Oumou Barry, victime du 28 septembre : "Dadis Camara a été trahi et berné…"

Guinée
Madame Oumou Barry
Madame Oumou Barry

CONAKRY- Âgée de 62 ans aujourd'hui et 50 ans au moment des faits, Oumou Barry, mère de 5 enfants est l’une des victimes d’abus sexuel le 28 septembre au stade du même nom en 2009. A l’occasion du retour en Guinée du chef de la junte d'alors, le Capitaine Moussa Dadis Camara, elle revient sur ces douloureux événements et exprime des attentes. Dans cette interview qu'elle a accordé Africaguinee.com, dame Oumou Barry fait des révélations. Sidya Touré, Mouctar Diallo, Moussa Keita, Toumba Diakité, Colonel Thiegboro…elle cite plusieurs noms.  Le témoigne de cette survivante du massacre est inédit. Elle lance également un appelle au colonel Mamadi Doumbouya.

 

AFRICAGUINEE.COM : Comment avez-vous accueilli l'annonce de l'ouverture prochaine du procès des massacres du 28 septembre 2009 ?

OUMOU BARRY : L'annonce des autorités actuelles nous va droit au cœur et nous avons confiance. Bien qu'ils soient des militaires, nous avons confiance en eux. Le retour des deux anciens présidents en est une preuve. Donc, nous accueillons cette annonce à bras ouverts. 

Pouvez-vous nous rappeler ce que vous avez vécu au stade le 28 septembre 2009 ? 

Je ne peux pas dire tout. Nous les victimes nous appelons cette date "le lundi noir". De 7h du matin à 17h 45 minutes, j'étais dans l'enceinte du stade du 28 septembre de Conakry. C'est la croix rouge qui m'avait pris dans un brancard pour m'amener à l'hôpital Donka. C'est quelque chose d'inexplicable. J'ai été molestée, terrassée par quelqu'un qui peut être mon fils. On m'avait tout fait ce jour. Je prie Dieu qu'il n'y ait plus jamais de 28 septembre en Guinée. 

Comment accueillez-vous le retour en Guinée de l'ancien chef de la junte, Capitaine Moussa Dadis Camara, qui était à la tête du pays au moment des faits ?

J'accueille le retour de monsieur Dadis Camara comme celui d’un citoyen guinéen. Parce que c'est ça aussi la démocratie. Dadis qui était en exil a été trahi et berné. Les événements du 28 septembre sont arrivés parce que Dadis a suivi les conseils de ses proches sinon il avait bien commencé. A la veille du massacre du 28 septembre, Dadis avait appelé un leader politique qui était parmi nous, Sidya Touré à 2h du matin pour lui demander de dire à ses collègues et militants de ne pas sortir le lendemain. Ce dernier lui avait répondu « l'heure à laquelle vous m'avez appelé, je ne peux pas contacter tout le monde pour leur demander d'annuler la manifestation. Donc laissez-nous entrer et quand nous serons au stade, nous allons passer l'information à nos militants de surseoir à la manifestation". En plus monsieur Tiegboro est venu devant Sidya Touré dire "le président vous a appelé, qu'est-ce vous l'avez dit ?" Et Sidya avait répété la même chose qu'il avait répondue à Dadis. On aurait pu éviter ce drame.

Dès sa descente d'avion, Dadis Camara a dit qu'il est prêt à affronter la justice. Êtes-vous rassurée en tant que victime ? 

Oui il a raison. Parce qu'il faut savoir qui est qui, qui a fait quoi ? Il est sûr de lui. S'il dit qu'il est prêt à se mettre à la disposition de la justice alors nous les victimes survivantes aussi sommes là, nous sommes prêtes. Mais la quasi-totalité des survivants du massacre du 28 septembre sont décédés. Parmi les 150 femmes violées au stade du 28 septembre, 20 sont décédées. La dernière est décédée la semaine dernière. Donc, ce n'est pas tout le monde qui aura l'occasion de témoigner. 

