N’Zérékoré : les effets du réchauffement climatique menacent le calendrier agricole

Guinée forestière

N’ZEREKORE- La région forestière notamment Nzérékoré et ses périphéries commencent à ressentir les effets du réchauffement climatique. Appelée Guinée forestière à cause de sa végétation riche et dense, cette zone située dans le sud du pays, était connu pour son climat humide et une pluviométrie abondante presque toute l’année (8 mois sur 12). Mais de nos jours, le constat est amer. La donne a changé, la végétation se métamorphose. L’action de l’homme a drastiquement contribué à la dégradation de l’environnement. Les grandes forêts disparaissent au fil des années, laissant place à de grands espaces vides. Les spécialistes pointent du doigt l'action anthropique de l'Homme sur la nature. Mathieu Manamou de la société civile est revenu sur le constat fait ces dernières années par rapport à ce changement enregistré dans la région.

"L'année dernière, on a constaté qu’à Nzérékoré et sa périphérie, dans les mois de juillet et août, il y'avait même de la poussière. Parce qu'il n'y avait pas de pluie. Or habituellement, ce sont les mois les plus pluvieux. En 2020, de novembre jusqu'à la rentrée du mois d'avril, il n’y avait pas de pluie. Et cela a provoqué une vague de chaleur inédite. Beaucoup de personnes ne passaient pas la nuit dans leur maison. En plus, il y'avait un manque criard d'eau. Je vous jure même les puits dans les concessions n'avaient pas d'eau. Certaines rivières n'avaient pas une seule goutte d'eau dans le lit. On a vu des poissons mourir parce que l'eau de la rivière était très chaude, ils ne pouvaient plus vivre. Pire, les femmes ne pouvaient plus faire des cultures maraichères dans les bas-fonds de Nzérékoré qui avaient tari.

Crise de feuilles pour la cuisson

Les mois passés, il manquait totalement de feuilles (manioc, patate) dans les marchés de N’Zérékoré pour la préparation de certaines sauces. Et cette perturbation climatique va directement retomber sur le calendrier agricole. Ce qui pourrait causer la famine dans les années à venir ", alerte Mathieu Manamou, président du conseil préfectoral de la société civile à Nzérékoré. 

Selon lui, cette région ne mérite plus l'appellation « Guinée forestière » à cause de l’état de sa végétation actuelle. La forêt a été complètement dévastée par l'action anthropique de l'Homme.

« En Guinée forestière, nous avons une Guinée dé-forestée. Allez vers Lola, Beyla, vous y trouverez de vastes domaines sans aucune forêt. Alors qu’avant, ce sont des zones où on parcourait des kilomètres sans même voir le soleil. Mais aujourd'hui, l'arrivée des sociétés d'exploitation de bois en ont fini avec toutes ces forêts. Donc, il serait mieux qu'on change de nom pour dire par exemple "Guinée du Sud" », indique M. Manamou. 

Ces deux dernières années à savoir l'année 2020 et 2021, la pluviométrie a drastiquement diminué à Nzérékoré. La préfecture reste déficitaire, une situation qui inquiète les scientifiques. Interrogé, le responsable de la direction régionale de la météorologie de Nzérékoré, a donné des précisions sur les statistiques. Rien qu’en 2021, N’zérékoré a enregistré un déficit de 591,6 mm d'eau.

"Nous avons une normale. C'est par rapport à cette normale que nous pouvons dire que la pluviométrie a changé ou non. Soit ça été déficitaire ou excédentaire. Cette normale en cours est celle de 1981-2010, qui va jusqu'à 30 ans. Et la valeur de cette normale est de 1826,6 mm d'eau. Donc, les statistiques qui sont en cours, nous les évaluons par rapport à l'année. Les années précédentes et cette année. Et vu que nous sommes au cours de l'année, nous ne pouvons pas donner une statistique parfaite pour cette année 2022. Mais pour ce qui est de l'année 2021 qui vient de passer, nous avons reçu à cette station principale météo Nzérékoré, une quantité de 1235,6 mm d'eau. Donc si nous faisons une évaluation ou une comparaison par rapport à la normale pluviométrique qui est 1826,6 mm, nous trouvons une quantité déficitaire de 591,6 mm d'eau. Ce qui veut dire que l'année passée, nous avons reçu moins de quantité d'eau par rapport à la normale. Et c'est seulement par rapport à la normale que nous pouvons définir ou dire que cette année il a plu moins ou plus.

