Bachelier malgré l’ombre : La réussite inspirante d’Alpha Boubacar Bah (entretien)
CONAKRY – À 30 ans, Alpha Boubacar Bah, malvoyant depuis l’âge de 5 ans, vient de réaliser un exploit remarquable. Malgré un parcours semé d’embûches et les défis liés à son handicap visuel, ce jeune homme a décroché son Baccalauréat en sciences sociales cette année. Dans une interview exclusive accordée ce mardi 22 juillet 2025, à Africaguinee.com, Alpha Boubacar Bah revient sur son parcours inspirant et partage les clés de sa réussite.
AFRICAGUINEE.COM : Merci d’avoir accepté cette interview avec Africaguinee.com. Depuis quand avez-vous des problèmes de vue ?
ALPHA BOUBACAR BAH : Je m’appelle Alpha Boubacar Bah, je suis élève déficient visuel et j’ai passé le bac cette année, session 2025. J’ai choisi les sciences sociales comme option. Par la grâce de Dieu, j’ai obtenu mon bac. La maladie a débuté il y a fort longtemps, depuis mon enfance, lorsque j’étais en cinquième année. À ce moment-là, j’étais en Côte d’Ivoire, et tout a commencé là-bas.
Comment cela s’est-il transformé en un problème visuel ?
D’abord, j’avais constamment des céphalées. Dans la semaine, je pouvais avoir 4 ou 5 jours de céphalées. Tout a commencé par là.
Et vous avez interrompu vos études avant de reprendre. Qu’est-ce qui explique cela ?
Oui, bien sûr, j’ai interrompu mes études parce que ma vision ne cessait de baisser. J’ai consulté plusieurs hôpitaux ophtalmologiques afin d’obtenir des remèdes, mais cela n’a pas fonctionné. J’ai commencé à consulter en 2006, à Nongo. Le médecin qui m’a fait la première visite m’avait dit qu’il ne pouvait pas me traiter et que ma vision baisserait en fonction de l’âge. Je suis également allé à Dapompa, où le médecin m’a répété la même chose que le premier ophtalmologue. Cela ne fonctionnait pas. Je me suis débrouillé ainsi, en regardant le cahier de mon voisin pour écrire les leçons.
Malgré le fait que vous ayez interrompu vos études, vous avez repris les cours. Cette année, vous avez passé le bac. Comment cela s’est-il passé ?
D’abord, une idée m’est venue : retourner dans mon ancienne école, là où j’ai fait le lycée. Un de mes amis, qui s’appelle Mohamed Barry, m’a longuement conseillé de reprendre mes études. J’ai accepté. Nous sommes allés dans mon ancienne école et avons contacté son fondateur. Nous avons échangé, et il a accepté que j’étudie dans son établissement.
Dans quelles conditions avez-vous pu passer le bac ?
D’abord, je me suis rapidement familiarisé avec les élèves que j’ai rencontrés. Je me suis adapté. Des amis me dictaient les leçons, et moi, j’écrivais en braille.
Dans quel centre avez-vous passé votre bac ?
J’ai passé le bac à Dar es Salaam.
Avec les autres élèves ?
Non, notre système d’écriture, le braille, étant sensible au bruit, cela est dérangeant. J’étais dans une salle individuelle. J’ai aussi reçu le soutien du ministère qui m’a envoyé des bristols. De plus, le surveillant transcrivait le sujet en braille pour que je puisse le traiter.
Qu’est-ce qui vous a exactement motivé à reprendre les études ? Avez-vous eu du soutien familial, d’ONG ou de l’État ?
D’abord, ce qui m’a beaucoup motivé, c’est de me rendre compte qu’il y a des déficients visuels comme moi qui ont accepté d’étudier et qui ont réussi dans la vie. Je me suis dit que moi aussi, je pouvais le faire. C’est ainsi que tout a commencé.
Comment avez-vous appris votre admission ?
Pour mon admission, d’abord, je me brossais les dents. Un voisin m’a dit que les résultats étaient sortis. Ensuite, je lui ai passé mon PV. Quelques heures plus tard, il a regardé et j’ai vu que c’était écrit « félicitations ».
Parlez-nous un peu de votre cursus scolaire…

D’abord, en 2022, mon ami, un cousin, m’a appelé pour m’informer de l’existence d’une école pour les déficients visuels, une école pour les non-voyants et les malvoyants à Ratoma. L’école se trouve juste devant l’hôpital Jean-Paul II. Nous sommes allés ensemble à cette école, à moto. J’ai rencontré la directrice, Madame Delphine. À l’époque, c’était elle la directrice. Elle nous a bien accueillis. Nous avons expliqué les motifs de notre présence. Elle a compris et a accepté. Elle m’a montré une salle dans laquelle je pouvais suivre la formation. Cette salle s’appelle la salle spéciale. C’est une salle réservée aux personnes qui ont contracté une maladie visuelle au cours de leur existence.
