L’ex diplomate Falilou Bah parle : “Ce que la Guinée doit faire pour lever les sanctions de la Cedeao…"

Guinée
L'ex diplomate Falilou Bah
L'ex diplomate Falilou Bah

CONAKRY- Lors d’un sommet extraordinaire tenu à New-York le 22 septembre 2022, les dirigeants de la CEDEAO ont infligé des sanctions « diplomatiques, économiques et financières » contre la Guinée.

Au niveau diplomatique, la Cedeao a décidé du rappel des ambassadeurs des pays membres pour consultations. Quelles sont les implications d’une telle décision ? Qu’est-ce la Guinée doit faire pour lever ces sanctions ?

AFRICAGUINEE.COM a interrogé Elhadj Falilou Bah, un ancien diplomate guinéen. Dans cette interview qu’il a accordé à notre rédaction, cet ancien Ambassadeur et ancien Médiateur dans la crise angolaise livre son analyse.

Le secrétaire général de l’Association Guinéenne des Anciens Diplomates (AGAD) donne des conseils aux autorités de la transition et lance un appel aux acteurs sociopolitiques du pays. Il indique qu’en Diplomatie, il faut savoir être très souple, flexible, compréhensif et régler les problèmes en gentleman. Interview exclusive.

AFRICAGUINEE.COM : Comment analysez-vous les derniers développements de la crise socio-politique en Guinée ?

ELHADJ FALILOU BAH : C’est un peu compliqué. Si vous remarquez dans les années 70, la Guinée était le centre des négociations pour la paix au Libéria, en Sierra Léone et même en Guinée Bissau. Tous les problèmes étaient résolus à Conakry ici. Nous sommes en 2022, suite aux événements du 5 septembre 2021, c’est nous qui sommes mis au centre des préoccupations. Ce qui serait souhaitable, ce qu’il y ait vraiment la compréhension entre les acteurs nationaux pour se retrouver autour de la table, discuter, s’entendre et adopter quelque chose.

Je me rappelle, avec la crise en Sierra Léone, quand le Président Kabbah Ahmad Tejan, était là, nous avons passé trois nuits au palais du peuple pour mettre en place le plan de paix de la Sierra Léone. Nous étions avec les représentants de Johnny Paul Koroma, des représentants du président Ahmad Tejan Kabbah, du président Momo, il y avait le Nigéria, la Guinée. Nous avions trouvé un plan de Paix. Tout ça entre dans le cadre de la négociation et dans le cadre du dialogue.

Maintenant, ce qui serait souhaitable pour la Guinée, ce qu'il y ait une entente entre tous les acteurs socio-politiques, les forces vives avec les nouvelles autorités, -le CNRD et le Gouvernement-. Il y a, certes, un peu de difficultés et d’incompréhensions, mais je pense qu’à la longue, on pourra se comprendre. Ce n’est pas souhaitable qu’on arrive à ces sanctions.

Il faut reconnaître que les sanctions sont difficiles pour un pays. Pour notre cas, ça vient compliquer davantage la situation. Parce que maintenant, nous avons non seulement un problème interne à régler, c’est-à-dire il faut que les acteurs sociopolitiques guinéens et les autorités de la transition s’entendent autour de la table et il faudrait aussi que nous ayons la possibilité de voir avec nos amis de la Cedeao comment faire pour pouvoir lever ces sanctions. Parce qu’il faut bien que ces sanctions soient levées. Pour que nous puissions avancer, je pense que c’est seulement le dialogue, l’entente et la compréhension entre nous guinéens qui le favorisera.

C’est ce qui pourra décrisper la situation pour que nous puissions nous entendre avec la communauté internationale surtout la CEDEAO. Si vous avez remarqué, on dit Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest mais depuis un certain moment, on s’occupe beaucoup plus des questions politiques que des questions économiques. Voilà ce qui complique un peu la tâche. Nous souhaitons que la Guinée sorte de ce problème et qu’il y ait une entente.

Quelle va être l'ampleur de ces sanctions économiques sur la Guinée ?

Vous savez, quand il y a sanctions, il y a toujours des problèmes. Parce qu'au plan des gels et sur le plan des mouvements des personnes, on ne peut pas négliger. Ce qui est souhaitable, c’est de faire en sorte que nous puissions nous arranger de manière à ce que ces sanctions soient levées. Mais tout dépendra de nous parce que ça dépendra des résultats que nous aurons autour de la table. Si toutefois on se retrouve, on discute autour de la table et qu’on s’entende sur un programme que nous allons soumettre à la CEDEAO, avec des conclusions qui pourront satisfaire les uns et les autres, je suis sûr qu’il n’y aura pas de problème pour pouvoir lever ces sanctions.

J’ai vécu la même situation quand j’étais l’Ambassadeur de la Guinée à Accra. J’ai participé aux négociations entre les différentes factions ivoiriennes. A l’époque, l’actuel président Alhassane Ouattara était ancien premier ministre, je sais comment les accords d’Accra avaient été signés. Je sais qu’il y avait eu beaucoup de négociations, mais finalement quelques soient les difficultés, on finira par s'entendre s’il y a de la volonté.

