Constitution, Référendum, Forces vives, Macron… JO : Le Premier Ministre Amadou Ouy Bah se confie à Africaguinee.com
CONAKRY- Cinq mois après sa nomination à la tête du Gouvernement guinéen, Amadou Oury Bah a accepté de recevoir Africaguinee.com pendant 1h et quelque. C’est sa toute première grande interview dans la presse locale. Avec le Chef du Gouvernement, nous avons survolé l’actualité sociopolitique.
De la participation guinéenne aux Jeux Olympiques ou encore de son entrevue avec Emmanuel Macron, Bah Oury dit tout. Alors que la publication des grandes lignes de l’avant-projet de la nouvelle constitution suscite quelques controverses, le Chef du Gouvernement salue le travail abattu par le CNT (conseil national de la transition). Aux forces vives de Guinée qui rejettent d’emblée ledit texte, il prévient que « l’hirondelle ne fait pas le printemps ».
Alors que le porte-parole du Gouvernement a laissé entrevoir une possibilité de glissement du référendum, le Premier ministre persiste et signe : Il référendum aura bel et bien lieu à la fin de cette année. Pour lui, il ne s’agit pas d’un jeu mais d’un engagement qui doit être tenu. Entretien exclusif !!!
AFRICAGUINEE.COM : Vous avez effectué un voyage éclair en France où vous avez conduit la délégation olympique guinéenne aux JO de Paris. En marge de ça, vous avez eu une rencontre avec le président Macron. De quoi avez-vous eu à discuter ?
AMADOU OURY BAH : Vous savez que l’ouverture des Jeux Olympiques est un évènement mondial que la France organise à l’heure actuelle. Et dans ce cadre, notre pays a été représenté par son Premier ministre, Chef de gouvernement. C’est un honneur aussi bien pour moi-même que pour mon épouse, d’avoir été désigné par le Chef de l’État pour représenter notre pays. Ça a été une occasion d’échanger avec monsieur et madame Macron en leur exprimant les salutations chaleureuses du Président de la République le Général Mamadi Doumbouya, et puis le féliciter de la tenue de ces jeux olympiques et de leur qualité organisationnelle.
Donc, c’est quelque chose de très important. Et au-delà de l’aspect sportif, c’est un forum international où les dirigeants du monde se retrouvent, abordent les sujets les plus divers, règlent des questions qui auraient pu être réglées dans des instances. Mais le fait de se retrouver, de discuter autour d’un repas, ça rapproche, ça permet de favoriser une entente et un rapprochement entre les dirigeants de pays et par ce biais-là, résoudre facilement les problèmes concernant les États.
Certaines chancelleries occidentales font souvent des reproches au régime de transition dont vous êtes le Premier ministre sur la question des droits humains. Est-ce que cette question ou celle de la gestion de la Transition en général a ponctué vos échanges ?
La question n’a pas été abordée, et ce n’était pas le lieu. Chaque pays a ses problèmes. Chacun s’occupe avant tout de ses propres problèmes intérieurs. Donc, on n’a pas eu l’occasion d’échanger autour de ces genres de questions, ni avec le président Macron, ni avec les autres Chefs d’État. C’est avec le président Umbalò qu’on est allé un peu loin, en ce qui concerne la volonté réciproque d’avoir des relations entre la République de Guinée et la République de Guinée-Bissau. Avec ce dernier, nous avons parlé de la nécessité d’avoir des relations de fraternité et de rapprochement permettant une stabilisation de part et d’autre de nos frontières respectives.
Avec Emmanuel Macron vous avez eu quand même à aborder d’autres questions liées à des enjeux planétaires du moment, selon nos informations. Qu’est-ce que vous vous êtes dit ?
A ce niveau-là, c’était un discours global adressé à l’ensemble des délégations qui étaient représentées à Paris surtout au Louvre pour indiquer les grands thèmes concernant ces Jeux. Et je pense que ça s’inscrit dans une logique où il faut mettre en avant le capital humain, mettre en avant les questions climatiques, les questions de la prise en compte des diversités partout à travers le monde, d’avoir un engagement pour le climat, un engagement pour les Droits, un engagement pour le développement du sport, pas simplement le développement du sport uniquement parce que c’est le sport. Mais le sport est un vecteur de fraternité, de rapprochement entre les cultures et les peuples, pour que la paix puisse s’instaurer un peu partout à travers le monde actuel.

