Enquête, arrêt des activités sur le Simandou : Ce qu’on ne vous a pas dit…jusque-là

Enquête
Image d’illustration
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CONAKRY-Les activités liées à Simandou ont été soudainement arrêtées par le président de la transition, Colonel Mamadi Doumbouya, arrivé au pouvoir le 05 septembre 2021 par un coup d’Etat. L’annonce de cette décision unilatérale dans le compte-rendu du Conseil des ministres du jeudi, 10 mars 2022, a eu l’effet d’une bombe dans le secteur minier guinéen. Qu’est-ce qui a poussé le président du CNRD à agir ainsi ? Quels sont les intérêts à préserver par la Guinée dans le projet Simandou ? Quelles conséquences cette décision va-t-elle avoir dans le développement de ce mégaprojet ? Faut-il craindre un glissement du calendrier imparti ? A travers cette enquête, Africaguinee.com lève un coin du voile sur ce dossier qualifié de sensible dans les rouages de l’Administration.

Dès après la prise du pouvoir par le CNRD le 05 septembre 2021, le Colonel Mamadi Doumbouya n’a pas mis du temps pour fouiner dans le dossier du gisement de Simandou. A juste raison, dirait-on. Car Simandou présente des enjeux majeurs pour l’avenir de la Guinée et économie. C’est plus grand projet minier des 30 prochaines années dans le monde. Mieux, Simandou situé dans le sud-est de la Guinée, concentre le plus grand gisement de fer jamais exploité dans le monde.

Ainsi, le 07 décembre 2021, le nouvel homme fort du pays avait convoqué le Consortium Winning Simandou (WCS) détenteur des blocs 1 et 2, et le groupe anglo-australien Rio Tinto, concessionnaire (bloc 3 et 4). Au cours de cette rencontre, le Colonel Mamadi Doumbouya avait insisté sur la préservation des intérêts guinéens. Il leur avait demandé d’accélérer les discussions en vue de trouver un terrain d’entente pour la réalisation de l’infrastructure. Et ce jour, apprend-on, les deux géants miniers avaient pris l’engagement de développer le projet à la satisfaction de toutes les parties. Mais sauf que trois mois après, le nouveau-maître de Conakry s’est rendu compte que ses instructions ne sont pas allées dans le sens qu’il voulait. Conséquences, il a été amené à suspendre unilatéralement toutes les activités liées à ce gigantesque projet.

 « Le président de la transition a rappelé qu’il avait demandé la mise en œuvre de l’exploitation du gisement de Simandou en tenant compte des intérêts de la Guinée. Malheureusement, à ce jour, malgré sa requête qui date de décembre 2021, il n’y a pas eu de progrès. Il a donc instruit la cessation de toute activité sur le terrain en attendant les réponses aux questions posées aux divers acteurs et la clarification du mode opératoire dans lequel les intérêts de la Guinée seront préservés », peut-on lire dans le compte-rendu du Conseil des Ministres.

Faire une petite pause pour s’entendre

Face aux polémiques et aux interprétations à tout-va que cette décision a suscité, le Premier ministre, Mohamed Béavogui, a tenu précisé que le Gouvernement qu’il dirige ne veut pas résilier les contrats ni rediscuter les conventions. La Guinée souhaite un co-développement réel dans ce projet, disait-il rappelant que Simandou est le plus grand projet minier des 30 prochaines années dans le monde. « C’est très important à préciser : Ce projet ne peut pas se faire sans la Guinée. Nous essayons de pouvoir travailler avec ces compagnies qui sont présentes en Guinée depuis assez longtemps et qui sont des partenaires. Nous avons voulu simplement faire une petite pause pour s’entendre sur un certain nom de choses pour que le projet puisse bénéficier à tout le monde. Il ne s’agit pas d’une renégociation, mais une réorganisation de la façon de travailler », a clarifié le Premier ministre.   

Le Gouvernement a-t-il dit vrai ?

