son investissement. Il s’attend à un retour sur investissement. Donc, s’il construit à un coût élevé, il sera obligé de répercuter cela dans le prix des loyers pour équilibrer son investissement. C’est automatique : plus le coût de construction augmente, plus les loyers risquent d’augmenter.
Pendant ce temps, l’Ordre des architectes a-t-il interpellé les autorités à ce sujet ? Si oui, quelle a été leur réaction ?
Non, l’Ordre des architectes ne les a pas officiellement interpellées. Mais il faut dire que tout le monde vit cette situation, y compris l’État. L’État lui-même investit dans des infrastructures, qu’il confie à des entreprises. Ces entreprises rencontrent les mêmes difficultés que nous. Donc, les autorités sont pleinement conscientes de ce qui se passe. Ce qui importe aujourd’hui, ce ne sont pas des interpellations. Il faut des propositions de sortie de crise, à court terme. L’enjeu, ce n’est pas de pointer du doigt un acteur ou un autre. Il s’agit plutôt de trouver des solutions concrètes, rapidement, pour relancer le secteur.
À votre avis, quelles sont les recommandations que vous adressez aux autorités, mais aussi aux autres acteurs impliqués dans ce secteur ?

Pour moi, c’est très clair. L’offre de ciment est devenue drastiquement inférieure à la demande. Face à toutes les activités de construction en cours dans le pays, il faut absolument augmenter la production ou, au minimum, rétablir un équilibre. L’idéal serait même que l’offre dépasse la demande, pour éviter toute tension.
Maintenant, comme il n’est pas possible de construire des usines partout dans l’immédiat, et que les usines existantes ne peuvent plus satisfaire les besoins, il faut envisager l’importation, au moins temporairement. On pourrait établir des accords avec des pays voisins qui ont une production excédentaire, afin de combler notre déficit local.
Mais cela doit aller de pair avec une politique de renforcement de la production nationale, pour que celle-ci puisse suivre l’évolution de la consommation. Car nous sommes en crise aujourd’hui, mais le pays est encore en pleine phase de construction. Si rien n’est fait, cette crise risque de s’installer durablement.
Il faut aussi éviter que la Guinée devienne un pays uniquement consommateur. Cela passe par une augmentation de la capacité de production locale. Il faut encourager les usines existantes à investir davantage, et surtout déconcentrer la production industrielle, notamment en construisant des usines de proximité dans les régions.
Tout est aujourd’hui concentré à Conakry. Or, si l’on décentralise l’industrialisation, cela nous aiderait beaucoup. Prenons l’exemple de Beyla, où la consommation est très élevée. Pourquoi ne pas y implanter une nouvelle unité de production ? C’est valable aussi pour d’autres régions. Cela permettrait de suivre de près l’évolution de la consommation et d’éviter une telle crise à l’avenir.
Quelles pourraient être, selon vous, les conséquences de cette crise sur l’économie nationale à court, moyen et long terme ?
À court terme, c’est déjà visible : il y a une pénurie de ciment, donc les entreprises de construction sont à l’arrêt. Elles ne produisent plus de richesses, les emplois sont perdus, et les familles sont directement touchées. Quand une entreprise ne travaille plus, elle ne peut plus payer ses employés, elle n’a plus de revenus, elle ne peut plus honorer ses engagements. C’est une chaîne d’impacts très rapide. Celui qui avait un revenu pour faire vivre sa famille n’en a plus. C’est immédiat.
À moyen terme, le pays prend du retard. Des projets qui auraient pu être réalisés en deux ou trois ans seront reportés. Ce qu’on aurait pu accomplir à court ou moyen terme devra être repoussé au long terme. Et ce retard dans les réalisations impacte tout le développement national. Donc à court, moyen ou long terme, les conséquences sont quasiment les mêmes : un ralentissement généralisé, un retard de développement, presque programmé si rien n’est fait.
Quel message adressez-vous aux autorités et aux acteurs du secteur ?
Mon message est simple : il faut une prise de conscience immédiate. Il faut plus d’investissements dans la production de ciment et surtout plus d’organisation dans tout le secteur. Et dans l’immédiat, il faut absolument ouvrir le pays à l’importation depuis les pays voisins. Je pense que ces pays ne sont pas confrontés à la même crise que nous. Ils ont encore une certaine capacité de production. Si on n’anticipe pas, les importations vont se faire de manière informelle, sans régulation, et chacun fixera ses prix comme bon lui semble, ce qui pourrait aggraver la situation.
Donc, il faut agir rapidement : ouvrir à l’importation de manière réglementée pendant qu’on travaille à une solution durable au problème de production nationale. Parce qu’en réalité, ce secteur doit être revu en profondeur, aussi bien la chaîne de production que celle de l’approvisionnement. Et cela doit se faire sur le long terme, de manière définitive, avec une vraie stratégie. Le pays est en construction, il se développe, la consommation de ciment augmente fortement, et il faut en tenir compte dans les politiques publiques.
Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 22 juillet 2025 10:21Nous vous proposons aussi
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