Nous sommes partis loin pour faire cette comparaison. En 2020, nous avons reçu une quantité de 1676,2 mm et comparativement à la normale, nous avons trouvé aussi une pluviométrie déficitaire de 150,4 mm. Ce qui veut dire que les deux années précédentes, 2020, 2021, ont été déficitaires. Nous descendons un plus vers 2019, nous avons trouvé une quantité égale à 2150,6 mm d'eau. Et comparativement à cette même normale qui est 1826,6 mm d'eau, nous trouvons une quantité de 324,0 mm d'eau qui est au-dessus de la normale. Donc, l'année a été excédentaire. Même chose que pour 2018, 2017. Donc, nous avons remarqué que les 5 dernières années passées, seulement les trois années 2017, 2018, 2019 ont été excédentaires. Mais les deux dernières années 2020 et 2021, ont été déficitaires. Ce qui veut dire que nous sommes en manque par rapport à la normale", explique M. Inapogui Emmanuel Gbazié, ingénieur Météo, responsable de la station régionale de Nzérékoré.

De coutume, les citoyens de Nzérékoré s'attendent aux premières pluies au mois de janvier, chaque année. Le paradoxe, c'est que cette année, aucune goutte de pluie n'est tombée en janvier. Si certains s'inquiète de cette réalité, ce météorologue rassure : 

« Si chaque année il pleut au mois de janvier et cette année il n'a pas plu cela ne nous inquiète pas. Vous savez chez nous, la moyenne pluviométrique de chaque mois est définie. Le mois de janvier, l'intervalle de pluviométrie que nous avons n'est pas si considérable. Donc, s'il ne pleut pas en janvier, nous ne sommes pas inquiets. Parce que ça ne vaut même pas 20mm d'eau. Mais du côté des agriculteurs, ça les affecte parce que ces gens se réfèrent à ces premières pluies pour se planifier ou pour définir comment l'année sera », précise M. Gbazié.

Le réchauffement climatique est un problème planétaire, selon Koly Béavogui, Docteur en météorologie et chargé des cours de réchauffement climatique à l'université de Nzérékoré. Ce scientifique précise cependant que pour le cas particulier de Nzérékoré, la démographie, la déforestation, la carbonisation, l'urbanisation de la ville, sont les causes de ce changement. 

« Le changement climatique se fait ressentir partout dans le monde, c'est pourquoi le phénomène fait l'objet de grande recherche actuellement. Le cas de Nzérékoré, nous avons fait des études. Avant 1960, Nzérékoré avait un climat très humide, aujourd'hui cela a changé. Il y'a un changement climatique d'origine naturelle, que l'homme soit là ou pas, le climat va changer. C'est pour cela on parle de période glaciaire et de période de réchauffement climatique. Mais le réchauffement climatique présent, est surtout dû à l'activité de l'homme. Quand vous prenez les données climatiques de Nzérékoré, vous voyez une très grande différence entre les données d'avant et de maintenant. Il y a des études qui ont montré qu’à Nzérekoré, la température augmente au fur des années. C'est une tendance qui croit. Maintenant quand il s'agit de la pluviométrie elle, elle baisse.

La quantité de pluie qui a l'habitude de tomber à Nzérékoré a fortement diminué. (…) La démographie, la déforestation, la carbonisation, l'urbanisation de la ville de Nzérékoré, sont les causes de ce changement. L'homme aujourd'hui, jette tout dans le lit de Tilé (rivière qui traverse la ville de Nzérékoré). Ce sont les causes qui font que le climat ne peut pas rester stable », explique M. Koly Béavogui.

Les effets du changement climatique ont de graves conséquences sur la vie de l'Homme. Dans la région forestière, le calendrier agricole risque d’être perturbé, selon Docteur Koly Béavogui.

« Cette année, la pluie a baissé. Les plus anciens vous diront que la sécheresse de cette année, ils n'en ont jamais vu pareil à Nzérékoré. Les puits ont tari. Tous ceux qui sont à Nzérékoré savent qu'il y a eu des pénuries d'eau pendant la saison sèche. Ça c'est une conséquence de la rareté des précipitations. Il y a aussi un rythme de précipitation. Nzérékoré, les citoyens s'attendent chaque année à la pluie de janvier. Mais cette année, il n'y en a pas eu. Ça prouve qu'au niveau des précipitations, il y a un changement qui est en train de s'opérer. Ça c'est du point de vue quantité de pluie qui tombe.

