« C’est le commandant de Navire qui largue les amarres »: hommage poignant d’Alpha Ousmane Bah à Diallo Souleymane

« Décès de Yala-le-Gros-Lynx, c’est le commandant de Navire qui largue les amarres »

Adieu Yala-le-Gros-Lynx, ton passage sur terre s’inscrira à jamais en lettre d’Or pour avoir inspiré des centaines de plumes et surtout pour avoir résisté à tous les bonheurs que tu pouvais t’offrir par des rapprochements avec des hauts commis dont ta plume a fait trembler. Mais, mais, encore mais ta plume a opté pour la constance pour une liberté de presse et de l’indépendance contre ta propre liberté de mouvement

L’unique citoyen passionné d’aller en Prison

Le seul guinéen qui trouve de la passion d’aller en prison. Il est unique à saluer et à féliciter celui qui fait les billets d’écrous. Lors d’un entretien à son bureau à Kaloum, à l’immeuble Baldé-Zaire en 2015 à l’occasion d’un de mes courts séjours à Conakry. Il dit : « celui qui m’a conduit en prison dans les années 1990 par 2 fois ou 3 -je ne sais plus- m’a rendu des services énormes, je ne cesserai de le remercier. Il m’a permis de découvrir des réalités extraordinaires en prison et j’ai rendu compte à travers des articles de presse ».

En 2019, alors qu’Aboubakr, le directeur de Lynx FM, est convoqué, le doyen Souleymane répond à sa place pour déclarer : « C’est moi le DG de la boîte ». Les deux hommes sont alors placés sous contrôle judiciaire.

Lors de nos retrouvailles à Labé en 2021, suivies d’un échange ponctué de rires aux éclats, nous nous remémorions cette affaire. Je lui dis alors : « Elhadj, je vous vois comme un volontaire potentiel pour retourner en prison, en dépit du poids de l’âge. » Ce à quoi il me répondit : « C’est comme si tu le savais ! Je tenais à y retourner pour voir ce qui a changé aux « 5 étoiles » de Coronthie. » Cela traduisait parfaitement l’engagement de Yala à défendre la liberté d’expression, quel qu’en soit le prix.

Soucieux de la pérennisation de l’écriture journalistique en Guinée, il disait souvent avec force :  « Ne laissez pas la plume mourir, faites revivre l’écriture journalistique à côté de la vidéo et du son devenus plus attractifs. Mais le journalisme sans l’écrit conduit à la fin de la presse sérieuse. Les pays les plus développés au Monde ont leurs journaux, les infos et les enquêtes se retrouvent dans les journaux. Les meilleures archives c’est dans les écrits et non sonore »

« La presse guinéenne a cessé d’informer, on donne plus de réactions à la place de l’information ». C’est pratiquement les dernières leçons apprises auprès de ce monument de la presse guinéenne

Riche en sagesse sur le sort du guinéen

« Notre seule chance de remonter toutes les pentes, ce que nous n’avons jamais bien vécu ». C’est aussi une phrase que D.S lâche à tout moment surtout quand le guinéen vit une étape difficile. Une façon de dire que nous résistons mieux dans la souffrance que dans l’aisance tellement que le second a été un mirage pour nous.

Hommage aux autres géants du groupe Lynx-Lance déjà de l’autre côté

En ce jour si triste du rappel à Dieu du commandant de navire du Groupe Lynx-Lance, rendons hommage aux autres plumes cassées, chacune arborant son sobriquet forgé au sein de la rédaction :

  • BML (Bah Mamadou Lamine), le soufre-douleur des commis de l’État ;
  • Abdoul Gadiri Diallo, alias Philippe Martelly ;
  • Dame Bintou, l’infographe du couloir des « Honkeuses » ;
  • Ahmed Tidiane Cissé, le dramaturge au sourire malicieux et aux chroniques acerbes ;
  • Sékou Amadou Condé, l’homme-orchestre capable de tout faire à lui seul ;
  • Williams Sassine, le Maestro, l’homme à l’imagination si fertile ;
  • Sambry Sacko de Bokoro, le manitou des mots que le monde découvrit à travers sa chronique Poussière de Cabane ;
  • KAA (Assan Abraham Keïta), le monument des calambours ;
  • Prospère Doré, le pape du Hard, et tous ceux que je ne cite pas ici.

Les signes de la Mort

À l’enterrement de KAA (Assan Abraham Keïta) – compagnon d’infortune de Souleymane en exil et collègue de travail jusqu’à la fin de ses jours –, j’ai vu un Souleymane au cœur lourd. Un homme profondément affecté pour avoir tout partagé avec KAA. Souleymane fut pratiquement l’un des derniers à quitter la tombe du défunt ; il prit le temps de poser sur elle un regard plein de sens avant de tourner le dos.

Le lundi qui suit, toutes les pages du journal étaient presque exclusivement consacrées à la mémoire de KAA. Diallo y rappelait tout ce qu’ils avaient vécu ensemble. La dernière phrase en disait long. D.S. écrivait : « Merci pour tout, cher frère. Faites-nous de la place, on arrive. »

Cela donne aujourd’hui un sens tragique aux signes précurseurs de la mort. Les années suivantes, D.S. enterrait son fils. Aujourd’hui, c’est son propre jour : il va honorer son rendez-vous avec KAA et ses autres compagnons. Si les morts se retrouvent, Yala donnera forcément les nouvelles du pays et de la situation actuelle de la presse.

Va en paix, Yala

Diallo Souleymane est né à Hansaghèré, dans la commune rurale de Hafia (Labé), en 1945. Il passa son enfance et une partie de sa jeunesse au quartier Tata, dans le centre urbain de Labé.

D’abord reporter à Horoya, puis exilé en Côte d’Ivoire où il travailla dans l’enseignement comme beaucoup d’autres exilés – sans jamais renoncer à la plume –, il revint au pays pour fonder son groupe de presse, Le Lynx-La Lance, insufflant ainsi un nouvel élan à la liberté de penser. Ce journaliste était devenu notre musée du Louvre. En cette matinée du lundi 1er juin 2026, il est retourné à son Créateur, loin de sa terre natale.

Ce n’est pas tous les jours que l’on croise la route et que l’on passe du temps avec un homme de la trempe de Diallo Souleymane. Ils ne sont pas nombreux, les Diallo Souleymane.

Le doyen Diallo Souleymane

Cher doyen, nous nous sommes donné rendez-vous à plusieurs reprises pour enregistrer vos témoignages et en faire des mémoires, mais chaque fois, une urgence nous en a empêchés. Point de motif de s’offusquer cependant, mettons cela sur le compte du destin traditionnel. Ce n’était pas prévu ainsi, mais cela témoignait de la confiance et de la considération que vous aviez pour ma modeste personne.

Le décès de Diallo Souleymane n’est pas seulement une plume qui se brise, c’est l’encrier qui se renverse ; c’est le commandant du navire qui largue les amarres.

Je m’incline devant ta mémoire, cher maître spirituel et inspirateur hors pair.

Mes pensées vont à cette travailleuse de l’ombre de Diallo Souleymane, Tantie Fatou, sa chère épouse. Une femme au moral d’acier qui a soutenu l’homme et joué le rôle de père auprès des enfants pendant les séjours répétés de Papa Yala aux « 5 étoiles » de Coronthie – pour employer la formule consacrée par Le Lynx pour désigner la prison civile de Conakry.

Je partage la peine de l’équipe actuelle du groupe, profondément affectée par cette terrible nouvelle.

Alpha Ousmane Bah (AOB)

Créé le 2 juin 2026 14:28

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