Crise à Areeba Guinée : chute du nombre d’abonnés, fuite des talents… le Syndicat tire la sonnette d’alarme
CONAKRY- Alors que l’État guinéen détient désormais 100 % du capital d’Areeba Guinée, la situation de l’opérateur télécom suscite de vives inquiétudes. Perte massive d’abonnés, fuite des talents, incertitudes sur l’avenir… Dans cet entretien, Cécé Gérome Haba, premier secrétaire de la délégation syndicale, tire la sonnette d’alarme et appelle les autorités à agir urgemment pour éviter une dégradation irréversible.
AFRICAGUINEE.COM : La délégation syndicale d’Areeba Guinée a décidé de sortir du silence. Quelle est l’urgence qui vous pousse à vous faire entendre, alors qu’il n’y a même pas six mois que la société a été officiellement nationalisée par le président Mamadi Doumbouya ?
CÉCÉ JÉRÔME HABA : Depuis que nous sommes dans cette phase transitionnelle MTN–Areeba Guinée, nous avons adressé pas moins d’une quinzaine de courriers aux autorités, notamment au ministère de l’Économie et des Finances. Aujourd’hui, M. Mourana Soumah est au ministère de l’Économie numérique. Lorsqu’il était à l’Économie et des Finances, il était davantage à l’écoute. Nous avons tenu deux réunions avec lui dans ce sens, ainsi qu’avec son équipe. Depuis l’arrivée de la nouvelle équipe au ministère de l’Économie et des Finances, nous avons écrit une première fois. Mais il n’y a même pas eu d’accusé de réception. Nous avons la décharge, mais aucun retour de la part de l’autorité.
Pourtant, depuis le décret de Son Excellence le Président de la République, Mamadi Doumbouya, en date du 11 décembre 2025, annonçant la détention intégrale du capital social d’Areeba Guinée par l’État, et érigeant l’entreprise en société publique, une société d’actifs publics, nous sommes censés relever du portefeuille de l’État, en attendant d’autres décisions. Dans ce cadre, lorsque des questions se posent, nous nous adressons à la tutelle technique et à la tutelle économique. La tutelle économique, c’est bien évidemment le ministère de l’Économie et des Finances. Mais nous constatons une certaine lourdeur à ce niveau. Nous avons le sentiment de ne pas encore avoir d’interlocuteur.
Peut-être que cela prend du temps, mais nous espérons que Madame la ministre nous écoutera et prendra cette situation à cœur, car nous sommes des travailleurs guinéens. Notre situation se dégrade progressivement. Il ne faudrait pas que les autorités prennent l’habitude d’attendre que les entreprises soient à l’agonie pour intervenir. Aujourd’hui, nous ne sommes peut-être pas encore à ce stade, mais nous sommes sous assistance, et cette situation pourrait basculer à tout moment.
Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
Tout Guinéen le sait. À Areeba Guinée, nous n’avons plus le souffle que nous avions auparavant. Nous avons maigri, et nous continuons de maigrir. Chaque jour, le réseau se détériore. Chaque jour, des abonnés quittent Areeba. Aujourd’hui, on parle de faire appel à un partenaire technique. Mais qu’allons-nous lui remettre ? Si nous sommes passés de près de 4 millions d’abonnés à moins de 2 millions aujourd’hui, ce n’est pas sérieux.
Ce n’est pas bon pour notre image. Lorsqu’on veut confier une entreprise à un partenaire, il faut qu’elle soit en bon état. Plus les autorités tardent à prendre une décision pour le redressement ou la continuité d’Areeba Guinée, plus l’entreprise, qui pourrait servir d’outil de négociation, se détériore. Si nous avons lancé cet appel, c’est pour éviter que la situation ne se dégrade davantage. Il ne faut pas attendre que tout s’effondre pour réagir. Areeba a encore un peu de vie, et c’est maintenant qu’il faut intervenir pour lui redonner un nouveau souffle.
Nous continuerons d’interpeller les autorités, quitte à changer de stratégie. Il est important que chaque acteur prenne ses responsabilités : les ministères en charge du secteur, ceux de l’économie, mais aussi les institutions comme l’ARPT. Areeba est désormais un bien public. À ce titre, sa situation doit concerner tout le monde. L’entreprise peut retrouver sa place d’antan, mais cela nécessite un engagement collectif.
Aujourd’hui, dans le secteur des télécommunications, les Guinéens ne tirent pratiquement aucun bénéfice direct. À l’époque où Areeba était en forme, l’État détenait 25 %. Aujourd’hui, il en détient 100 %, mais l’entreprise est en difficulté. Pendant ce temps, le marché est dominé par une autre société qui n’appartient pas à l’État. Les revenus pour la Guinée se limitent essentiellement aux taxes, sans véritable participation aux bénéfices. Il est donc important, pour l’État guinéen, de considérer Areeba aussi comme une question d’intérêt et d’orgueil national. Ce n’est pas un cri de cœur, mais un appel à la responsabilité.
Depuis que l’acte d’achat de MTN et d’Areeba a été officialisé, qu’est-ce qui a concrètement changé au sein de la société ?
Lorsqu’on parle de l’acte d’achat, il faut distinguer deux étapes. La première remonte au 30 décembre 2024, lorsque MTN Group et l’État guinéen ont annoncé la cession, pour un franc symbolique, des 75 % de parts détenues par MTN. À l’issue de cette opération, l’État détenait 87,5 % du capital. La seconde étape est intervenue en décembre 2025, avec le décret du Président de la République, le Général Mamadi Doumbouya, qui a consacré la détention de 100 % du capital d’Areeba Guinée par l’État.