Parlant du cas spécifique de la participation de la Guinée, peut-être le côté symbolique c’est important, mais on a eu de la peine à nous exprimer devant les autres athlètes. On n’a eu aucune médaille. Qu’est-ce que cela renvoie selon vous en tant que Premier ministre qui a conduit notre délégation ?
Nous avons besoin d’abord d’assainir les structures qui gèrent et qui animent le sport dans notre pays. Parce que c’est une question avant tout administrative. Il faut régler au plutôt pour ne pas être pénalisé par des lourdeurs et par des pesanteurs qui font que les sportifs ont du mal à pouvoir exprimer leurs talents. Ça, c’est la première des choses. La deuxième des choses, il nous faut une politique sportive globale et complète. Ça c’est un engagement qui a été pris par l’Etat guinéen. C’est-à-dire, aussi bien le football que les autres sports. Et, à ce niveau-là, il faut qu’on s’organise. Il faut que les fédérations sportives ne soient pas simplement pour certaines d’entre elles, obnubilées par des expressions et des manifestations sportives à l’étranger. Il faut qu’il y ait sur place des organisations sportives pour que des talents puissent émerger. Nous avons un environnement sur le plan de notre relief, sur le plan de la configuration de nos populations qui peut nous permettre d’être aussi bon que des pays de l’Afrique orientale sur le plan de l’athlétisme. Malheureusement, il n’y a pas de manière offensive, une politique pour développer à outrance l’athlétisme aussi bien dans les écoles que dans les clubs. Vous voyez, ce que le jeune érythréen qui a participé au tour de France a apporté à son pays par ce biais-là. C’est quelque chose de fondamental.

Le cyclisme, notre relief aurait pu permettre que nous ayons d’excellents cyclistes. C’est pour dire qu’il faut, au-delà de quelques manifestations sporadiques au niveau du football, aller dans une dynamique de développer tous les talents dans tous les domaines. J’ai été de ce point de vue très réconforté de voir nos nageuses arborer le drapeau national pour que la Guinée soit représentée au niveau de la natation. Le tir à l’arc avec cette dame, je ne dis pas qu’elle est une météorite dans le ciel guinéen, mais il faut que nous développions une politique globale dans tous les sens. L’effort doit venir de la puissance publique d’abord. Ensuite, des collectivités locales à travers leurs représentants, c’est-à-dire les conseillers communaux qui doivent jouer un rôle fondamental. L’école aussi a son rôle, mais aussi les entreprises doivent contribuer au développement sportif à travers les responsabilités sociétales et environnementales.
Ce sont des approches intégrées qui permettront d’aller dans une vision beaucoup plus globale, beaucoup plus productives et qui feront que la Guinée pourra aborder les prochains jeux avec plus de représentativité.
Parlons à présent de la nouvelle Constitution dont l’avant-projet a été rendu public par le Conseil National de la Transition (CNT). Quelle est votre lecture de ce texte ?
D’abord, permettez-moi de saluer les efforts qui ont été faits par nos constitutionnalistes et les honorables conseillers du CNT. Ils ont fait un travail formidable. Il faut les en féliciter et les encourager à poursuivre dans cette voie. L’avant-projet tel que je l’ai vu, c’est un avant-projet réaliste qui met en avant l’indispensable nécessité de conforter des institutions fortes, temporiser la personnalisation à outrance de la responsabilité dans notre pays, et faire en sorte que les équilibres, l’implication de toutes les forces, tant, en termes de diversité, que sur le plan territorial, que cela puisse intégrer dans le jeu institutionnel. Et faire en sorte qu’aucune personne, quelle qu’elle soit, ne puisse caporaliser les institutions à ses fins personnelles. Ça, c’est quelque chose de fondamental. Bien entendu, il y a les intangibilités, le nombre de mandats, le caractère laïc de l’Etat, son caractère unitaire, et les autres dispositions pertinentes qui ont été consacrées par le fait de notre histoire. Je parle de notre passé en termes de tragédie dont la constitution doit prendre en compte pour qu’il n’y ait pas de répétition.
