Conflit à Thiaguelbori : Retour sur trois jours de tensions et de violence entre Petè-Danè et Bankoun (envoyés speciaux)

KOUBIA- Pété-Dané et Bankou, deux hameaux de Thiaguel-Bori situés dans la préfecture de Lélouma, ont été le théâtre de violents affrontements survenus les lundi 7, mardi 8 et mercredi 9 avril 2025. De fortes tensions ont secoué ces deux localités qui ne forment en réalité qu’un seul village, séparé uniquement par un terrain de football commun.

Mais un bémol subsiste : un conflit latent mine ce village depuis plusieurs années, fragilisant le vivre-ensemble. Depuis 2023, les deux parties sont engagées dans une procédure judiciaire liée à un différend domanial persistant. Les rancœurs ont ressurgi au lendemain de la fête de Ramadan, autour de l’organisation de tournois de football sur le terrain litigieux, déjà suspendu par une décision de justice. Cette incompréhension a dégénéré en trois journées de fortes tensions.

En raison de ce conflit foncier, une bonne partie des terres du village est placée sous gel judiciaire. Des violences ont éclaté, causant d’importants dégâts matériels. Le bilan provisoire fait état d’au moins huit blessés. Ce n’est que tard dans la soirée du mercredi que le calme, encore précaire, est revenu.

Le jeudi 10 avril 2025, une équipe de journalistes d’Africaguinee.com s’est rendue sur les lieux pour tenter de comprendre ce qui s’est réellement passé.

Sur place, les stigmates des violences sont encore visibles, traduisant les moments éprouvants vécus par les populations locales. Une forte présence des forces de défense et de sécurité — militaires, gendarmes et policiers — est remarquée dans la zone. C’est dans ce climat de tension, alors que la population attend avec anxiété la décision de la Cour d’appel sur le litige foncier opposant les deux localités, que ces nouveaux affrontements ont éclaté.

Parmi les victimes figure Thierno Abdourahamane Baldé, frère cadet d’El Hadj Alpha. Sa concession a été attaquée en pleine crise. Il revient sur les événements avec émotion :

« Nos jeunes ont organisé un tournoi de football qui a commencé le lendemain de la fête de Ramadan, le 30 avril. Trois matchs se sont déroulés sans incident. Mais lors du quatrième match, les jeunes de Bankoun sont venus perturber la rencontre : ils ont déchiré les bâches et arraché les poteaux de but installés par nos enfants. Ils affirmaient que le tournoi ne devait pas avoir lieu.

Nos jeunes ont alors informé El Hadj Alpha, qui leur a recommandé de ne pas répondre aux provocations. Il a aussitôt alerté les services de sécurité. Des agents sont arrivés de Lélouma et de Thiaguel-Bori pour calmer les esprits. Ils ont passé la nuit ici.

Le lendemain matin, vers 8 heures, certains agents ont pénétré dans le village de Bankoun pour sensibiliser la population. Pendant ce temps, trois agents restés auprès des véhicules ont vu des jeunes de Bankoun s’approcher de nos concessions. Trois d’entre eux se sont dirigés vers El Hadj Alpha. L’un a sorti un couteau et a tenté de l’étrangler. Heureusement, un agent est intervenu, a désarmé le jeune et l’a maîtrisé. El Hadj Alpha en a immobilisé un autre, pendant que le troisième restait en retrait.

Les deux jeunes devaient être embarqués, mais l’un des agents a reçu un appel lui ordonnant de les relâcher. Ils sont alors repartis, ont rejoint le troisième, qui a sifflé. D’autres jeunes sont alors sortis de la brousse et ont attaqué la maison de mon frère, le mardi 31 avril.

Comme il y avait peu de monde et que les agents présents n’ont pas pu les contenir, ils se sont livrés à des actes de violence. Heureusement, je n’ai pas été touché, même si j’étais sur place. Je lui ai simplement dit d’arrêter, car je ne pouvais pas me défendre face à des pierres et des bâtons. C’est au cours de cette attaque que les huit blessés ont été enregistrés. Ce n’est que grâce à l’arrivée de renforts venus de Labé qu’ils ont fini par se replier.

Ils prétendent que toutes les terres situées en contrebas de la route leur appartiennent, et que nous n’avons aucun droit là-dessus. Ils avaient même menacé de venir arracher les panneaux solaires qui nous permettent d’avoir de l’eau potable.

