Vincent Brengarth : "Nous avons des indices de nature à impliquer Alpha Condé…"

Guinée
Maître Vincent Brengarth
Maître Vincent Brengarth

CONAKRY- Qu’est-ce que les avocats français du FNDC reprochent à Alpha Condé ? Que demandent-ils à la justice guinéenne ? Africaguinee.com a interrogé maître Vincent Brengarth, un des avocats internationaux du front anti-troisième mandat. Il indique qu’ils détiennent des indices extrêmement convergents qui sont de nature à impliquer Alpha Condé et ses proches dans les exactions commises ces dernières années.

 

AFRICAGUINEE.COM : Vous venez d’adresser une note au procureur général près la cour d’Appel de Conakry suite à un appel à témoin lancé par la justice guinéenne. Que peut-on apprendre de cette note ?

MAÎTRE VINCENT BRENGARTH : Ce qu’on peut apprendre de cette note, ce sont des éléments qui étaient contenus dans le signalement que nous avions effectué auprès de la cour pénale internationale (CPI) il y a maintenant plusieurs mois et que nous avons directement réitéré auprès de Monsieur le procureur général, pour qu’il prenne en considération l’ensemble des éléments que nous avions réunis, qui accréditaient l’existence d’exactions commises par M. Alpha Condé et par certains membres de son gouvernement. Donc, nous avons réitéré les termes du signalement effectué auprès de la cour pénale internationale et nous avons également joint à ce courrier une liste de personnalités du régime d’Alpha Condé que nous suspectons comme étant en lien avec ces mêmes exactions.

Êtes-vous rassuré par la justice guinéenne quant à l’aboutissement de la procédure ?

On ne peut jamais être totalement rassuré. Je pense qu’il faut toujours rester vigilent. Maintenant, le fait est qu’on ne peut que prendre acte du fait qu’il y ait eu désormais ces assignations annoncées. Avec cette ouverture d’information judiciaire par le parquet de Dixinn concernant les crimes commis sur la période allant de 2010 jusqu’à 2021, nous ne pouvons que saluer cet effort qui est fait vers la manifestation de la vérité et aussi vers la fin de l’impunité pour que les personnes qui sont à l’origine de ces exactions aient enfin à rendre des comptes. Maintenant, l’annonce de cette enquête doit être confirmée par des auditions et un certain nombre d’actes d’investigation que nous attendons. Le sens du courrier que nous avons écrit au procureur général, c’est précisément de lui réitérer le fait que le FDNC et ses conseils sont à l’entière disposition de la justice guinéenne pour faire toute la lumière sur ces agissements.

C’est vrai, nous avions déposé ce signalement devant la CPI à un moment où nous savions que le sursaut ne pouvait pas venir du côté des juridictions guinéennes pour des raisons d’absence d’indépendance. Mais maintenant, je pense que la volonté affirmée de pouvoir mener enfin des investigations, laisse penser qu’il va y avoir une réappropriation du jugement de ces exactions et qui ne peut être que favorable pour la Guinée et pour la construction du processus démocratique.

De cette liste, l’ancien président Alpha Condé arrive en tête. Qu’est-ce que vous lui reprochez concrètement dans cette procédure ?

Il y a un ensemble d’éléments qui sont contenus non seulement dans ce courrier, mais également dans le signalement que nous avions effectué auprès de la Cour Pénale Internationale (CPI). Ce que nous lui reprochons, c’est l’ensemble des personnes qui sont décédées au moment des violences électorales, les douze morts à Conakry, les blessés et le fait que tout cela est intervenue dans une volonté affirmée de pouvoir se maintenir au pouvoir par le biais d’un projet du 3ème mandat qui était contraire à la constitution. Donc, il y avait non seulement une répression sanglante des manifestations qui sont survenues. En plus de ces manifestations, nous avons vu des propos extrêmement belliqueux de la part d’Alpha Condé allant évidemment dans le sens de ce que nous décrivons. Mais aussi le fait que les forces de sécurité soient à l’origine de graves répressions contre les partisans de l’opposition, avec une intensification au moment de l’adoption du changement constitutionnel.

