Témoignage choc de Saran Cissé : "Le policier qui m'a violé m’avait dit…"

Guinée
Saran Cissé, survivante des évènements du 28 septembre 2009
Saran Cissé, survivante des évènements du 28 septembre 2009

CONAKRY- Âgée de 46 ans et mère de deux (2) enfants, madame Saran Cissé est l’une des victimes d’abus sexuels, de violences et de tortures le 28 septembre 2009 au stade du même nom. 13 ans après ces douloureux évènements qui ont endeuillé de nombreuses familles en Guinée, un procès est annoncé ce mois de septembre. Cette dame dont la vie a basculé le jour de ces atrocités, continue de souffrir en silence. Madame Saran Cissé a tout perdu : mari, travail, amis... Depuis, elle vit avec cette douleur, recroquevillée, stigmatisée. Ses blessures psychologiques peinent à se cicatriser.

Dans une interview choc qu’elle a bien voulu accorder à votre quotidien en ligne, Africaguinee.com, cette survivante du massacre du 28 septembre 2009, raconte ce qu’elle a vécu dans la journée de ce lundi noir. Elle souhaite l'ouverture du procès afin de pouvoir enfin témoigner et obtenir justice. 

AFRICAGUINEE.COM : Comment avez-vous accueilli l'annonce de l’ouverture du procès des auteurs présumés du massacre du 28 septembre 2009 ?

SARAN CISSÉ : C'est un soulagement parce qu'avant lui (le colonel Mamadi Doumbouya, ndlr), il y a eu d'autres qui ont gouverné. D'abord, les évènements du 28 septembre sont passés sous le régime du Capitaine Moussa Dadis Camara. Lui, au lieu de chercher à savoir ce qui s'est réellement passé, il a nié tout au début. Après lui, il y a eu le Général Sékouba Konaté. Ce dernier aussi n'a jamais pensé à nous, il n'a jamais sollicité à nous rencontrer. Ensuite, Alpha Condé est venu au pouvoir. Lui, il a gouverné pendant 11 ans. C'est grâce à nous (les victimes) qu’il a été élu président de la République en Guinée.  Parce que si, nous n'étions pas sacrifiés, pour qu'on ait une élection, je ne pense pas s'il allait être président de la République. Malheureusement, durant ses 11 ans du pouvoir, il nous a mis dans l'oubliette. D'ailleurs ce qui m'a marqué, c'est lorsqu'il a été à Kassa pour dire : "tout ce qu'on raconte c'est des mensonges, c'est des blablas". Ça, c'est quelque chose que j'ai gardé en moi. Il a oublié qu'il était membre des forces vives de l'époque. Lorsqu'on tenait les réunions chez Lounseny Fall à Taouyah, Alpha Condé était toujours présent. C'est lorsqu'il y a eu le lancement des manifestations qu’il a quitté le pays.

Je me rappelle bien, il avait donné trois (3) rendez-vous pour rentrer à Conakry, le premier rendez-vous, c'était un jeudi qu'il avait promis de rentrer, ce jour, en tant que jeunes des forces vives on avait passé la journée à l'aéroport en train de l'attendre. Malheureusement vers 18h, on a appris que l'avion a été annulé et qu'il devait revenir maintenant le samedi. Le samedi aussi on était à l'aéroport pour l'attendre.  Là aussi, on ne l'a pas vu et au finish, il a dit que le dimanche 27 septembre 2009 à 10h qu'il allait atterrir à Conakry. Malheureusement ce jour-là aussi, on n’a pas vu son ombre.  Il n'est pas venu pour assister à la manifestation du 28 septembre 2009. 

Qu’est-ce que vous avez vécu ce jour ?  

A l’époque, je travaillais à Kissidougou. Mais vue que notre projet était arrivé à terme, je suis revenue à Conakry. Mon oncle ne voulait pas que j'aille au stade. Donc, j'ai donné aurevoir à la famille le dimanche soir pour dire que je devais aller saluer une copine qui avait accouché et que je devais y passer la nuit. C’est comme ça qu’ils m'ont laissé quitter la maison. Donc, j'ai passé la nuit chez une copine à Hamdallaye qui est aussi victime comme moi. Très tôt le matin, on a pris la route pour se rendre au stade du 28 septembre. Malheureusement, on a trouvé ce qu'on n’attendait pas. 

08h nous a trouvé à Belle-vue. C'est là que j'ai constaté d'abord les risque de violences.  Parce qu'à tout moment, on nous demandait où on partait. J'ai toujours répondu que j'étais libre de marcher et que j'étais guinéenne. Arrivée à l'esplanade du stade, on a constaté qu'ils avaient commencé à tirer des coups de feu. Mais nous, on ne pensait pas que c'était des vraies balles. Du coup, lorsqu’on entendait les coups de feu, on disait "c'est faux, c'est faux".

