Naufrage aux examens nationaux : les "vérités crues" du Pr Alpha Amadou Bano Barry, ex ministre de l’Éducation nationale…

Interview
Pr Alpha Amadou Bano Barry
Pr Alpha Amadou Bano Barry

CONAKRY-Les résultats des examens nationaux, session 2022 sont loin d’être reluisants. Pour la première fois, depuis l'indépendance de la Guinée, aucun des trois examens (CEE, BEPC, BAC) n'a atteint 20% de taux de réussite, selon les statistiques globales du ministère de l'enseignement Pré-universitaire et de l'alphabétisation. Comment peut-on expliquer cette chute ? Comment en est-on arrivé là ? Qu'est-ce qu'il faut faire pour changer la donne ? Votre quotidien Africaguinee.com a interrogé l'ex ministre de l'éducation nationale et de l'alphabétisation (juin 2020-septembre 2021) et enseignant chercheur, Pr Alpha Amadou Bano Barry. Interview vérité !

AFRICAGUINEE.COM : Les résultats des différents examens nationaux session 2022 sont connus. 17% au CEE, 15% au BEPC et 9% au BAC. Comment expliquer ce naufrage ?

 PR. ALPHA AMADOU BANO BARRY : La bonne personne pour répondre à cette question, c'est celle-là qui a mis les enseignants en classe, a mis en œuvre la supervision des cours durant l'année, a mis en place les équipes pour élaborer les sujets des évaluations et organisé les examens. C'est cette personne qui est en mesure de répondre pourquoi ce taux d'échec. Quand j'ai été nommé ministre, (mois de juin), après les Examens, je voulais comprendre pourquoi les gens ont échoué et pourquoi certains ont réussi. J'avais mis en place une équipe du ministère même, -le service d'évaluation-, à qui j'avais donné un budget. J'avais fait venir les copies de l'entrée en 7ème -entre 0 et 4, entre 8 et 10-, les copies de l'ensemble du territoire national du BEPC et du BAC entre 0 et 5 et entre 15 et 20. 

Cette équipe a audité ces copies et a sorti un rapport. Donc, si l'on veut savoir les causes de l'échec et de l'admission, il fallait donc auditer les copies pour comprendre. C’est dans quelle matière ? Pour quelle raison ? Est-ce que ce sont les matières de spécialité ou les coefficients qui sont responsables de l'échec des apprenants ? Et en regardant les copies, on peut comprendre quelles sont les parties du cours qui ne sont pas suffisamment bien assimilées. Par exemple, moi je m'étais rendu compte qu'en géométrie, les élèves mêmes des mathématiques avaient des difficultés. En physique, l'électricité était vraiment un problème où les gens ont énormément échoué.

Le taux d'échec au Baccalauréat pendant mon temps résultait du fait que les gens ont échoué dans les matières de spécialité en particulier en mathématiques et physique. C'est les matières qui ne sont pas de la spécialité qui permettaient d’avoir un niveau d'admission élevé. Je m'étais rendu compte aussi qu'au niveau du primaire, les élèves avaient des difficultés en division et ils n'en avaient pas trop en addition et en soustraction.  Donc, c'est à ceux qui ont géré le système (cette année) de pouvoir expliquer à la population, aux parents d'élèves pourquoi les élèves ont échoué et surtout massivement.

Qu'est-ce que vous en savez en tant qu’ex ministre et conseiller chargé de l'enseignement supérieur du président Condé ?

Ma connaissance du système, de façon générale en Guinée, les données indiquent très clairement qu'il n'y a pratiquement pas d'échec dans les classes intermédiaires. C'est à dire que jusqu'à la classe d'examen, pratiquement c'est le passage automatique, moins de 5% des élèves guinéens, échouent dans les écoles publiques. C'est comme si les enseignants laissaient à l'Etat le soin de faire échouer, eux ils ne le font pas. 

Vous avez énormément d'élèves candidats au brevet -j'ignore la proportion- mais qui n'ont même pas réussi l’examen d'entrée en 7ème. Vous avez aussi des élèves candidats au Baccalauréat qui n'ont pas eu le brevet. Celui qui a été incapable d'avoir le brevet, on ne devrait pas être étonné qu'il soit dans l'incapacité d'avoir le Baccalauréat. Parce qu'il existe dans le système ce qu'ils appellent les sessions rapprochées. C'est-à-dire que la personne échoue à l'entrée en 7ème et va s'installer en 7ème, elle va recommencer l'entrée en 7ème l'année suivante si ça ne marche pas, elle va continuer en 8ème ainsi de suite. Ce qui fait que l'année des deux examens sensiblement se rapprochent au-delà de ce qui est normal. 

