Nouveau putsch au Faso : "L’effet dominos est possible…", prévient Régis Hounkpè

Interview
Régis Hounkpè
Régis Hounkpè

PARIS-Comment analyser le nouveau coup d’Etat survenu au Burkina Faso ? Faut-il craindre un effet domino en Guinée ou au Mali ? Régis Hounkpè, directeur exécutif d'InterGlobe Conseils, enseignant et analyste en géopolitique, livre son analyse.

Interrogé par Africaguinee.com, cet universitaire qui intervient au département de géographie en Géopolitique de l'Afrique de l'Université de Reims Champagne Ardenne, affirme qu’il ne souhaite pas qu’il y ait de nouveaux coups dans ces pays en transition militaire, mais ne l’exclut pas non plus. Il évoque aussi les risques à cette propension consistant à conspuer la France pour adouber la Russie.

AFRICAGUINEE.COM : Comment analysez-vous le nouveau coup d’Etat intervenu au Burkina Faso ?

RÉGIS HOUNKPÈ : Je pense que la situation dans laquelle nous sommes au Burkina Faso est tout sauf simple. Elle est complexe surtout dans le contexte où les négociations étaient inabouties entre la CEDEAO et la junte de Damiba. Il y avait une forme d'éclaircie mais rien de définitif. Donc là, effectivement ce qui se passe remet tout en cause. Mais le fait qu'il y ait un coup d'Etat dans un coup d’Etat, on l’avait vu dans d’autres pays. Et ce qui vient de se passer replonge encore plus ce pays d'Afrique de l'Ouest dans une instabilité qui pour moi est préjudiciable à son développement. Quand on connaît le contexte régional et sous régional, c'est très compliqué. Malheureusement, même les plus optimistes parmi nous ne peuvent dire aujourd'hui l'issue de cet énième coup d'Etat qui est totalement inopportun.

Quelles vont être les conséquences de ce coup d'Etat à l'immédiat ? 

Premièrement, encore une fois, le Burkina Faso se retrouvera relégué au ban de scène ouest-africaine, il sera pointé du doigt. Aujourd’hui, il y a des régions entières au nord et au nord-est du Burkina Faso qui sont pris en tenaille par des groupes armés terroristes. D'une part, c'est un pays qui est en prise avec le terrorisme islamiste qui est une première urgence qui n'a pas été résolue, de Roch Kaboré jusqu'à Damiba et la deuxième urgence ce sont les aspirations profondes du peuple Burkinabè en faveur du développement social et économique. Pour moi, les conséquences sont à la fois régionales et géopolitiques, elles sont sécuritaires et politiques, après elles sont socioéconomiques.

Aujourd'hui les Burkinabè ne sont pas satisfaits de la situation d’échec qui leur ait offert par ceux qui sont censés assurer la sécurité et le développement de leur pays (…). Les conséquences seront très lourdes pour le peuple Burkinabè et très lourdes pour la sous-région parce que malheureusement, il n'y a pas que le Burkina Faso. Il y a le Mali, le Niger et les pays du Golfe de Guinée. Tout ça offre des poches d'instabilité pour la sous-région.

Les putschistes reprochent au lieutenant-colonel Damiba d'avoir trahi l'idéal initial que s’était fixé la junte. Est-ce que vous avez la même lecture ? 

Cet argument est très facile dans la mesure où la junte militaire de Damiba, quoique critiquable, quoiqu’indéfendable était dans un processus de normalisation vis-à-vis des objectifs qui étaient ceux d’un retour à l’ordre civil et au retour à l'ordre constitutionnel. Rien ne dit que la junte de Damiba aurait pu atteindre ces objectifs sans chercher à prolonger un peu l'exercice illégal et illégitime du pouvoir. Les actuels putschistes disent en fait qu'il y a eu trahison, que les objectifs non pas été suivis mais rappelez-vous qu’aux premières heures de ce coup d'Etat, on avait évoqué des questions de primes, des questions corporatistes militaires très partisanes. 

On pensait que le lieutenant-colonel Damiba favorisait des gens de son camp contre d'autres qui se considéraient comme victimes d’une injustice. Ça c'était les premiers arguments.  Après c'était la question de dire que le lieutenant-colonel Damiba n'a pas satisfait les objectifs. Pour moi, c’est juste un argument pour faire un coup d'Etat mais qu'en réalité, c'est ce que Damiba disait de Roch Christian Kaboré. Aujourd'hui je pense que cet argument qui est avancé par la junte est un argument facile. 

On a suivi une réaction timide de la CEDEAO qui dit que ce putsch n'était pas opportun. A votre avis à quoi peut-on s'attendre dans ce pays ? 

C'est évident aujourd'hui que la CEDEAO se trouve dans une impasse par rapport aux nouveaux développements de la situation burkinabé. Aujourd'hui tout est remis en cause, parce qu'on va recommencer l'exercice à zéro. Je rappelle aussi que la CEDEAO avait jugé inopportun le coup d'Etat militaire qui a emporté Kaboré. Donc aujourd'hui, la CEDEAO et même l'Union africaine se retrouvent sur des voies sans issue. Comment discuter avec des gens illégitimes et illégaux qui viennent en balayer d'autres de même nature ? C’est très compliqué.