Si vous prenez l'agriculture, la quantité de pluie qui tombait, c'est ce qui favorisait l'agriculture. A Nzérékoré à peu près, on a 8 mois sur 12 pendant lesquels, il pleut abonnement. Aujourd'hui ça tend vers la baisse. Non seulement la quantité diminue, mais aussi la durée est en train de se rétrécir. Comment l'agriculteur va faire, si le calendrier agricole est dérangé ? La quantité qui tombe est faible, et la cadence avec laquelle cette quantité tombe est modifiée. Sur l'agriculture, ça a de très grande conséquence. Si nous avons à Nzérékoré, le palmier à huile, le caféier, le bananier, c'est compte tenu des conditions climatiques d'ici. Si vous allez vers la haute Guinée, quitter la Guinée pour aller vers le Sénégal, les agriculteurs sont obligés de s'adapter aux conditions climatiques. Les plantes que je viens de citer ont besoin de beaucoup de pluie. Pas beaucoup d'eau qui tombe en une seule fois mais la répartition dans l'année. C'est ce qui est très important pour l'agriculture. A Conakry par exemple on ne parle pas de caféier, parce que les conditions d'implantation des caféiers, il y a des exigences. La pluie qui tombe à Conakry est deux fois supérieure à celle qui tombe à Nzérékoré. Mais il y a la répartition de la pluie au niveau des différents mois de l'année.

Si cette situation de mauvaise répartition des précipitations continue, en plus de la diminution de la quantité, on risque d'aller petit à petit vers le Sahel. Et les impacts seront sur la population. Dans le futur, ce sera les cultures de trois mois. Le riz, le sorgho, le maïs, l'arachide comme dans les pays sahéliens », explique Docteur Koly.

Pour freiner ce fléau, ce professeur d'université a cité certaines mesures qu'il faut « impérativement » adopter. Comme première mesure, il faut arrêter la carbonisation et opter pour l'utilisation du gaz pour les ménages, mais aussi procéder à un reboisement réglementé et suivi. 

"Il faut des mesures d'adaptation pour ne pas que le pire arrive. Quand vous dîtes à quelqu'un de ne pas couper les arbres sans lui montrer ce qu'il doit faire pour se nourrir, il va faire comment ? C'est là où le gouvernement est souvent confronté à de multiples problèmes. Si l'état voit que ce qui se fait n'est pas bon, il doit tout faire pour trouver d'autres mesures afin que la population cesse de détruire l'environnement. On parle souvent de reboisement, c'est vrai nous devons reboiser, mais le taux de reboisement est très faible par rapport à celui de la destruction. On reboise peu, ce qu'on détruit est largement supérieur. Comment on va parvenir à freiner ce problème de changement climatique ? Plus la population augmente, plus Nzérékoré est dévasté. C'est un problème grave. 

Comme mesure d'adaptation, au lieu de la carbonisation qui détruit la forêt, il faut chercher d'autres méthodes par exemple on parle d'une usine de gaz à Boke. Si cela est fonctionnelle, si tous les foyers ont des bouteilles de gaz, cela diminue la carbonisation (…) Maintenant Nzérékoré a de l'électricité. Mais avant cela, qu'est-ce qui se passait ? Il y'avait des petits groupes électrogènes qui ont contribué à polluer l’atmosphère pendant des années. C’est pourquoi il y a le réchauffement climatique.

Il faut aussi encourager l'installation des panneaux solaires dans des zones où il n'y a pas de l'électricité. Dans les autres pays, il y a plusieurs méthodes, telle que le biogaz. Des déchets de vache, qu'on transforme pour donner l'électricité. Il y a l'énergie marémotrice, c'est à dire à partir des mers, des océans. Tout cela diminue la pollution atmosphérique à la surface de la terre. Mais si on ne pense pas à tout cela, on est là toujours à utiliser le carburant, ou à faire la déforestation, alors ce problème-là va toujours continuer. Et si ça continue, ça sera très mauvais pour les générations futures", avertit ce Docteur en météorologie, chargé des cours de réchauffement climatique à l'université de Nzérékoré.

Reportage réalisé par Paul Foromo Sakouvogui

Correspondant régional d’Africaguinee.com

A N’Zérékoré

Créé le Vendredi 29 avril 2022 à 14:14