L'autre chose que j'ai constaté en regardant les résultats, c'est que les grands centres urbains -Conakry et les Capitales régionales- ont de meilleurs résultats que les préfectures, les préfectures ont eu de meilleurs que les sous-préfectures. Cela est une indication du fait que dans les grands centres urbains il y a beaucoup de ressources humaines, d'enseignants que dans les préfectures, et que dans les préfectures beaucoup plus que dans les sous-préfectures. 

L'autre chose qu'il faut prendre en considération, les résultats indiquent un niveau de performance plus élevé au niveau des écoles privées que les écoles publiques. Ceci pourrait s'expliquer par le fait qu'il y a un taux d'encadrement beaucoup meilleur dans les écoles privées que dans les écoles publiques. A Conakry, vous pouvez trouver une école publique avec 80, 100 élèves par salle de classe alors que dans le privé vous avez moins de 30 élèves. Ces facteurs-là pourraient expliquer la réussite différenciée mais aussi la baisse du niveau. 

Cependant, il y a un petit bémol que je vais faire. Je ne comprends pas et c'est une situation que j'ai envie de comprendre : Comment se fait-il que ces examens aient un taux d'échec plus élevé depuis 1958 ? Comment expliquer l'écart abyssal entre le taux d'échec de l'enseignement technique et de l'enseignement général, sachant que ceux qui vont à l'enseignement technique sont ceux qui ont échoué dans l'enseignement général ? Comment expliquer que là-bas il y a 84% de réussite et ici 9% ? Je ne comprends pas et ce n'est pas à moi d'apporter des explications. 

Au regard des chiffres, on remarque que chaque année on assiste à une sorte de dégringolade (2021 est mieux que 2022). Comment en est-on arrivé là ? 

Dans ce cas, ce n'est pas cet intervalle qu'il faut prendre. Il faut aller sur 10 ans, sur 20 ans ou plus mais pas de (2021 à 2022). Regardez les résultats sur les 25 dernières années ou toute la période de Lansana Conté, celle de Dadis, de Sékouba Konaté ou de Alpha Condé et jusqu'à maintenant, si vous cumulez le tout, les données indiquent premièrement que normalement le taux d'admission à l'entrée en 7ème est supérieur au taux d'admission au brevet. Celui du brevet est supérieur au taux du Baccalauréat. 

Deuxième réalité, c'est seulement cette année que le taux d'admission de l'entrée en 7ème est inférieur à 30%; c'est seulement cette année que le taux d'admission soit inférieur à 25% au BEPC et c'est la première fois dans l'histoire de la Guinée que le taux d'admission au Baccalauréat soit inférieur à 15%. Pour comprendre tout cela, il faudrait aller voir tous ceux qui ont géré le système durant toutes ces années, y compris ceux qui sont au cimetière Cameroun. 

Tantôt vous avez dit qu'il appartient à ceux qui ont géré les examens de cette année d'expliquer pourquoi il y a eu tant d'échec. Pourquoi ?

Parce que quand on fait la gestion des examens on ne sort pas simplement des résultats pour dire que tel a échoué tel autre a gagné. On doit dire aussi à la population pourquoi les gens ont échoué ? Parce qu'il faut que la population sache. Si on considère que quelque chose n'a pas marché, si la population sait pourquoi ça n'a pas marché, peut-être qu'elle prendra des dispositions pour changer. Mais si y a un mutisme total, on dit simplement " vous avez échoué " sans dire pourquoi " vous avez échoué ", naturellement cela n'est pas pédagogique. À l'école il est prévu qu’un enseignant qui enseigne, qui note qui copie, il doit dire sur la copie pourquoi la note n'est pas bonne et si la note est bonne il doit dire le pourquoi à l'élève. Ça veut dire que si vous gérez le système, vous êtes obligés de faire comme le pédagogue. C'est à dire corriger la copie et de dire à celui qui a fait l'examen pourquoi il a échoué ou gagné. 

Vous aviez auparavant mené un diagnostic pour détecter les maux dont souffrent l'école guinéenne. Quels ont été vos constats ?

Il y a énormément de rapports. Depuis 1997, j'ai eu la chance de participer pratiquement à toutes les études qui ont été réalisées sur le système éducatif guinéen. On pourrait dire qu’on connaît. Alors, la performance d'une école dépend de deux facteurs : l'enseignant et l'apprenant. Tout le reste tourne autour de ces deux.

Lorsque l'enseignant a un niveau de qualification faible, la performance des élèves sera faible. En Guinée, les données que nous avons indiquent que 65% des enseignants de l'école primaire public guinéenne ont un niveau de qualification inférieur au Baccalauréat. 