Il y a certains qui disent qu'il y avait des taupes au sein des forces vives à l'époque, qui voulaient non seulement chasser les militaires au pouvoir mais aussi éliminer certains leaders politiques pour avoir la voie libre pour accéder au pouvoir. Qu'en savez-vous ? 

Non je ne sais pas. Je ne peux pas parler de ça. Cela n'engage qu'eux. Mais je sais quand même quelque chose, nous connaissons tous ceux qui étaient partis ce jour au stade. Les 12 responsables qui sont cités font partie. Moi je suis témoin, j'avais vu un haut responsable, Tiegboro qui était là-bas avec sa garde qui nous avait dit "c'est le stade vous voulez ?" Et Sidya Touré avait répondu "oui si vous acceptez". J'étais la seule femme derrière à côté de ces leaders. Même Mouctar Diallo, ils l'avaient jeté dans leur camionnette mais on avait crié pour dire de le faire descendre. Quand la foule qui a cassé la gendarmerie de Hamdallaye est arrivée au stade, Tiegboro a dit à Sidya "vous voulez le stade ?" Et Sidya Touré avait répondu "oui, si vous acceptez" et Tiegboro a ajouté "on va vous livrer le stade mais vous allez en tirer les conséquences". Tiegboro a dit ça devant moi et lorsqu'il parlait, ses crachats se jetaient sur la figure de Sidya. Je peux témoigner ça. 

Cellou, Mouctar étaient là et Lounceny Fall était venu en dernière position. Mais Alpha Condé et Lansana Kouyaté n'étaient pas là. Alors que la dernière réunion qu'on a eu à tenir, a eu lieu au QG du RPG. Je me souviens de la femme du nom de Fanta Condé qu’on a battue à mort au stade, devant moi parce que ce jour-là on faisait la réunion au QG du RPG, la femme là a dit au QG là-bas ‘’c’est vous qui avez peur, mais nous notre RPG, c’est la religion. Ce jour-là je vais me sacrifier, je viendrai habiller en tenue blanche’’

Et le jour J on a battu Fanta Condé jusqu’à ce que mort s’en suive. Elle est décédée au stade. Les portes étaient fermées, il n’y avait qu’une seule qui était ouverte. Jusqu’à présent j’ai ce traumatisme. Parce que je suis tombée sur des cadavres, j’ai piqué crise, les jeunes qui me tenaient en mains m’ont dit, ‘’ Maman, n’acceptez pas de tomber ‘’. C’est un gendarme qui m’a pris par les cheveux et m’a jetée en me demandant qu’est ce je cherchais là-bas. J’ai dit que c’est Dieu qui m’a amené. Il n’y a pas ce qu’ils ne m’ont pas fait, c’est inexplicable. Même en 48 heures d’interview je ne pourrais pas tout expliquer.

C’est Moussa Keita qui avait dit ‘’ Dadis ou la mort’’. Le gouverneur a dit que quiconque va sortir on va le massacrer. Malgré leur implication présumée dans ces massacres, Colonel Moussa Tiegboro, général Mathurin Bangoura ont continué à occuper des postes. 

Comment avez-vous vécu tout cela ?

Ça fait mal. Tu vois ton bourreau en train de travailler alors que tu souffres, même un médicament on ne t’assiste pas. Moi-même certaines personnes responsables m’ont demandé est-ce qu’il y a même eu un 28 septembre ? Je dis que toute personne qui va me dire ça je vais la maudire. 

Qui vous a demandé s’il y a eu 28 septembre ?

C’est les gens qui sont à la Cour Constitutionnelle. Je ne vais pas dévoiler leurs noms, c’est des connaissances. Je me suis déshabillée, je leur ai montré les séquelles au niveau de mes bras et autres parties de mon corps. J’ai payé fort dans l’enceinte du stade. C’est pour que Dieu nous sauve afin que notre pays soit libéré. C’est avec cette conviction que j’étais allée au stade. Aujourd’hui, ceux qui étaient les grands décideurs au moment de ces évènements sont là, on parle notamment de Toumba Diakité, Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté. 