Entretemps, les leaders sont venus mais on leur a empêché d'entrer au stade. C'est Tiegboro et son équipe qui étaient à la devanture. C'est dans cette situation qu'on a constaté que la gendarmerie qui se trouve au niveau de l'esplanade du stade a pris feu. Là, j'ai eu peur parce qu'il y a d'autres qui disaient qu'il y avait des bombes dedans. C'est en ce moment que j'ai suivi les leaders et les autres manifestants dans le stade. Pile, au moment où je m'apprêtais à s'asseoir sur une chaise dans les tribunes, ils ont commencé à tirer des coups de feu dans le stade. Ça tirait de partout. J'avais cherché la route pour sortir malheureusement, je n'avais pas trouvé. Comme je connaissais l'université Gamal, je suis allée vers là-bas pour trouver un lieu pour me cacher. Malheureusement, là aussi je n'avais pas trouvé. J'avais tenté de passer par la porte où ils avaient fait descendre les files de courant mais je n'avais pas pu. Il y avait une porte entre Gamal et la grande porte du stade, je me suis rendue là-bas pour voir si je pouvais passer par cette porte pour sortir.

Et là, j'ai trouvé pire. Sur place, j'ai trouvé des jeunes qui voulaient m'aider à grimper le mur pour sortir. Il y avait une dame très grosse qui était avec nous, cette dame nous a dit : "écoutez, je sais que je ne vais pas sortir d'ici. Donc, montez sur moi pour vous sauver ». Un des jeunes m'avait aidé à grimper. Mais lorsque je suis montée sur le mur, ils ont tiré sur le jeune qui m'attrapait pour ne pas que je tombe. Lorsque ce jeune est tombé, moi aussi je suis tombée de l'autre côté. Je me souviens…j’étais tombée sur des briques de ciment. J’ai eu une blessure au niveau de mon oreille droite. Jusqu'à présent je n'ose pas parler au téléphone au-delà de 5 minutes sinon je vais ressentir des douleurs.

Là où je suis tombée, c’est là où les militaires sont venus nous trouver. Lorsque ces militaires sont venus, je leur ai dit que s'ils voulaient, ils pouvaient tirer sur moi mais ne pas me toucher. Ils m'ont bastonné.  Ils ont fait de moi ce qu'ils veulent (viol ndlr). Le jour du 28 septembre 2009, j'ai subi toutes sortes de violences. Je ne peux pas définir ce que j'ai subi ce jour-là. Je peux même dire que ce que j'ai subi (viol et bastonnades ndlr) est pire que ce que les autres femmes avaient subi. Parce chacune de nous connaît ce qu'elle a vécu le 28 septembre 2009. Après avoir subi tout ça, j'ai perdu connaissance et je suis restée sur place jusqu'à 18h dans le coma. C'est une équipe de la croix rouge qui était venue ramasser les corps qui m'avait pris dans leur véhicule à 18h. J'ai entendu ce que les agents de la croix rouge disaient entre eux. Ils disaient que ce qui se passait à l'hôpital Donka était pire que ce qui s'est passé au stade. Donc, après avoir entendu ça, je leur ai dit de m'aider à rentrer chez moi, mais ça n'a pas marché. Ils m'ont laissé à l'entrée du stade.

Sur place, j'étais avec une fille qui me disait qu'elle venait juste d'être mariée et qu'elle ne voulait pas que son mari sache ce qu'elle a vécu (le viol ndlr) au stade. Entretemps, un pick-up de la police est venu nous trouver là-bas. Ils ont commencé encore à nous bastonner, à nous brutaliser. Parmi eux, il y a un agent qui m'avait demandé "madame qu'est-ce que vous faisiez ici ?". Je lui avais répondu que c'est mon enfant qui était malade hospitalisé à Donka, je me rendais là-bas lorsqu'il y a eu des tirs et que moi aussi je cherchais à fuir comme les autres. Ce policier m'a pris pour me mettre dans leur pick-up et ils m'ont envoyé à Landréah. Là, contre toute attente, c'est le pire qui m'attendait.

A 19h j'ai dit à ce policier maintenant de m'accompagner chez moi. Il m'a demandé là où j'habitais. Je lui avais dit que c'était Dixinn parce que je voulais partir chez Cellou Dalein Diallo pour me sauver là-bas. Il m'a accompagné jusqu'à un certain niveau je lui avais dit de me laisser descendre là-bas parce que je ne voulais pas qu'il me voit entrer dans une famille. Il m'a fait descendre. Ensuite, j'ai bougé de quelques pas vers chez Sylla patronat, aussitôt, un autre pick-up est venu me ramasser. Là, c’était autre chose. Certains agents disaient de me faire descendre. On m'a fait descendre aux côtés des rails à Dixinn Gare (pleures...) là aussi ces policiers m'ont fait ce qu'ils voulaient (violée ndlr) et ils m'avaient abandonné là-bas comme une chienne.

