Aicha Bah Diallo : "Comment j’ai vécu après l’emprisonnement de mon mari au camp Boiro..."

Interview
Hadja Aicha Bah Diallo
Hadja Aicha Bah Diallo

CONAKRY-Ancienne ministre de l'éducation de Guinée et ancienne sous directrice générale pour l'éducation à l'UNESCO, membre de nombreuses organisations nationales, régionales et internationales œuvrant dans les domaines de l'éducation, de la bonne gouvernance et le leadership, Hadja Aicha Bah Diallo, est une femme leader reconnue à travers le monde. Mais qui est-t-elle ?

Dans la première partie d’une longue interview qu’elle a bien voulu nous accorder, l’ex ministre a accepté de nous parler de son histoire en Guinée, de ses années d’exil avec son mari qui fut un pensionnaire du tristement célèbre camp Boiro. Entretien exclusif !!!

AFRICAGUINEE.COM : Veuillez-vous présenter à nos lecteurs…

Je suis Aicha Bah Diallo, apprenante tout au long de la vie. Je suis née à Kouroussa pendant la guerre (seconde guerre mondiale) après trois garçons. C’est pour cela que pendant trois années j’ai été vraiment la fille chérie de ma mère. Malheureusement j’ai une petite qui a pris ma place chez ma mère. Je suis allée chez mon père, de fille à maman je suis devenue fille à papa.

Nous étions nombreux chez mes parents. Tous les enfants de mon père ont été très choyés et nous disaient, ‘’ vous êtes intelligents, il n’y a pas de raison que vous ne réussissez pas dans la vie’’. C’est ce message que les parents doivent dire à leurs enfants. Faire confiance à l’enfant dès le jeune âge. C’est ce qui qui va lui permettre de s’épanouir et de réussir dans la vie. 

Quand j’ai été à l’école, je ne voulais pas être deuxième, et disais toujours que je préférais être 1ère de la classe que d’avoir 19 et être 2ème. C’était pour faire plaisir à mes parents qui avaient cette attente-là.

De point de vue scolaire je n’ai eu aucun problème. Je me suis fait beaucoup d’amis aussi bien à l’école primaire qu’à l’école secondaire et à l’université. Je suis en contact avec eux et c’est important d’avoir des amis parce qu’on peut toujours compter sur eux.

Après votre formation universitaire et post-universitaire aux Etats-Unis, vous êtes revenus en Guinée pour faire quoi après ?

Quand je suis revenue des Etats-Unis après mon Bachelor, pour les vacances, je devais repartir pour faire mon master (Degree) mais le président a dit ‘’ si elle se marie, elle ne repart pas’’

Monsieur Béhanzin qui était Directeur des 2ème et 3ème cycle  m’a dit de me marier tout en m’assurant qu’il allait me confier à un professeur russe pour que je fasse mon master en Guinée. C’est ce que j’ai fait tout en enseignant la chimie au lycée de Donka. Pour M. Béhanzin j’allais être un modèle pour les jeunes filles qui allaient être encouragées à s’orienter vers les matières scientifiques. Je me suis donc mariée et j’ai eu une fille.

Puis votre mari Alpha Abdoulaye Diallo (Portos) fut arrêté et jeté au camp Boiro suite à l'agression portugaise de 1970. Comment avez-vous traversé cette période ?

Puis mon mari qui ministre de la jeunesse et des sports à l’époque a été arrêté et envoyé au camp Boiro. Heureusement il s’en est sorti. C’est l’un des rares responsables de haut niveau à avoir échappé à la mort. Pendant cette période c’était la galère dans ma famille. Heureusement que Dieu m’a donné cette faculté de transformer toute difficulté en une opportunité, rebondir. Toute ma famille m’a entourée. Ma mère m’avait appris beaucoup de choses quand j’étais petite. Cela m’a permis d’être toujours occupée au lieu de me morfondre. Comme je savais coudre, ma mère m’a passé sa machine.  Et je cousais des robes pour enfants. Je préparais aussi des gâteaux, des bonbons et de jus des gingembres. Je donnais des cours d’appoints à tous mes élèves bénévolement. J’ai eu beaucoup d’argent qui m’a permis de construire cette maison où nous habitons actuellement.  

En 1975, ils (dirigeants) ont décidé que  les femmes de la 5ème colonne (femmes des prisonniers politiques) doivent retourner dans leur ville natale. Je suis allée à Labé, chez moi, et c’était la fête. Mes grands-parents qui étaient tous des imams, fils des walious (érudits  ndlr) m’ont accueillie à bras ouvert, et m’ont appris beaucoup de chose. C’était une véritable école pour moi.

