Les confidences du Doyen Sanassy Keita : "Pourquoi on a choisi le 02 octobre pour proclamer l’indépendance…"

Guinée
Elhadj Mamadi Sanassy Keita (78 ans), président d’honneur du PDG RDA, parti au pouvoir de 1958 à 1984
Elhadj Mamadi Sanassy Keita (78 ans), président d’honneur du PDG RDA, parti au pouvoir de 1958 à 1984

CONAKRY-La Guinée célèbre ce dimanche 02 octobre 2022, l’an 64 de son accession à l’indépendance. Cette date historique a été précédée par le vote au référendum Gaulliste le 28 septembre 1958. Quelle était l’atmosphère à Conakry lorsque le Non a remporté ? Pourquoi le choix du 02 octobre pour la déclaration solennelle d’indépendance de la Guinée ? Quel a été le secret des leaders d’alors ? Pour répondre à ces questions, Africaguinee.com a interrogé le doyen Elhadj Mamadi Sanassy Keita (78 ans), président d’honneur du PDG RDA, parti au pouvoir de 1958 à 1984.

AFRICAGUINEE.COM : Après le vote du 28 septembre 1958, comment se présentait la Capitale guinéenne suite à la victoire du « Non » ?

D’une manière générale, en 1958 la Guinée faisait moins de 2 millions d’habitants, Conakry la capitale était peuplé de 100 000 habitants. Et à l’époque, Conakry c’était de Kaloum à Tombo. Le palais du peuple n’existait pas car tout le reste c’était la mer. C’est la mer qui a été remblayée pour la construction de ce palais et autres. C’était presqu’un gros village. A l’intérieur du pays aussi, il n’y avait pratiquement pas de grande ville. Lors du référendum, il y a eu 1. 056 000 suffrages en faveur du « Non ».

Les leaders qui nous ont menés à l’indépendance, il y avait entre autres Ahmed Sékou Touré, Sayfoulaye Diallo, Lansana Béavogui, Hadj Mafori Bangoura, Mbalia Camara, tous unis. Ces gens avaient tissé des liens de camaraderie et d’amitié auxquels ils étaient attachés jusqu’à leur mort. Et c’est ce qui a sauvé la Guinée. Sinon, on a eu des péripéties. Quand Sékou Touré a dit à De Gaulle le 25 aout : « nous avons un premier et un impératif besoin, c’est celui de notre dignité. Or, il n’y a pas de dignité sans liberté. Nous préférons la liberté dans la pauvreté qu’à la richesse dans l’esclavage ». Ça c’était comme une déclaration de guerre pour la France. De Gaulle a enlevé son képi et l’a posé et il l’a même oublié là-bas. C’était une première qu’il oublie son képi et c’était la dernière.

Depuis cette déclaration de ‘’ guerre’’, il savait qu’on aurait voté Non. Parce que Moberna qui était le gouverneur avait dit au Français : « attention c’est le PDG qui mène les citoyens ici. Leur chef s’est Sékou Touré, s’il dit Oui, la Guinée votera à 95% ; S’il dit Non, la Guinée votera à 95% ». Et le 28 septembre, la Guinée a voté à plus de 95% Non. C’est tout le monde qui a voté Non, il n’y a pas de de dire que c’est les soussous, Malinkés, Peuls ou Forestiers seulement. C’est toute la Guinée qui a voté. Ceux qui ont voté Oui, c’étaient les français qui étaient là et qui étaient d’ailleurs nombreux parce qu’il y avait le triangle bananier que beaucoup n’ont pas connu. C’était d’ici, Forécariah jusqu’à Mamou. Ce triangle là, ce n’était que des bananeraies. La Guinée était le deuxième producteur de banane au monde. Ces planteurs ont voté Oui, ils représentaient les 5 000 qui ont voté Oui.

Quelle était l’atmosphère à Conakry après ce vote historique qui a amené la Guinée à devenir Etat indépendant ?

La Ville était joyeuse. On était sûr de notre victoire. Les gens chantaient, dansaient avec les tam-tams en attendant la proclamation.

Pour accéder à l’indépendance, les leaders d’alors ont mis leurs égos à côté pour se mettre ensemble et conduire la Guinée à l’indépendance. Comment cela a-t-il été possible ?

C’est simple. Quand on se convient de certaines valeurs, on met de côté les considérations subjectives. Dire que toi tu es soussou et moi suis malinké, quelle différence y a-t-il entre nous ? Rien, tu es noir, je le suis. Les langues, ça c’est le hasard de la naissance. Tu es né dans une famille soussou, tu es soussou, tu es né dans une famille malinké, tu deviens malinké, pareil si c’est dans une famille peule. Alors eux ils avaient compris au-delà de ces familles, ils étaient unis par le même intérêt et exploités par le même exploiteur, (l’étranger occidental). Donc, vaut mieux se donner la main pour sauver tout le monde. Ils ont gardé leur amitié là bien que le colon a tout fait pour les opposer. De Gaulle a dit : « l’indépendance, vous pouvez la prendre le 28 septembre en votant Non à la proposition qui vous lui est faite et, la métropole ne s’opposera pas mais, elle en tirera toutes les conséquences (…) ». Les conséquences, nous les avons eues.