Des jeunes sont venus me trouver couchée et ils m'ont pris pour me déposer à côté de la grande route parce qu’eux aussi, ils se cachaient pour ne pas qu'on les arrête. C'est là-bas que la croix rouge est venue me trouver encore pour m'envoyer à l'hôpital Donka. Mais là-bas aussi, on nous insultait et les militaires venaient ramasser les gens pour aller jeter. Je sais que les portés disparus font partie de ceux que les militaires ont ramassé à Donka. J'avais passé une nuit à l'hôpital Donka mais malheureusement j'avais vu que je ne pouvais pas rester parce que si je restais, c'était probable qu'on vienne me prendre aussi comme les autres pour m'amener à une destination inconnue. Pour fuir l'hôpital Donka, j'avais quitté les urgences pour aller me cacher dans le service Diabétologie puisque j'avais un parent qui était hospitalisé là-bas. Donc, j'avais profité pour sortir avec les gens qui étaient venus envoyer à manger à ce dernier. 

Arrivée à la maison, c'est quelque chose que je ne pouvais expliquer à personne. Je n'avais personne à qui me confier. J'étais restée impuissante devant une situation que je ne pouvais pas gérer seule. Pendant des jours j'étais à la maison et je souffrais malheureusement je ne pouvais pas dire à quelqu'un de m'envoyer à l'hôpital parce qu'on allait me poser la question de savoir de quoi je souffrais.

Après 7 jours passés à la maison, je me suis rendue à l'hôpital Point B chez mon médecin. Mais là-bas aussi je n'avais pas pu lui expliquer tout ce que j'avais subi. Je lui avais juste dit que j'avais mal et que j'étais au stade le 28 septembre. Il m'a donné quelques soins. Mais ces soins ne suffisaient pas vu mon état de santé. C'est ainsi que je suis allée à Matam chez mon gynécologue pour lui expliquer ce que j'avais subi, je lui avais raconté tout ce qui s'est passé sur moi en détail. Parce que je me souviens il y avait un des policiers qui m'avait dit en me violant : "je vais te donner quelque chose que tu ne vas jamais oublier". Je lui avais répondu :  c'est si le Bon Dieu accepte. Je vous informe que le jour du 28 septembre 2009, j'étais à jeûn. Lorsque je subissais toutes ces violences j'étais à jeûn. J'ai expliqué cet épisode à mon gynécologue qui a fait les consultations et m'a prescrit des ordonnances. Mais même après, j’ai trouvé que ça n'allait pas. En plus, les gens me voyaient et ils me demandaient qu'est-ce qui n'allait pas chez moi. Mais je ne pouvais pas l’expliquer. C'est comme ça que j'ai quitté le pays pour aller au Sénégal où j'ai beaucoup de parents de ma famille paternelle. Heureusement, au Sénégal je n'étais pas stressée comme à Conakry ici. Là-bas les gens ne me stigmatisaient pas comme ici donc mon grand frère m'a envoyé à l'hôpital pour me soigner. 

Est-ce que ces évènements ont impacté votre vie de couple ? 

Les événements du 28 septembre 2009 ont tout détruit chez moi. A cause des événements du 28 septembre 2009, j'ai perdu mon mari, mon travail, mes amis bref ces événements ont tout détruit chez moi. Je ne peux vous expliquer comment j'ai survécu depuis 2009 jusqu’à ce jour. La grande sœur de ma maman qui m'avait donné un abri pour vivre et qui me soutenait aussi est décédée me laissant dans cette situation. Seul Dieu sait comment je fais pour payer le loyer ici. Il n'y a pas ce que je n'ai pas vendu ici pour avoir le prix du loyer et à manger. En plus de tout ça, ma grande fille malgré qu'elle ne savait pas d'abord tout ce que j'ai subi, mais lorsque qu'elle avait appris un peu sur ça elle a commencé à faire des crises et de tomber. Et lorsqu'elle a commencé à faire ces crises à cause de ce que j'ai subi au stade, son père l'a renvoyé de chez lui. Il m'a restitué tous mes enfants et il est parti. Donc vous voyez combien de fois je souffre. Vue tout ce que j'ai subi au stade (le viol ndlr), je ne pense plus au mariage et ça depuis maintenant 13 ans. Ce que j'ai vécu au stade est horrible et cela m'affecte toujours parce qu'il est très difficile pour moi de dormir. 

Qu’exigez-vous aujourd'hui ? 