Après la rencontre tenue entre Winning Consortium Simandou (WCS) et Rio Tinto à la demande du gouvernement guinéen, des tractations ont été entamées pour que les deux sociétés puissent trouver un terrain d’entente autour des modalités de construction des infrastructures (chemin de fer et le port de Moribayah à Forécariah). Ces discussions battent de l’aile, confie une source bien renseignée. Mais si le gouvernement avance comme argument la nécessité de faire une pause pour clarifier les chose, Amadou Bah, directeur exécutif de l’ONG Action Mines Guinée soutient que les motifs de cette suspension sont ailleurs. Selon lui, ils résultent de la conséquence d’un manque de terrain d’entente entre les deux géants miniers qui ne tissent pas le même fil.

« Je crois que l’argument avancé par le Gouvernement ne tient pas la route dans la mesure où la Guinée a lancé un appel d’offres international où Winning Consortium Simandou a remporté. Et après cet appel d’offres, il y a eu la signature d’une convention de base en juin 2020. Ensuite, en septembre et octobre, il y a eu la signature des conventions ferroviaires et portuaires. La convention de base, ferroviaire et portuaire donne la primauté à Winning Consortium Simandou sur la mobilisation des fonds, sur la construction du chemin du fer et du port ainsi que son exploitation. Ça a laissé également une porte ouverte à une tierce partie prenante de l’exploitation du chemin de fer et du port dans la mesure où l’Etat guinéen lui-même après six ans d’exploitation de la société devait utiliser le chemin de fer pour le transport des personnes et des biens », explique l’analyse.

Manque de proactivité du gouvernement

L’arrêt immédiat des activités sur le Simandou aurait pu être évité si le gouvernement avait réussi à taire les divergences entre Winning Consortium Simandou et Rio Tinto. En faisant quoi ? Le gouvernement à travers l’Agence Nationale d’Aménagement des Infrastructures Minières (ANAIM) devait se saisir rapidement du dossier avec pour objectif, convoquer les deux sociétés pour qu’elles puissent s’accorder sur les modalités de construction des infrastructures concernées par le projet. Chose qui a manqué, révèle notre source.

« L’Etat guinéen n’a pas été proactif dans la mesure où il n’a pas tenu en compte le fait qu’il y a deux sociétés sur le Simandou. Rio Tinto sur les blocs 3 et 4 du côté de Beyla et Winning Consortium Simandou sur les blocs 1 et 2 à Kérouané. Et, on a qu’une seule infrastructure ferroviaire à construire. L’Etat guinéen devait -dès lors que l’appel d’offres a été remporté par Winning Consortium Simandou, avant la négociation de la convention de base et de la convention ferroviaire-,  mettre en place une structure pour tenir compte de la présence des deux sociétés et faire de sorte que ces deux entreprises se retrouvent à l’ANAIM pour pouvoir discuter des modalités de mobilisation des fonds, des normes techniques de construction, des normes environnementales à faire valoir ainsi que les modalités d’exploitation des infrastructures par les deux entreprises », a dit le directeur exécutif d’Action Mines Guinée.

Rio Tinto prête à discuter et à se conformer

Aujourd’hui la réalité sur le terrain fait que la crispation des positions ne profite à aucune des parties, aussi bien au niveau des sociétés que du côté de l’Etat guinéen. Du côté de Rio Tinto, on ne ferme plus la porte à un rapprochement. D’ailleurs, des discussions sont en cours pour définir en commun accord, les modalités de construction des infrastructures.

« Nous sommes en discussion avec le gouvernement guinéen et soutenons son point de vue selon lequel le co-investissement et le co-développement des infrastructures ferroviaires et portuaires sont la meilleure façon de développer les projets miniers de Simandou. Nous pensons que cela garantit le développement rapide de l'ensemble des ressources de Simandou selon des normes de classe mondiale, et d'une manière qui apporte des avantages durables à l'État et au peuple de Guinée. Nous nous engageons à travailler avec le gouvernement et avec toutes les autres parties pour créer la structure appropriée pour faire avancer le projet Simandou dans l'intérêt de la Guinée et de toutes les parties prenantes. Cette approche peut créer un couloir de prospérité et ainsi mieux connecter les communautés et ouvrir la porte à de nouvelles entreprises qui pourraient utiliser les infrastructures ferroviaires et routières. Par exemple, pour que les agro-industries transportent leurs produits rapidement et à moindre coût vers Conakry », a déclaré Bold Baatar, chef exécutif de Copper, Rio Tinto.