Les chefs d’Etats de la CEDEAO ont dit qu’ils vont rappeler leurs Ambassadeurs des pays membres pour des consultations. Qu’est-ce que cela implique ?

Tout dépendra de ce que nous, nous ferons ici. Dès l’instant qu’il y aura tout de suite le dialogue entre acteurs sociopolitiques du pays et qu’il y ait des bons résultats tout cela sera décrispé. Ça a toujours fonctionné comme ça. Je représentais le Président Lansana Conté au dialogue entre les différentes factions de la Côte d’Ivoire à Accra, nous n’étions que deux Ambassadeurs, le chargé d’affaires de la Gambie et moi-même tous les autres étaient des chefs d’Etats. Lorsqu’on se retrouvait à Accra, c’est le Président ghanéen John Kufuor qui arrangeait les choses. Nous savons comment on a pu résoudre les problèmes entre les différentes factions rivales.

Mais à l'intérieur de la Côte d’Ivoire, l’entente entre les belligérants ivoiriens avait permis de convaincre les autres Etats. Je tiens à ce que les guinéens s’entendent, qu’il y ait le dialogue pour qu’il y ait la compréhension. Parce que les sanctions, qu’elles soient sur une ou des personnes, n'arrangent pas la Guinée. Il ne faut pas dire que c’est tel qui est sanctionné. C’est la Guinée qui est sanctionnée, donc il faut se battre pour que les sanctions soient levées et il ne faut rien minimiser. On dit toujours qu'il ne faut jamais sous-estimer et il ne faut jamais surestimer. Cela vaut dans le cadre de la diplomatie.

Dans la diplomatie il y a la souplesse, l’entente, la compréhension et il faut avoir cette stature pour pouvoir être prêt, très patient. Pour pouvoir raisonner, c’est la rationalité qui compte en matière de la diplomatie. Parce que tu dois peser tes mots avant de parler. C’est ce qu’on appelle en diplomatie le poids des mots, tout mot que tu utilises dans le cadre d’une négociation pèse, donc il faut savoir quand tu avances quelque chose, quelles sont les conséquences que ces mots auront sur les relations entre ton pays et les autres. Donc, il vaut mieux qu'il y ait entente de part et d'autre pour que la solution viable et profitable aux uns et aux autres soit trouvée et c’est ça l’objectif de toute diplomatie.

Parce qu’en utilisant une certaine force quelquefois ça complique un peu de part et d'autre. Il faut savoir raisonner quand il s’agit des sanctions et voir la situation avant de prendre certaines décisions. C’est pourquoi je souhaite vraiment que les acteurs essayent souvent de revoir la page de l'histoire de l’Afrique, ce que la Guinée a fait par le passé et surtout devant des pays amis et frères qui ont beaucoup bénéficié de la Guinée.

Là aussi il faut réfléchir avant de prendre certaines décisions. Parce que si vous voyez même que d’autres pays hésitent à faire du mal à la Guinée, c’est parce qu’il y a ces sentiments internes et intimes qui continuent à rester, ce n’est pas facile pour certains pays de prendre des sanctions draconiennes contre la Guinée compte tenu de certaines relations. Mais ils peuvent toujours donner des conseils.

On a constaté une sorte d’escalade entre la junte et le président en exercice de la Cedeao. Quel message avez-vous à donner aux autorités de la transition pour désamorcer cette crise ?

Je dis seulement que dans la vie nul n’est parfait. Il peut toujours y avoir des escalades mais il faut toujours continuer à donner des conseils pour qu’il y ait entente et compréhension. Il faut raisonner. Je crois qu’à la longue, au fur et à mesure que nous avançons, on se comprendra. Je crois cela vaut mieux. Il faut toujours accepter de conseiller les uns et les autres, tous les guinéens.

Mais il faut aussi que la communauté internationale comprenne la situation de la Guinée et nous aider à trouver la solution à notre problème. C’est ce que la Guinée a toujours fait pendant les crises au Libéria, en Sierra Léone, en Guinée Bissau et même en Côte d’Ivoire parce que des milliers des réfugiés se sont retrouvés en Guinée.

Il faut que les gens se rappellent de ce que la Guinée a pu faire par le passé. On est obligé de nous entendre parce que nous sommes membre fondateur de la CEDEAO et la Guinée ne doit minimiser aucun membre de la CEDEAO. En plus, quand un membre de la CEDEAO a un problème, il faut tout faire pour que l’ensemble des membres se donnent les mains pour pouvoir donner la solution du problème dans l’intérêt de tout le monde. Il faudrait bien que les gens se comprennent pour régler le problème. Mais si on s’énerve et qu’on essaye d’agir par émotion quelquefois ça peut créer des frustrations là où il ne devrait pas y avoir. Il faut être très souple, flexible et compréhensif et régler les problèmes en gentleman. Je crois que c’est comme ça qu’il faut faire.

Interview réalisée par Oumar Bady Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 666 134 023

Créé le Mardi 27 septembre 2022 à 12:10

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