Je pense que même pour la gouvernance de la CEDEAO, cela pose la question d'un nouveau modèle à réinventer. Quelle CEDEAO voulons-nous ? Quelle forme de gouvernance allons-nous adopter à la CEDEAO sur les coups d'Etat militaires et sur les coups d'Etat constitutionnels ? De mon point de vue, la CEDEAO est à la croisée des chemins. Cette situation lui donne l'opportunité de se réinventer. Parce qu'aujourd'hui on a l'impression que malgré ce qui est dit et redit, malgré la révision du protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance qui condamne les prises de pouvoir par la force et anticonstitutionnelles et qui dit clairement que les coups d'Etat militaires sont bannis, on se rend compte que cela ne résout pas la question. Il y a un travail immense à faire.

Peut-on craindre un effet dominos au Mali ou en Guinée qui sont aussi des pays dirigés par des juntes militaires ?

Oui, je pense qu'en réalité tout est possible. La situation Burkinabè pourrait se répéter ailleurs. J’aime à le dire, les putschistes maliens ne forment pas toute l'armée malienne tout comme en Guinée où il n'y a qu'une partie de l'armée acquise au coup d’état. Effectivement, il y a dans les rangs de l'armée malienne et guinéenne, des militaires qui se sentent lésés, méprisés ou qui estiment tout simplement que l'ordre républicain n'a pas été respecté et qui souhaiteraient renverser les choses sur la table. Oui il y a cette possibilité.

Même si les coups d'Etat au Burkina, au Mali et en Guinée sont totalement condamnables, parce qu’ils sont liés à la mauvaise gouvernance des pouvoirs civils qui étaient sur place, il faut qu'on n’arrête le cycle des coups d'Etat, ça ne résout pas la question de gouvernance dans nos Etats. Il n'y a pas de coup d'Etat militaire salvateur. Il n'y a pas un coup d'Etat militaire qui vise à remettre en état un État.

Je pense que la réalité, nous avions dénaturé la question de la gouvernance, de la démocratie, la question des libertés publiques et individuelles. Bref, tout simplement la question de la gestion de nos pays en réalité.

C'est ce qui fait qu'aujourd'hui, quand les civils n'y arrivent pas, les militaires viennent les remplacer et quand certains militaires estiment que ceux qui sont là ne sont pas les meilleurs à être en position, ces derniers viennent les remplacer. C'est terrible, on est dans un schéma tournant. C’est une équation insolvable. Mais il y a des solutions à cela.  Il faut que nous comprenions, au sein des pays africains, la question militaire et sécuritaire est essentielle surtout dans un contexte de groupes armées terroristes et dans un contexte de géopolitique international.

Il faut que les pays africains regardent ce qui se passe à l'extérieur de leurs frontières et se disent que le monde est frappé par des instabilités et que celles-ci doivent plutôt conscientiser ceux qui dirigent nos pays. Il ne faut pas créer de l'instabilité avec des groupes armés terroristes, avec des instabilités socio-économiques, environnementales… il y a trop d'instabilités dans le monde pour en créer davantage sur le continent africain. L'effet domino est possible, mais je ne souhaite pas qu'il y ait encore d'autres coups d'Etat au Mali et en Guinée parce que ça basculerait la sous-région dans une totale incertitude politique et géopolitique.

Cette propension de certains africains à conspuer la France et adouber la Russie ne constitue-t-elle pas un danger ?

Il y a un vrai problème. On est d'accord que le compagnonnage, qu'il soit institutionnel, diplomatique, politique avec la France présente un bilan qui est extrêmement mitigé. Aujourd'hui il y a de véritables mouvements de la société civile dans les pays africains qui réclament une rupture franche et nette avec l'ancien colon français. Moi je pense qu'il faut soutenir ces aspirations par principe parce qu'en réalité la Françafrique a beaucoup dominé les relations avec les pays africains. C’est un cancer dans nos relations.

Par ailleurs, je pense que ce serait totalement illusoire et inopportun de quitter une tutelle pour une autre. Il faut être clair, si on remplace la France par la Russie ça ne fera que changer de tutelle en réalité. On ne peut pas changer un colonisateur contre un pays qui est soumis sur l'ordre international à des fortes pressions. En tant qu’africains, il faut que les pays ouest africains et du continent ne cherchent d'abord à travailler de façon endogène en fonction des bénéfices et de leurs intérêts stratégiques.

Que ce soit la France, la Russie, la Turquie, la Chine, le Japon, les Etats-Unis, l’Iran ou l’Union Européenne, quels sont les intérêts du continent africain ? Il est très facile de quitter la France pour la Russie. Il faut sortir de ces illusions, la Russie ne vient en Afrique que pour défendre ses intérêts stratégiques. Si on n’intègre pas cela, dans dix ou vingt ans, on fera le bilan et on se dira qu’il n’a pas été rendez-vous de nos espoirs. Les africains doivent d’abord penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

Entretien réalisé par Diallo Boubacar 1

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 655 311 112

Créé le Lundi 03 octobre 2022 à 20:53