Au lendemain de la présentation de l’avant-projet vous et votre équipe avez été reçus au CNT. Qu’est-ce qui était l’ordre du jour ?
Nous avions été pratiquement de 10 heures du matin à 00h avec le président du CNT et ses conseillers. Moi-même et une bonne partie des membres du gouvernement, pour une présentation de l’avant-projet de la Constitution.
Vous avez touché des aspects fondamentaux relatifs aux institutions, au nombre de mandats, aux intangibilités. Mais d’ores et déjà, on voit que l’avant-projet suscite des « controverses ». Les forces vives disent qu’elles rejettent d’emblée le texte. Est-ce qu’on ne risque pas de se retrouver face à un autre blocus ?
Vous savez, comme on le dit “L’hirondelle ne fait pas le printemps”. C’est normal que certains ne soient pas d’accord avec ce texte ou avec cet avant-projet. Mais, je suis persuadé que l’écrasante majorité de la population guinéenne sera en phase avec le projet qui ressortira des discussions que nous sommes en train d’ouvrir.

L’autre aspect qui est source d’inquiétude auprès de certains, c’est la non-reconduction de certaines dispositions de la Charte, notamment les articles 46, 55…qui disent que “les dirigeants actuels ne doivent pas être candidats” aux futures échéances censées au régime de transition. Qu’est-ce que vous en dites Monsieur le Premier Ministre ?
Wait and see.
De l’avis de beaucoup la Guinée a toujours eu de beaux textes mais c’est leur application qui a fait défaut. Qu’est-ce qui garantit que ce nouveau texte ne sera pas « tripatouillé » demain ?
C’est la raison pour laquelle l’aspect le plus essentiel, c’est sur les institutions, leurs capacités à résister aux coups de boutoir qui peuvent venir de n’importe quelle direction, et leur assurer une certaine forme de pérennité dans le temps. La qualité des femmes et des hommes qui dirigent et qui dirigeront la Guinée jouera aussi un rôle fondamental surtout dans la mise en œuvre des premières échéances de la constitution. Parce que vous savez, les débuts sont parfois très difficiles. C’est à la naissance que les bonnes orientations devront être prises. Et, je crois que la population guinéenne, le moment venu, choisira ou élira ses meilleurs enfants, pour pouvoir traduire dans les faits, l’esprit de la constitution telle quelle sera adoptée.
Il y a quand-même des dispositions qui prévoient que pour qu’un texte soit adopté au référendum, il faut au minimum 60% de participation. N’est-ce pas là un critère à risque ?
Bon, cette application est liée au verrouillage des velléités de changement ou de modification constitutionnelle qui pourront intervenir ultérieurement. C’est un des moyens pour empêcher de fait, ou de rendre beaucoup plus difficile tout changement constitutionnel si cela ne requiert pas une adhésion fortement massive de la population.
Mais comme vous le savez, le koudéisme, la loi fondamentale de 2001, l’écrasante majorité de la population guinéenne avait boycotté ce référendum. Mais ça n’a pas empêché à ce moment-là que certains déclarent que le taux de participation était de 96%. C’est pour dire que dans les faits, il faudrait que les citoyens s’approprient de leurs propres institutions, et de manière notoire effective que, quelque soit le dirigeant ou les dirigeants de demain, que pour penser à changer la constitution il faudra se lever de bonne heure.

Quelle va être la prochaine étape ?
La prochaine étape, c’est la publication par le CNT du texte de l’avant-projet. Ce qui permettra une large diffusion, une large concertation en prenant en compte tous les secteurs de la société guinéenne pour préparer de manière conséquente un référendum avec une appropriation au préalable du projet constitutionnel par une fraction représentative de la population guinéenne.