Dans votre courrier vous avez fait mention des Forces spéciales qui intimidaient des partisans de l’opposition qui sortaient manifester. Est-ce que leur rôle s’est limité strictement à cela ?

Justement cela va être le sens des investigations que nous avons demandé. On sait qu’il y avait des postes armés militaires qui avaient été déployés et installés notamment à Conakry. On sait également que le bataillon autonome des troupes aéroportées (BATA) intervenait, mais on peut penser non seulement qu’il ait pu y avoir des opérations d’intimidations et de dissuasion et que ces mêmes forces aient pu jouer un rôle direct dans les exactions qui ont été commises. En tous les cas, pour nous, le sens de notre courrier, c’est véritablement d’attirer l’attention de la justice sur ces éléments. Pour n’importe quelle insinuation, il faudra qu’il puisse y avoir une enquête approfondie. Ce qui est certains, nous avons des indices extrêmement convergents et qui sont de nature à impliquer Alpha Condé mais aussi ses proches et ceux qui ont pu être les courroies de transmission directe de cette politique de répression de la contestation populaire. Donc, on ne ferme strictement aucune possibilité quant au rôle précis de dissuasion notamment du BATA.

Alpha Condé est hors de la Guinée depuis le 17 janvier.  N’avez-vous pas de crainte qu’il s’exile définitivement ?

Malheureusement, on n’a trop vu par le passé d’anciens dirigeants échapper à leurs responsabilités en allant trouver refuge dans d’autres pays, aussi précisément pour ne pas avoir à rendre compte. Donc, il est bien évident que le fait d’aller jusqu’aux Emirats Arabes Unis pour se soigner fait craindre des risques. Maintenant, il est bien certain qu’on va contester les raisons humanitaires si après on manque d’éléments pour pouvoir les documenter. Mais ce qui est certain, oui, cela fait craindre un risque de fuite, cela fait craindre le fait il ne se présente pas devant la justice guinéenne pour avoir à répondre aux questions des juges et surtout avoir à répondre de ses actes.

Je disais tout à l’heure vigilance par rapport aux investigations à mener mais vigilance aussi par rapport à l’autorisation qui lui est faite à quitter le territoire pour des motifs particuliers, mais qui ne doivent pas être un passeport d’impunité, qui ne doivet pas être un passeport qui lui permettrait d’échapper aux juges. Sans quoi la Guinée qui est aujourd’hui observée à travers le monde, aurait beaucoup à perdre. Parce qu’on aurait laissé passer une étape très importante dans la recherche et la manifestation de la vérité et surtout dans la lutte contre l’impunité.

Avez-vous un appel à lancer ?

Cela fait maintenant plusieurs mois qu’on se bat pour qu’il puisse y avoir des investigations. C’est désormais une main tendue que nous envoyons au procureur général pour que le FNDC soit évidemment entièrement partie prenante dans les investigations qui auront lieu. Nous avons beaucoup à produire, nous avons des témoignages, nous avons des éléments extrêmement précis et maintenant il est grand temps qu’enfin la justice les prennent en considération. Parce que vous avez des centaines de victimes qui attendent que justice soit rendue. Je crois que l’histoire offre aujourd’hui la possibilité que tel soit le cas.

Tous les efforts que nous allons faire convergeront vers cette belle idée. Même si la personne d’Alpha Condé focalise sur elle une partie de l’attention, il n’en demeure moins qu’il y a aussi des proches, il y a aussi des anciens ministres et des personnes qui ont pu contribuer à ces exactions avec parfois un rôle direct aussi bien dans les blessures que dans les décès. Donc, il ne s’agit pas de l’oublier. Enfin, avec la croyance et la conviction que ce travail de justice sera aussi déterminant dans le travail de reconstruction démocratique de la Guinée. 

Entretien réalisé par DIALLO Boubacar 1

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 655 311 112

Créé le Jeudi 27 janvier 2022 à 18:24

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