Pourtant, ces terres appartiennent à El Hadj Alpha. Il les a achetées à ses propres frères. À l’époque, c’est Thierno Boubacar, un sage de Bankoun, qui avait choisi l’animal à sacrifier pour la cérémonie de bénédiction. Nous avions fait ce sacrifice ensemble, sur le même terrain. Personne n’avait contesté la vente à ce moment-là.

Plus tard, les habitants de Bankoun ont fait appel à un huissier et rédigé un document affirmant que la terre leur appartient, depuis le bas de la route jusqu’aux limites du bowal, en allant vers Dala. Nous avons porté l’affaire devant la justice à Lélouma, qui nous a donné raison. Mais ceux de Bankoun ont fait appel à Conakry, et l’affaire est maintenant pendante devant la Cour d’appel », témoigne-t-il.

Ismaila Camara, un jeune du village de Bankoun, rejette les accusations portées contre sa localité. Il affirme que ce sont plutôt les habitants de Petè-Danè qui ont relancé un tournoi de football sur un terrain interdit d’usage, alors que, selon lui, les jeunes de Bankoun avaient respecté les consignes des autorités. Il revient sur les faits :

« À la fin de la saison des pluies, nous avons sollicité l’autorisation d’organiser un tournoi sur le terrain commun au village. Mais les autorités sous-préfectorales et le bureau de la jeunesse nous ont interdit de l’utiliser. En effet, des travaux d’installation avaient déjà commencé sur ce terrain, et il a été rappelé au sous-préfet qu’il faisait partie des domaines suspendus par décision de justice. Le sous-préfet nous a donc demandé de délocaliser la compétition.

Comme ce terrain est le seul que tout le monde connaît, nous avons préféré reporter le tournoi, en guise de respect envers l’autorité. Mais après le mois de Ramadan, les jeunes de Petè-Danè sont venus y lancer leur propre tournoi. Cela nous a surpris, car nous pensions que l’interdiction s’appliquait à tous.

Nous sommes allés voir les autorités. Elles ont nié avoir donné une quelconque autorisation. Le responsable de la jeunesse au niveau de la sous-préfecture a également nié toute implication. On nous a suggéré d’aller discuter avec les autorités le lundi suivant. Le chef de secteur et notre président de jeunesse se sont donc rendus à Thiaguel-Bori, mais n’ont pu rencontrer ni le sous-préfet ni le président de la délégation spéciale. Ils sont revenus sans réponse.

Pendant ce temps, le tournoi de Petè-Danè avançait : ils avaient déjà joué deux matchs. Nous avons alors décidé qu’il n’y aurait pas de troisième match tant que la situation ne serait pas clarifiée. Nous nous sommes interdits de jouer, mais eux ont continué. Nous sommes donc allés démonter les bâches et retirer les poteaux, calmement, sans violence.

Nous avons demandé aux jeunes de patienter, que la justice tranche pour déterminer à qui appartient le terrain. Ensuite, un homme est venu me parler, nous nous sommes accrochés verbalement, puis sa femme est intervenue de nulle part et m’a giflé. En me retournant, j’ai vu que c’était une femme. J’ai réagi instinctivement, elle est tombée. Son mari a surgi à son tour, je l’ai aussi giflé. Finalement, la police est intervenue pour nous séparer.

Le lendemain matin, des renforts sont arrivés. On s’est réveillés et on a trouvé onze hommes en tenue chez notre chef de secteur. Ils nous ont invités à nous regrouper à l’école pour discuter avec nous.

Avant d’y aller, je suis passé prendre le petit-déjeuner avec un ami. En chemin, je disais qu’il serait préférable que les autorités tracent une limite entre les deux villages, en suivant la route. Le fils d’El Hadj Alpha, un certain Thierno Moustapha, m’a dit : « Tu mens. » Je ne lui ai pas répondu. Son père était assis un peu plus loin, entouré de quatre hommes en tenue.

En passant devant lui, j’ai dit que si son fils me manquait de respect, je répondrais directement à son père. Mais le jeune m’a encore provoqué, alors j’ai réagi comme annoncé. El Hadj Alpha est intervenu, il s’est mis devant moi, la bagarre a éclaté. C’est de là que tout est parti.