Dans le privé, c'est 33% des enseignants du primaire (au moment de l'étude) qui n'avait pas le niveau du Baccalauréat. Tous les tests qui ont été réalisés sur les enseignants du public en Guinée arrivaient pratiquement à la conclusion qu'il y a trois catégories : ceux qui étaient bons et qui représentaient sensiblement le tier (1/3) de ceux qui ont été testés ; un tier (1/3) formable et un tiers (1/3) qu'on a appelé non formables. C'est-à-dire ceux-là (3ème catégorie) même si on les envoyait dans une classe, ils seraient dans l'incapacité d'avoir l'examen d'entrée en 7ème année. Et, tous ces gens sont à l'intérieur de l'école et encadrent. C'est le premier problème. Le niveau de qualification des enseignants, requiert à la fois une qualification académique et pédagogique parce qu'il ne s'agit pas simplement de connaître, il faut savoir aussi comment enseigner.

Deuxième problème, c'est qu'il n'y a pas suffisamment d'enseignants au primaire et au secondaire pour couvrir le besoin. Au moment où je quittais ce ministère, j'avais fait un état des lieux, j'étais arrivé à la conclusion qu'il y avait 11 000 salles de classe où il manquait un enseignant. C’est-à-dire si nous voulions avoir un enseignant par salle de classe, il manquerait 11 000 enseignants. Au niveau du secondaire, il manquerait environ 4 000 enseignants essentiellement à plus de 55% d’enseignants des mathématiques et français. Parce qu'au niveau du secondaire guinéen, 65% du collège ce sont dans les cours de mathématiques et français. Et, 55% des cours sont des mathématiques et français au lycée. Voilà ce qui manquait. 

Donc, vous avez ce gap qui manque. Et, vous avez vu l'année dernière la mise à la retraite d'une proportion très importante du corps enseignant. Parmi les 10 000 qui ont été mis à la retraite, près de la moitié était pratiquement des enseignants. Parmi ceux-ci vous avez les plus anciens, les plus performants probablement en mathématiques et en français puisque l'enseignement supérieur produit très peu des enseignants dans ces deux matières. Il produit surtout des gens qui ont fait droit, sociologie, relations internationales, sciences politiques etc.

Le troisième problème, ce sont les élèves. Leur motivation extrinsèque et intrinsèque. La motivation de l'apprenant ce sont ses parents, c'est aussi l'enseignant. C'est tout le mécanisme. Lorsque vous avez laissé des enfants passés d'une classe à une autre sans avoir eu une instrumentale de base nécessaire pour passer en classe supérieure, il le fait chaque année et quand il ne passe pas il (élève) change d'école pour aller passer en classe supérieure ailleurs. Et, si vous dites que celui-ci doit être sérieux et c'est à l'examen il doit apprendre, il n'apprendra pas, parce qu'il n'est pas habitué au sérieux.

L'autre problème, c'est les sujets d'évaluation. Est-ce que les sujets qui sont donnés sont des sujets pertinents, adéquats, qui font appel beaucoup plus à la réflexion qu'à la restitution ? La qualité des sujets a une incidence sur la réussite des élèves. 

L'autre paramètre, c'est l'environnement global. Lorsque vous êtes dans un pays où les gens considèrent que frauder ça fait partie de la religion nationale, naturellement ça devient difficile. Lorsque vous mettez en place un dispositif pour sécuriser les examens, ça devient difficile pour les candidats d'être performants. On peut ajouter qu'il n'y a pas suffisamment d'écoles en Guinée ou celles qui existent sont dégradées. C'est des réalités mais la qualité de l'enseignement souffre, c'est une autre réalité. 

Qu'est-ce qu'il faut pour redorer le blason de l’Éducation ?

Lorsque j'étais là (ministre), j'avais compris que le gros problème des enseignants et élèves guinéens c'est la maîtrise de la langue française. Si vous ne comprenez pas français, la langue d'enseignement, comment voulez-vous comprendre un sujet de mathématique ? Vous ne pouvez absolument rien. Donc, j'avais mis en place un projet où on avait testé 800 enseignants, on les a formés presque une année, 150 avaient été certifiés ayant le BD du système d'évaluation d'équivalence du système français. L'idée c'était que l'année suivante, (en 2021, ndlr) on devait continuer ce processus pour avoir encore 150, ce qui ferait 300. Ces 300 auraient été dispatchés sur l'ensemble du territoire et devraient accompagner et former tous les enseignants pour voir si on peut élever le niveau. Ceux dont on ne peut pas élever le niveau, qu'on les sorte de la classe et qu'on les mette dans les périphéries de l'école, surveillants, gardiens etc., parce qu'ils ne sont pas capables de dispenser un cours.