La façon dont le Colonel Mamadi Doumbouya a évoqué le dossier des événements douloureux du 28 septembre m'a donné un peu d'espoir. Parce que depuis 2009 jusque maintenant la seule reconnaissance qu'on a eue, c'est seulement avec AVIPA et Dr Denis Mukwege. 

Pensez-vous que le procès va s'ouvrir avant le 28 septembre 2022 comme l'a annoncé le Colonel Mamadi Doumbouya ? 

Non pas à 100%. Mais au moins peut-être lui il a la volonté. Je crois en lui et je pense que pour la première fois en Guinée, il y aura quelqu'un qui a promis et qui a tenu sa promesse peut-être. Si jamais le Colonel Mamadi Doumbouya arrive à lire cette interview sur Africaguinee.com, je lui dis donc si toutefois, il arrive à organiser le procès des évènements du 28 septembre, il entrera dans l'histoire et beaucoup des générations vont retenir ça de lui. Parce que ce qui s'est passé le 28 septembre 2009 à Conakry, je ne souhaite que cela n’arrive nulle part à travers le monde. Parce que c'est horrible. Je me demande si ce n'était pas des animaux qui étaient ce jour au stade.  Parce que je ne pense pas qu'une personne sensée peut regarder une autre personne en face et la faire ce que les gens là nous ont fait subir. Jusqu'à présent, je me pose la question de savoir est-ce que ce ne sont pas des animaux qui ont transformé leurs visages en des personnes pour nous faire tout ça. 

J'attire l'attention des autorités parce qu'en Guinée depuis 1958 il y a des mêmes répétitions. Pourquoi ça ? C'est parce qu'à chaque fois qu'on fasse du tort à quelqu'un les coupables courent toujours et ils ne sont jamais punis. Vous voyez aujourd'hui ce qui se passe sur l'axe. On dit que les jeunes de l'axe sont violents. Effectivement les jeunes de l'axe sont violents. Mais vous savez pourquoi les jeunes de l'axe sont violents, d'où est venue cette violence ? Je me rappelle bien lorsqu'ils ont commencé à déguerpir Kaporo Rails, c'est en ce moment que les jeunes de l'axe ont commencé à se comporter ainsi. Après ça il y eu les événements de janvier et février 2007, on connaît aussi ce qui s'est passé sur l'axe en ce moment. En plus c'est ce qui a toujours continué depuis la mort de Zakariaou en 2011 jusqu'aujourd'hui. Malheureusement, personne n'a été puni pour tous ces crimes là et jusqu'à présent cela continue. Les gouvernants pensent que c'est en arrêtant les jeunes ou en les torturant que cela va cesser ? Non ! Pour finir avec les violences il faut dire la vérité, rendre justice. C'est seulement la justice et la vérité qui vont mettre fin à la violence. Il faut que les autorités acceptent de rendre justice pour toutes les victimes parce qu'il y a eu beaucoup de victimes. Nous nous parlons du 28 septembre mais je sais que les autres victimes ont soif de la justice. Pour finir avec les violences sur l'axe, c'est de dire la vérité rien que la vérité. 

Êtes-vous prête à témoigner ?

Pourquoi pas ? Je vais dire tout ce que j'ai vécu. J'attends ce jour. Je demande au bon Dieu de me montrer le jour du procès des évènements du 28 septembre 2009 parce que beaucoup de nos amis sont morts sans obtenir la justice. Lors du procès je vais tout déballer parce que j'ai toujours expliqué 5% De ce que j'ai vécu au stade le 28 septembre 2009. Mais lors du procès je vais tout dire. 

Vous ne craignez pas pour votre sécurité ?

Je m’en vais vous dire que nous les victimes du 28 septembre, il n'y a pas grand-chose qui nous reste. Nous avons seulement peur pour nos enfants. Nous nous n'avons plus peur de quelque chose. Personnellement ils ont détruit la peur chez moi le 28 septembre 2009. Après ce que j'ai subi comme viol et violences le 28 septembre 2009, je n'ai plus peur de quelque chose. Après la justice, si quelque chose m'arrive je m’en remettrai à Dieu. Je vais juste avoir la justice et j'aimerai savoir pourquoi il y a eu ces violences ce jour-là. Pourquoi nous ? Pourquoi les femmes ? Qu'est-ce qu'on a commis ce jour qui méritait d'être torturée, violée, violentée, traumatisée, insultée, humiliée, tuée, d'autres portés disparus, j'aimerais avoir la réponse à ces questions. Que vont devenir les enfants des portés disparues s'il n'y a pas eu de justice ? (Pleures...)

Interview réalisée par Oumar Bady Diallo 

Pour Africaguinee.com 

Tel : (00224) 666 134 023 

Créé le Mercredi 07 septembre 2022 à 18:39