Il y avait déjà des tensions avant cette affaire de terrain, mais on restait calmes en attendant le verdict de la justice. Ce sont les événements liés au tournoi qui ont mis le feu aux poudres. Quant au reste, ça relève de la justice. Le verdict est encore attendu au niveau de la Cour d’appel. Le terrain de foot et les bas-fonds font partie des terres suspendues », a-t-il souligné.La concession d’El Hadj Alpha Baldé et plusieurs kiosques de petit commerce situés à proximité du terrain de football ont subi d’importants dégâts lors des violences. Portes et fenêtres détruites, toiture endommagée, plafonds arrachés… Sur place, les stigmates sont encore visibles.

« Que la justice fasse son travail »

Parmi les victimes, Mariama Yebhè Diallo, 31 ans, l’une des épouses d’El Hadj Alpha, peine à s’asseoir. Elle dit souffrir de douleurs au cou après avoir reçu un coup violent lors de l’attaque. En larmes, elle livre son témoignage :

 

« Ceux de Bankoun sont venus avec l’intention de nous tuer, mon mari et moi. Ils menacent de nous exproprier et nous ont dit clairement que si on ne part pas, ils nous feront disparaître. Nous avons répondu que ce n’est pas eux qui nous ont installés ici, alors ils ont répliqué : « Vous allez mourir ici. »

Ils ont commencé à frapper mon mari. Je suis restée à ses côtés, mais un agresseur m’a assené un coup de bois derrière la nuque. J’ai perdu connaissance.

D’après ce qu’on m’a raconté, un agent de santé est intervenu. Je ne me suis réveillée qu’une heure plus tard. Pendant ce temps, mon mari a été blessé au front, d’autres personnes aussi.

Là où je suis couchée, je ne peux pas me lever seule. J’ai beaucoup vomi, j’ai mal au cou. Ils ont endommagé notre maison. Regardez, même les plafonds de ma chambre sont touchés.

L’année passée déjà, nous avons subi la même chose. Cette fois encore, ils sont venus avec l’intention de nous ôter la vie, pas seulement pour nous déloger. Quelqu’un avait même un couteau, qu’un agent a réussi à lui retirer. Et aujourd’hui, nos agresseurs sont en liberté.

Mon mari est à Labé, moi je suis blessée, avec un bébé. Que la justice fasse son travail pour que cela ne se reproduise plus. Nous voulons juste vivre en paix dans notre coin. »

Une autre habitante, Idiatou Diallo, a vu sa cuisine en paille partir en fumée dans la soirée du mercredi. Elle n’a rien pu sauver des flammes :

« Il était 18 heures. Comme d’habitude, à cette heure-là je remonte vers la grande famille. Mais ce mercredi, je suis redescendue quelques minutes après pour prendre le lait et les habits de mon bébé. En repartant, j’ai vu les flammes sur la case.

Nous avons crié au secours. En arrivant, nous avons aperçu des personnes fuir. L’un portait un T-shirt rouge. Il a lancé des insultes avant de disparaître. On n’a pas pu les identifier.

Les agents de sécurité sont arrivés par une route, mais les auteurs sont sortis par une autre.

C’est après la prière de 19 heures que tout est arrivé. Nous avons expliqué ce qui s’est passé aux gendarmes. Aujourd’hui, nous avons peur de rester seules ici », a-t-elle lancé.

« C’est une vieille histoire qui se réveille »

Du côté de Bankoun, les habitants se sont également réunis dans leur zone, dans l’attente d’un dénouement pacifique. Mais les rancœurs sont profondes. Selon eux, les tensions avec les voisins de Petè-Danè ne datent pas d’hier. Elles seraient même enracinées dans un conflit foncier qui remonte à plusieurs années. Pour Souleymane Condé, cette affaire dépasse largement le cadre du football :

« C’est une vieille histoire qui se réveille. Toute la Guinée est au courant de ce dossier. Tout a commencé en 2023, quand nos voisins de Petè-Danè sont venus nous dire que tout le pourtour de notre village leur appartient, y compris nous, les habitants.

Nous leur avons répondu que personne n’appartient à personne dans ce pays. Depuis, ils nous interdisent de couper du bois, de cultiver, sauf si on leur demande la permission. Sinon, c’est la prison ou des extorsions d’argent.