J'avais aussi prévu, pour que les enseignants évitent de se concentrer seulement à Conakry, Coyah, Dubréka, que le recrutement se fasse sur poste. C'est pour cela j'avais fait le point de la situation des classes qui manquaient pour faire un appel à candidature et que le recrutement se fasse par classe. Ça veut dire que quand vous postulez, vous le faites pour une classe de CPM à Gadhawoundou. Ça veut dire que lorsque vous êtes recrutés vous n'avez pas besoin de demander une mutation. Vous savez déjà où vous partez et vous signez un contrat avec moi que dans 5 ans vous serez à Gadhawoundou. Et que c'est seulement après avoir passé 6 ans que tu peux demander une mutation. Les fiches de poste avaient été réalisées, imprimées, mises dans des enveloppes par régions, préfectures, sous-préfectures. J'avais laissé ça au niveau du DRH (directeur des ressources humaines), mais ça n'a pas été utilisé. 

J'ai ensuite initié l'idée de normaliser le système éducatif guinéen. Qu'est-ce qui se passe ? Le niveau du primaire guinéen est composé de trois cycles : CP, CE, et CM. L'idée que j'avais, on avait travaillé avec l'enseignement secondaire, c'est de dire que l'enseignant du CP1, les élèves du CP1, il les prend et continue avec eux jusqu'au CP2, et quand il fait l'évaluation du CP2, le maître du CE1 qui doit recevoir les élèves, le directeur de l'école doivent participer à l'évaluation pour confirmer que les élèves du CP2 sont autorisés à aller au CE1, le maître du CE1 lui aussi il conduit ses élèves jusqu'au CE2, le même dispositif pour l'enseignant du CM avec le directeur d'école. Je voulais que le directeur d'école soit celui qui donne l'autorisation à un élève du CM2 de pouvoir aller au Collège. Ce qui fait demain si cet élève n'a pas de compétence requise c'est le directeur qui va être sanctionné en perdant son poste. 

Donc, normaliser l'enseignement au niveau du primaire, normaliser les évaluations et rendre le chef d'établissement responsable de son école. Parce qu'on ne peut pas, à Conakry, contrôler la qualité des enseignements dans une école. Il faut rendre le directeur d'école responsable de son école. 

La même opération devait se faire au secondaire. Et là ce que j'avais prévu, on avait travaillé dans ce sens, c'est de mettre dans une base Excel qui fait que chaque fois qu'un enseignant évalue, il met dans la base, et s'il met dans la base il ne peut pas changer les résultats après trois jours. Ce qui fait qu'à la fin du semestre, on sait ceux ont la moyenne et ceux qui n'en ont pas. Sur l'ensemble du territoire national, sur les 507 écoles de collège de Guinée. Et on fait la même chose au niveau 78 collège-lycées etc. Le dispositif devait permettre en fin d'année de savoir qui a passé et qui ne l'a pas. Ce qui fait que personne ne peut quitter sa classe et aller en classe supérieure à partir du moment où la base de données est nationale. Ce qui fait qu'on ne triche plus. 

Si vous diminuez le nombre de candidats dans les classes d'examens, vous réduisez le taux d'échec. Ce dispositif aussi je l'avais préparé, tout était prêt, l'atelier préparatoire de la rentrée 2021 avait travaillé là-dessus, il s'agissait de le mettre en œuvre, malheureusement cela n'a pas été le cas. On sait ce qu'il faut faire, le problème c'est qu'il faut de la gouvernance, un leadership, savoir ce qu'il faut faire. Un apprenti ne conduit pas un véhicule. 

A la suite de la proclamation des résultats, Guillaume Hawing, l'actuel ministre a invité des anciens Ministres de l'éducation pour discuter des voies et moyens à mettre en place pour changer la donne. Pourquoi étiez-vous absent ?

Il y a beaucoup d'autres qui n'ont pas été invités, le ministre Dr Ibrahima Kourouma, Mory Sangaré, tous ceux-ci n’ont pas été, moi-même je n'ai pas été invité. Il n’y a rien à dire. Il préfère ceux qui sont plus âgés que nous, je pense.

Avez-vous des conseils à l'endroit de ceux qui gèrent le secteur éducatif guinéen ?

On ne donne pas de conseils à ceux qui ne demandent pas.

Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo 

Pour Africaguinee.com 

Tel: (00224) 664 72 76 28

Créé le Lundi 25 juillet 2022 à 3:39