Dans cette salle, nous avons un bon formateur, un bon encadreur qui s’appelle M. Kourouma. Il m’a non seulement formé au braille, mais j’ai également suivi environ deux ans de formation avec lui. Au-delà de cette formation, il nous prodiguait des conseils, notamment en nous disant qu’il faut accepter le handicap. En effet, un déficient visuel, s’il accepte son handicap, pourra facilement se réinsérer dans la vie sociale et professionnelle. Dès que j’ai fini la formation, je me suis dirigé vers mon ancienne école, celle de Mohamed Barry.
Je suis allé avec un ami avec qui j’ai fait la formation, qui s’appelle également Mamadou Barry. Nous sommes allés et avons rencontré le fondateur. Nous nous sommes entretenus avec lui, et il a accepté que j’étudie dans son école. Quand j’ai repris les cours dans son école, ils m’ont présenté la salle dans laquelle je devais faire ma terminale. Je me suis familiarisé avec les élèves que j’ai rencontrés, et je me suis adapté. Ces personnes me dictaient les leçons, puis moi, j’écrivais en braille.
Qu’est-ce que vous comptez faire à l’université ?
Je compte étudier la sociologie.
Pourquoi ce choix ?
Ce choix est motivé par le fait que, grâce à cela, je pourrai aussi être utile à mes amis déficients visuels. Ainsi, je pourrai mener des enquêtes et me renseigner sur les conditions dans lesquelles ils étudient et évoluent. Enfin, ensemble, nous pourrons trouver des solutions.
Avez-vous des moyens pour suivre votre cursus universitaire ?
Non, pour l’instant, je n’ai pas de moyens. Je ne sais pas non plus où je serai orienté. L’école dans laquelle j’ai fait ma terminale est située dans mon quartier, elle est proche. Je marchais pour aller à l’école, et maintenant que je suis à l’université, les problèmes de transport vont éventuellement se poser. J’aurai ce problème de transport. J’aurai aussi besoin de matériel électronique, tel qu’un ordinateur et des dictaphones, pour que je puisse étudier.
Quand vous prépariez le baccalauréat, avez-vous rencontré des difficultés ?
D’abord, au début, ça n’a pas été facile. M’asseoir avec des élèves voyants, étant seul et malvoyant, représentait un défi. Au niveau de l’écriture, nous écrivons en braille, une écriture pour les personnes ayant une déficience visuelle, sous forme de points. De ce fait, la rapidité n’était pas parfaite. J’étais un peu en retard. Heureusement, j’avais des amis qui me dictaient des leçons si j’étais en retard.
Aujourd’hui, qu’est-ce que vous avez à dire aux jeunes handicapés qui veulent être comme vous, étudier jusqu’à aller à l’université et terminer leurs études ?

D’abord, je dirais aux parents de ces personnes d’accepter le handicap dont leurs enfants sont atteints. Ils devraient également essayer de les faire sortir de la rue et d’abandonner l’idée de la malédiction. Il existe des écoles dédiées à ces personnes, et ces écoles leur permettront d’être utiles un jour dans la société.
Quel message avez-vous à adresser aux autorités et aux bonnes volontés ?
Le message que j’ai à adresser aux autorités et aux bonnes volontés, c’est que je serai confronté à certaines difficultés. En effet, l’école où j’irai ne sera pas proche, et j’aurai besoin de moyens de transport. Je leur dirais aussi de venir en aide aux déficients visuels qui ont décidé de reprendre le chemin de l’école.
Souhaitez-vous rencontrer le président Doumbouya pour lui exprimer cette demande ?
Oui, je souhaiterais le rencontrer en tant que père de la nation pour pouvoir lui expliquer mes sentiments et mes préoccupations. J’ai un point important que j’ai oublié de mentionner : j’aurai aussi besoin, à l’université, d’outils électroniques tels que l’ordinateur et des dictaphones, me permettant de bien étudier.
Avez-vous un mot pour temriner?
Bien sûr, d’abord, je commencerai par remercier les encadreurs de mon école, le Centre Sogué, l’école des aveugles et malvoyants de Ratoma. Je les remercie infiniment. Je remercie Madame Delphine, qui était à l’époque la directrice, d’avoir accepté que je suive la formation. Je remercie aussi le fondateur de l’école, Mohamed Barry, qui a accepté que j’étudie dans son établissement. Je remercie également mes amis qui m’ont conseillé et qui m’ont propulsé vers le chemin de l’école.
Interview réalisée par Mamadou Yaya Bah
Pour Africaguinee.com
Créé le 22 juillet 2025 16:00Nous vous proposons aussi
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