Moi-même, j’ai été emprisonné en 2024 pendant trois semaines à Lélouma pour avoir coupé quelques branches de kinkeliba. On était six, enfermés sans même savoir pourquoi. Finalement, on nous a fait payer 10 millions de francs guinéens pour sortir, sans aucun jugement.

Après cela, le calme était revenu. Mais c’est autour du terrain de football que tout a repris. Quand on a voulu organiser un tournoi, on nous l’a interdit sous prétexte que le terrain est suspendu par la justice. Mais à notre grande surprise, eux, ils jouent dessus comme si de rien n’était. Quand on a voulu protester, on nous a envoyé la police avec une liste de noms.

Nos parents ont refusé de laisser partir les jeunes. C’est dans cette tension qu’une femme a giflé Ismaila, et tout est parti de là. »

Souleymane Condé dénonce un traitement inéquitable de la part des autorités :

« Ce que nous reprochons aux autorités, c’est de nous interdire à nous ce qu’ils permettent aux autres. Et quand on les interroge, elles nous disent que ce n’est pas elles.

Pourtant, cette affaire est civile, pas pénale. On nous a emprisonnés pour un conflit de terre, alors que ça relève du domaine foncier. La justice a tranché en leur faveur, mais nous avons interjeté appel.

Le vrai problème, c’est qu’ils veulent nous commander, et ça, nous ne l’accepterons jamais », a-t-il fait savoir.

Et de conclure avec amertume : « Aujourd’hui, nous avons enfin notre propre mosquée du vendredi, mais ça n’a pas été facile. Il a fallu des démarches, de la patience. Avant, nous devions aller prier à Petè-Danè. »

« Sans terre, où iront nos enfants ? »

Au cœur du conflit, ce sont aussi les femmes qui paient un lourd tribut. À Bankoun, l’activité agricole est pratiquement à l’arrêt, faute d’accès à la terre. Ramatoulaye Camara en témoigne avec douleur :

« L’entente n’est pas là. Tous les jardins sont bloqués, il n’y a aucune marge de manœuvre alors que nous cherchons juste à faire vivre nos familles. Nous dépendons de cette brousse, c’est notre seule richesse.

Nous produisons des tomates, des aubergines, des bananes… mais aujourd’hui, tout est détruit. Même quand on obtient un espace, c’est trop tard pour cultiver. Ils attendent parfois la fin de la saison pour donner leur accord.

Et même quand nous travaillons, leurs bêtes viennent tout ravager. Si on ose protester, on nous accuse de créer des problèmes. Nos maris n’osent rien dire, et nous les femmes, on se tait aussi… Mais alors, où vont vivre nos enfants si on ne peut plus travailler la terre ? C’est tout ce que nous connaissons », explique cette dame.

« Nos investissements sont perdus »

Même désarroi du côté d’Adama Willè Camara. Elle pointe la mainmise sur les bas-fonds agricoles, dont le sort reste en suspens devant la cour d’appel de Conakry :

« Ici, tout est bloqué. Personne ne peut plus rien cultiver. Ces terres, ce sont nos grands-parents qui nous les ont laissées. On y vivait, on y cultivait, et maintenant ils disent que c’est à eux.

Même pour travailler un simple champ, il faut leur autorisation. Résultat : on a fini devant la justice. Le terrain est suspendu, donc plus personne n’a le droit d’y toucher. Tout est à l’abandon. Nos bananes, nos oranges… tout est perdu. Les troupeaux passent et détruisent ce qui reste.

On est obligé de partir chercher ailleurs, là où ce n’est pas encore suspendu. Mais ici, c’était mieux, et même là, les bêtes venaient parfois ravager nos potagers. On est à bout. »

Un village sous tension, une solution attendue

Pour l’heure, le calme semble revenu dans les deux localités. Les forces de défense et de sécurité sont déployées pour prévenir tout nouvel affrontement. À Labé, une réunion de crise se poursuit au gouvernorat.

Chaque partie y est représentée par sept personnes, dont Elhadj Alpha pour Petè-Danè et Ibrahima Sory Camara pour Bankoun. Jeudi, tous ont été entendus. Selon nos informations, une décision de règlement est attendue dans les prochaines heures ou les prochains jours.

A Suivre

Alpha Ousmane Bah et Thierno Oumar Tounkara
Envoyés spéciaux
Africaguinee.com à Petè-danè et Bankoun

Créé le 11 avril 2025 15:28

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