Par exemple, toi qui es mon ami, on vient te dire ‘’ lui il veut ta place’’ juste pour nous opposer. Il y en a qui ont cédé d’autres n’ont pas accepté. Quand cela ne leur a pas suffis, ils se sont préparés militairement pour venir nous attaquer le 22 novembre 1970. Ils nous ont attaqués en 52 points, mais la population s’est mobilisée pour les botter. Cela a renforcé l’unité. Mais on a quand-même compris qu’il y avait des endo-colons, c’est-à-dire la 5ème colonne, des gens qui étaient ici. Certains, ils leur ont proposé de l’argent, d’autres en leur promettant de le faire remplacer par ceux qui dirigent. Des esprits faibles ont cédé, d’autres ne l’ont pas fait. La preuve en est que certains avaient présenté au parti la somme qu’on leur avait remis.       

Que représente pour vous le 02 octobre ?

Le 02 octobre 1958  a été la consécration du Non guinéen à De Gaulle. Et le jeudi 02 octobre, à 10H 30, au palais du 25 aout, Sayfoulaye Diallo, président de l’Assemblée territoriale à l’époque a proclamé l’indépendance au nom de cette Assemblée. Le président de la République a été désigné par elle pour diriger le pays. Les conseillers ont porté le nom de député.

Pourquoi le choix du 02 octobre pour la proclamation de l’indépendance ?

C’est le 28 septembre qu’on a voté Non. Les résultats étaient connus d’avance. Le gouverneur de Conakry savait que les Guinéens étaient préparés à voter contre la proposition de la France. Après la victoire du Non, à partir du 29 septembre, De Gaulle a dit aux français qui étaient là de rentrer ou de quitter le pays. L’indépendance pouvait être proclamée dès le jour suivant, mais pourquoi on est allé jusqu’au 02 octobre ?

C’est parce que le 02 octobre 1898, 60 ans avant, quand Almamy Samory Touré a été arrêté par le capitaine Gouraud, c’était le 29 septembre 1898. Le capitaine qui l’a arrêté dépendait du commandant qui dirigeait la Côte d’Ivoire. Et c’est le 02 octobre 1898 que le commandant lui a présenté Samory. Maintenant le 02 octobre, la Guinée a coupé le pont. L’esclave qui a amené notre grand père s’est transformé en liberté. C’était un symbole. C’est pourquoi on a choisi cette date sinon on pouvait le faire le 29 ou le 1er octobre de la même année.        

Comment cette désignation s’est-elle passée ?

C’est l’Assemblée qui a désigné le président car tout le peuple était représenté par des élus. Sékou Touré a été désigné. Il lui a été demandé de former le gouvernement.

Aujourd’hui, 64 ans après, les Guinéens et surtout les leaders ont du mal à s’unir derrière l’essentiel. Quelle lecture faites-vous de cela ?

On n’est pas divisés. On nous a opposés. C’est les intérêts qui nous opposent d’ailleurs. Moi,  je suis membre du PDG depuis que j’ai été conscient (1958), je le suis toujours car je n’ai pas varié. Comme je suis le plus ancien à encore en vie, on m’a donné l’honneur d’être président. Nous avons préféré confier le parti aux jeunes avec la consigne de ne pas se diviser. Vous n’êtes pas soussou, malinké, forestier peul, vous êtes des Guinéens tout court. C’est ça chez nous.

Tout ce que nous demandons aux jeunes, c’est de s’entendre et ne pas se diviser. Qui nous divisent ? C’est ceux-là qui ont dominés qui nous divisent, les colons. Ils ont recrutés des adeptes parce qu’ils ont de l’argent. C’est facile de corrompre quelqu’un qui n’a pas d’argent et qui n’est pas fort d’esprit. Il y a de partis qui sont là-bas et font des conférences, ils sont reçus, pourquoi ? Parce que quand ils vont être président ils vont livrer la Guinée à ces colons. C’est pour ces intérêts individuels et égoïstes au profit des étrangers que les gens sont divisés.

Malgré ça, on n’a pas franchi le Rubicon, nous n’avons pas connu de guerre civile. Nous pouvons nous opposer dans les débats mais on n’en vienne pas aux mains. Heureusement cette tradition nous l’avons maintenue. Des pays voisins comme le Libéria, la Sierra Leone, la Côte D’Ivoire ont connu la guerre, mais nous, on a réussi à préserver la paix chez nous. Et la seule consigne que j’ai à donner aux jeunes, c’est de ne pas franchir le Rubicon.     

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 664 72 76 28

Créé le Dimanche 02 octobre 2022 à 13:00