Entre ces deux étapes, des changements sont intervenus. D’abord, MTN a décidé de se retirer totalement de l’opération. Plusieurs cadres, notamment des directeurs, ont quitté la société. À ce moment, seul le directeur général, représentant de MTN, était resté pour assurer la transition avec l’État. Mais cette phase transitoire n’a pas produit les résultats escomptés. C’est ce qui a conduit, en décembre 2025, à la signature du décret mettant fin à cette transition et actant le départ définitif et immédiat de MTN Group de Guinée.
Depuis lors, l’ancien directeur général n’est plus en poste. Entre-temps, nous avons salué une première initiative du ministre Mourana Soumah, qui a procédé à la nomination d’un directeur général par intérim pour assurer la continuité des opérations. Cependant, il faut reconnaître que la société a aujourd’hui besoin de plus que cela. Elle a besoin d’un véritable renouveau. Il est essentiel de clarifier son statut réel. C’est pourquoi nous interpellons les autorités au plus haut niveau afin qu’elles définissent clairement l’orientation à donner à Areeba Guinée, notamment en ce qui concerne l’éventuelle entrée de nouveaux partenaires.
Dans la réalité, on peut invoquer un sursaut national ou un sentiment d’orgueil national, mais il est important que cela s’accompagne de décisions concrètes et structurantes pour l’avenir de la société. Mais quelle est la réalité du terrain ? Dans le secteur des télécommunications, il est difficile pour un seul acteur de réussir durablement. Même un État, à lui seul, ne peut pas assurer la gestion efficace d’une société performante dans ce domaine.
L’État ne peut pas, seul, gérer une entreprise de télécommunications. Il est indispensable de nouer des partenariats avec de grandes firmes expérimentées, afin de partager le capital et bénéficier d’un savoir-faire technique et managérial. Pourquoi ne pas associer également des investisseurs nationaux au capital ? Cependant, il est crucial de disposer d’un partenaire technique et financier de référence pour conduire efficacement la société. L’État peut rester actionnaire, mais idéalement sans être majoritaire.
Prenons des exemples : en France, l’État ne détient pas 30 % des parts d’Orange. Au Sénégal, l’État n’est pas majoritaire dans Sonatel. Ces modèles montrent que la performance repose sur une gouvernance ouverte et équilibrée. Aujourd’hui, pour garantir une gestion efficiente et des résultats concrets, l’État ne devrait pas être l’actionnaire majoritaire d’Areeba Guinée. C’est la position que nous défendons. Nous estimons que l’État doit jouer pleinement son rôle de régulateur : veiller, contrôler et encadrer, afin de permettre au partenaire technique d’assurer une gestion performante de l’entreprise.
Avec la perte de 2 millions d’abonnés, le risque de pertes d’emplois est-il déjà une réalité ou s’agit-il encore d’une menace ?
Lorsqu’on parle de pertes d’emplois, l’histoire d’Areeba en a déjà connu par le passé. Mais dans la période récente, on peut dire que l’entreprise a, jusqu’ici, réussi à contenir cette situation. Même si le contexte économique est difficile, des efforts ont été consentis sur le plan social par le management. Ces efforts se poursuivent. Pour le moment, les engagements pris sont globalement respectés, notamment à travers un protocole signé avec les partenaires sociaux pour la protection des emplois.
Cependant, lorsque la situation économique se détériore, tout devient plus compliqué. Le management peut être amené, à terme, à envisager des mesures difficiles, y compris des réductions d’effectifs. Mais au-delà des licenciements, il y a déjà un autre phénomène préoccupant : la fuite des talents. Aujourd’hui, nous en subissons les effets. De nombreux employés qualifiés quittent l’entreprise, faute de visibilité sur l’avenir. Nous n’avons pas une vision claire de ce que sera demain, et cela pousse chacun à chercher des alternatives plus stables. À un moment donné, près de 40 % du personnel avait quitté l’entreprise. Et cette tendance ne s’est pas arrêtée. Les démissions se poursuivent encore aujourd’hui. Or, si les départs peuvent exister dans toute entreprise, leur fréquence actuelle constitue un véritable signal d’alerte.
Ne faut-il pas craindre aujourd’hui qu’Areeba retombe dans les mêmes travers que la Sotelgui (ancienne société publique) ?
La Sotelgui, c’est un cas différent. Il faut rappeler qu’elle a été liquidée. Nous ne sommes pas encore à ce stade avec Areeba, même si certaines inquiétudes existent. Si l’on veut faire une comparaison, on peut plutôt regarder la situation actuelle d’une autre société, qui traverse de sérieuses difficultés.
Cette société ne s’est pas retrouvée dans cette situation du jour au lendemain. Les signes de défaillance existaient depuis longtemps. Les alertes ont été lancées à plusieurs reprises, mais elles n’ont pas toujours été suivies d’actions concrètes, notamment de la part des autorités. Lorsque des institutions, comme les services fiscaux, en arrivent à fermer les portes d’une entreprise pour recouvrement, cela doit interpeller. C’est justement à ce moment-là que des mesures doivent être prises pour éviter une issue plus grave.
Aujourd’hui, elle fait face à ces difficultés. Cela montre qu’il est essentiel d’avoir une bonne gestion et une orientation claire pour sortir une entreprise d’une période critique. En ce qui concerne Areeba, la question des pertes d’emplois n’est pas encore d’actualité. Mais si la situation continue de se détériorer, ce risque pourrait devenir réel. C’est pourquoi nous interpellons les autorités afin qu’elles prennent des décisions dès maintenant. Car lorsqu’une décision tarde, les conséquences finissent par s’imposer d’elles-mêmes.
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 22 avril 2026 09:50Nous vous proposons aussi
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