Un jour, Mamadi Keita qui était ministre de l’éducation, un ancien ami à moi est venu à Labé, et m’a dit que j’avais vraiment bonne mine. Je lui ai répondu : ‘’ tu sais, la révolution s’arrête à Coyah. Au-delà c’est la liberté’’. Il a ri et m’a répondu, « Aicha tu ne changeras jamais ».  Il m’a demandé si je voulais revenir à Conakry ? et comme j’étais réticente, il a dit ‘’ si on libérait ton mari’’. Je lui ai répondu, ‘’es-tu sûr qu’il est vivant’’, ? il m’a dit qu’il ne sait pas.

Après avoir passé deux ans à Labé, je suis revenue à Conakry, et on m’a mutée comme directrice des études au lycée 14 mai. Plus tard, j’ai été nommée directrice du 28 septembre. C’était l’école que les enfants des militaires du camp Samory fréquentaient, dont les enfants du Président Lansana Conté.

Votre mari libéré, un livre sort et lui est attribué. Qu’est-ce qui s’est passé par la suite ?

Après ça, il y a un livre qui a été publié sur le camp Boiro. Un de nos amis qui  a eu vent, qu’on allait arrêter Portos à nouveau, car c’est quelqu’un qui a une plume reconnue de tout le monde nous a conseillés de partir. Je lui ai répondu que je n’allais pas partir, moi. Il m’a dit : ‘’si il part, c’est toi qu’ils vont arrêter, si on t’arrête, il va revenir et s’il revient on va l’arrêter et le tuer. Qu’est-ce que tu préfères ?’’. C’était vraiment un choix difficile. Cet ami est de Boké. Il m’a dit qu’il prend tout  notre voyage en charge, de Conakry jusqu’ à Dakar.

C’est ainsi qu’un camion est venu nous chercher un matin. Nous étions déguisés et nous sommes allés jusqu’au bac de Boffa. Nous traversons le Bac, je vois mes anciens élèves, (fils des militaires) qui se sont demandé : "où est-ce que je partais quelques jours de la rentrée scolaire ?" Je les ai approchés pour leur dire que j’avais un décès à Kolda (Sénégal), et c’est là-bas que  j’allais.

De Boffa à Boké puis Bissau nous sommes arrivés à Kolda. De Kolda à Dakar nous avons emprunté un taxi. Nous sommes descendus chez une nièce qui a prévenu Alpha Yacine, (Fils de Yacine Diallo) le cousin de Portos de notre arrivée. Ce dernier, très surpris et très ému est venu nous chercher pour aller rester chez lui à l’Ile de Gore, où nous avons passé deux mois. Ça, c’était en 1983. 

Quelque temps après, Portos est parti en premier en Suisse au lieu de la France où vivait son grand frère, parce que le président d’alors ( Sékou Touré,  ndlr) avait demandé à ce qu’on ne nous donne pas de visa.

C’est cette consigne que le Quai D’Orsay avait donné à toutes les ambassades. C’est donc le petit frère de Alpha, Issa Yacine Diallo, Directeur de Cabinet du secrétaire général des Nations Unies qui a organisé notre voyage pour la Suisse, et nous avons logé à Genève chez une amie à lui.

L’ancien ambassadeur de France en Guinée, André Levin, vient à Genève avec le président Français à l'époque. Il a tenu à rencontrer  Portos. Ils ont passé toute une journée à discuter. Il a demandé à Portos quel service il pouvait nous rendre ? Ce dernier lui a répondu que son souhait est que son épouse que je suis, aille en France pour voir notre fille qui était déjà à Paris depuis l’âge de 13ans.

Portos lui a expliqué la consigne qui avait été donnée au Quai D’Orsay. Monsieur André Levin en a eu la confirmation en interrogeant le Quai D’orsay ce dernier lui a dit pour changer la donne il faut une demande expresse d’un président de la République française. C’est ainsi que l’ambassadeur en a parlé à  M. Edgar Faure qui a fait le nécessaire. C’est ainsi que j’ai eu mon visa je suis partie pour Paris.  Quelques mois après, le président Sékou Touré est décédé (26 mars 1984). En septembre 1984 suis rentrée en Guinée.

La suite…très prochainement.

Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 664 72 76 28

Créé le Dimanche 14 août 2022 à 12:53