Ce qui m’amène à poser cette question liée au référendum. Le Général Mamadi Doumbouya avait promis en fin de l’année dernière, qu’il aura lieu cette année sans donner de date précise. Récemment vous avez déclaré qu’il est attendu en fin d’année. Mais voyant la façon dont les choses évoluent est-ce que vous êtes toujours certains que ce scrutin pourrait être tenu avant le 31 décembre prochain sachant qu’on n’a pas encore de fichier et l’appropriation de la constitution pourrait prendre entre 3 et 6 mois ?
Vous savez, une appropriation de la Constitution, c’est l’œuvre du temps. Ce n’est pas une leçon que tout le monde devra connaître de A à Z, pour que cela puisse être proposé au référendum. C’est un effort continu pour faire à chaque moment, en fonction des couches qui sont les cibles, de leur permettre d’avoir une lecture exacte des dispositions constitutionnelles par rapport à leurs responsabilités et à leurs rôles dans la société guinéenne. Donc, je pense qu’il y aura un débat qui va s’instaurer. Et ce débat devra être organisé, intelligent, novateur et inclusif. Le reste, le référendum va sanctionner ce processus de débat interne par rapport à l’appropriation de la constitution par la population. Mon esprit de ce point de vue est tranquille.
Maintenant, en tant que Premier ministre, Chef de gouvernement, le Président de la République a d’ores-et-déjà indiqué que le référendum doit se tenir d’ici la fin de l’année 2024, il est de ma responsabilité de tout mettre en œuvre, en relation avec le ministre de l’Administration du territoire et de la décentralisation, pour que le processus du Ravec et donc l’établissement du fichier électoral soit tenu dans les délais pour qu’on puisse aller au référendum à la fin de l’année 2024.
Oui mais voyant la récente communication du porte-parole du Gouvernement Ousmane Gaoual Diallo qui émet des possibilités d’un glissement du référendum, ça soulève quand même beaucoup de questions voire même des inquiétudes M. Bah Oury…
Je n’ai pas écouté son propos à ce niveau-là. Mais le Gouvernement doit tout mettre en œuvre pour que le référendum se tienne avant la fin de l’année 2024. Tout doit être mis en œuvre pour que cela puisse se faire. C’est un engagement, ce n’est pas un jeu que nous sommes en train de faire. Et tous les ministres et tous les responsables, y compris le CNRD, doivent mobiliser les efforts pour que cet engagement soit tenu. Ce n’est pas pour faire plaisir à la communauté internationale. C’est par rapport à nous-mêmes. C’est par rapport à notre propre responsabilité vis-à-vis de notre pays et de notre peuple. Les changements constitutionnels en vigueur, qui sont en train d’être mis en route, c’est la volonté populaire, qui est de ce point de vue une conséquence de plusieurs décennies d’usurpation, de tricherie, de mauvaise gouvernance et de non-respect des engagements tenus à l’égard du pays.

Le Général Doumbouya l’a dit et l’a répété, c’est l’une des raisons majeures de la prise du pouvoir le 5 septembre 2021. Et, le 31 décembre 2023, il l’a réitéré : tout devra être mis en œuvre pour que le référendum puisse se tenir. Et, en ce qui concerne cela, en tant que Premier ministre, Chef du gouvernement, en relation avec les ministères concernés, nous travaillerons aussi à mobiliser les contributions de la communauté internationale pour nous permettre de passer ce cap qui est certes le plus important dans le processus du retour à l’ordre constitutionnel. Le RAVEC (recensement administratif à vocation d’état civil), il ne faut pas rêver, ça ne sera pas un fichier d’état civil qui va englober les 100% des guinéens, mais ce sera un fichier d’état civil qui sera suffisamment représentatif de la population en âge d’être électeur afin que le fichier électoral soit représentatif des formes de pensée au sein de la société guinéenne, pour une bonne validation aussi bien du référendum, que des élections ultérieures qui interviendront à la suite.
A suivre !
Interview réalisée par Boubacar 1 DIALLO
Pour Africaguinee.com
Créé le 5 août 2024 12:20Nous vous proposons aussi
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étiquettes: Bah Oury, Constitution, Constitution guinéenne, Référendum, Transition