Malgré la suspension des activités sur le Simandou, les responsables de Rio Tinto acceptent la mesure et espèrent qu’un accord soit vite trouvé pour la réalisation des infrastructures. « Nous nous conformons à la directive gouvernementale d'arrêter les travaux sur le corridor d'infrastructure, mais restons engagés aux côtés de nos partenaires, pour se mettre d’accord sur une solution pour les infrastructures, finaliser les voies de développement, et pour que les travaux se poursuivent à grande vitesse », assure ce haut dirigeant du géant anglo-australien.

Le Consortium SMB Winning -concessionnaire du projet Simandou 1 et 2-, de son côté a réitéré en novembre dernier, à tenir son engagement à terminer la construction du chemin de fer, long de plus de 600 Km, en 2024. ''Le consortium rassure de sa volonté à respecter le calendrier pour terminer la construction du chemin de fer d’ici fin 2024 et aboutir à un début de production commerciale en 2025'’, assurait en novembre dernier Fadi Wazni promoteur associé du projet.

Mais l’autre grand défi qui reste surmonter est la mobilisation des ressources financières et la finalisation des études de faisabilité pour accélérer la réalisation des infrastructures d'évacuation de ce minerai de classe mondiale. Le projet Winning Consortium Simandou (WCS) porte sur un investissement pour toutes les phases estimé à 15 milliards de dollars US pour la mine, les infrastructures et les coûts associés, auxquels s'ajoute 1 milliard Usd pour la construction d'une aciérie. Le projet Simandou prévoit également la construction d’un chemin de fer, long de plus de 600 Km, reliant le port de Morebayah situé dans la préfecture de Forécariah à la zone minière des blocs 1&2 de Simandou dans la préfecture de Kérouané. Comme pour dire que le chemin est encore long et les obstacles à surmonter nombreux.

L’arrêt soudain des activités, décidé par Mamadi Doumbouya fait crainte des risques de glissement sur le calendrier. Mais il n’y a pas que ça. De milliers d’emplois sont aujourd’hui en jeu. Ce n’est un secret pour personne, les entreprises minières sont de grandes pourvoyeuses d’emplois. Si la suspension des activités sur le Simandou perdure, des Guinéens risquent de se retrouver sans emploi. Une situation qui pourrait entrainer la misère mais aussi le retard dans l’exécution de ce gigantesque projet.

« Beaucoup de personnes vont perdre de l’emploi, de Forécariah à Kindia en passant par Mamou jusqu’à Kérouané. Si la suspension des activités perdure, c’est des citoyens qui vont perdre leur pouvoir d’achat et ça risque d’être un poids social pour l’Etat guinéen. La suspension risque d’amplifier sur la planification de la réalisation du projet. Il est prévu qu’en 2025 que les premières tonnes de fer sortent des mines de Kérouané pour que ça soit vendu à l’international via le port de Forécariah. Si la suspension perdure, les délais d’exécution du projet vont être repoussés et ça sera au détriment de la Guinée qui s’attend à des revenus venant de ce projet. La troisième conséquence, elle peut donner une mauvaise image de la Guinée, c’est-à-dire un Etat qui ne planifie pas ses politiques publiques, qui ne rassure pas ses investisseurs. Cela va montrer l’image d’un Etat volatile, très fragile qui, pratiquement est dans une situation d’instabilité politique mais aussi juridique et institutionnelle » a prévenu Amadou Bah, directeur exécutif d’Action Mines Guinée.

Jusqu’à quand le statuquo va-t-il perdurer ? Pour l’heure nul ne le sait. Pour le moment toutes nos démarches pour recueillir l’avis du département de tutelle (Ministère des Mines et de la Géologie) sur ce sujet sont sans suite.

Dossier à suivre…

 

Siba Engagé Guilavogui

Pour Africaguinee.com

Tél. : (00224) 623 06 56 23

Créé le Jeudi 24 mars 2022 à 13:57