Quel appel avez-vous à lancer à l’endroit des nouvelles autorités dirigées par le colonel Mamadi Doumbouya ?

Je voudrais parler de Toumba d’abord. Moi, je dirais que Toumba a fait son devoir parce qu’il est venu librement au stade, personne ne l’a poussé à être là, il a voulu dire la vérité, c’est en ce moment qu’on l’a mis en prison par le Président déchu. C’est en ce moment que l’association des victimes a su qu’il y a eu trahison. Toumba a sauvé les leaders, car j’étais derrière eux. J’ai vu Toumba sortir le mouchoir de sa poche, essuyer le front de Sidya Touré, demander pardon, on ne savait pas que c’était comme ça. C’est trop fort pour moi. Il a sauvé les leaders. C’est là aussi que j’ai vu un militaire je crois, quand on a jeté Cellou sur les escaliers, le monsieur (Toumba) est venu derrière Cellou pour lui dire, « faites semblant parce qu’on nous a dit de vous tuer ». Jean Marie Doré lui, on a enlevé sa cravate et on avait attaché ses pieds avec sa cravate, en lui demandant de renoncer aux Forces Vives de la nation. J’étais là. Tout ça nous fait mal. 

Mon message au Colonel Mamadi Doumbouya. Je prie Dieu pour qu’il me donne la chance de le rencontrer. Je veux le rencontrer, faire un tête-à-tête avec lui, pour lui parler. Je voudrais qu’on me donne cette possibilité pour lui dire ça. Je le remercie infiniment, que Dieu lui donne longue vie, santé et prospérité. Qu’il ait beaucoup de courage, de force pour mener à bien son combat jusqu’à la fin de la transition, bien sûr avec son équipe parce que lui seul ne peut pas faire tout faire. Je prie Dieu pour tout le monde et surtout pour lui parce qu’il a sauvé le pays, notre nation. Donc, comme il a donné l’autorisation à tout le monde de rentrer, que ça soit Dadis, Konaté, Toumba et même la diaspora, mais la venue de ces deux personnalités est plus qu’un titre pour Doumbouya. Pour ça, Dieu va le grandir. Donc lui (Doumbouya) son premier ministre chef du gouvernement Mohamed Béavogui de s’entendre, se donner la main, ne pas écouter les mauvaises langues.

Aujourd’hui quand ce n’est pas bon, tu es le premier à être blâmé. Il ne faut pas qu’il écoute les mauvaises langues, nous prions pour qu’il y ait la justice. Comme il a dit que la justice sera la boussole, c’est elle qui va juger l’intéressé. Et donc, s’ils sont reconnus coupables, c’est à eux de répondre, en tout cas pas lui, Doumbouya. Il a donné la chance à ses compatriotes, nous le remercions. Maintenant si quelque chose incombe Dadis, Konaté ou un Toumba ça n’engage qu’eux. Mais nous les victimes nous sommes prêtes à les affronter et à être témoins. Nous avons vécu tout. Nous prions Dieu pour que ce procès-là se tienne à notre présence pour que justice soit rendue, que réparation soit faite et qu’enfin qu’il y ait la réconciliation nationale. 

Il y a certains qui ne sont pas d’accord avec la manière de faire du Président, d’autres sont pour, mais je pense que c’est avec sa manière là qu’on peut approcher les gens. Il ne peut pas aller chez tout le monde, mais les actes qu’il est en train de poser nous vont droit au cœur. Et nous les victimes nous sommes prêtes à le rencontrer, lui expliquer du long en large nos problèmes pour que justice soit faite au moment venu parce que la quasi-totalité des victimes sont mortes. Il n’a qu’à penser à ça parce que l’instruction a fini depuis 2017. Comme l’avait dit Sidy Souleymane Ndiaye, si la justice doit être faite, il faut commencer par les victimes du 28 septembre. Ça nous ferait énormément de plaisir. Nous prions Dieu pour que ça nous trouve en bonne santé. 

 

Interview réalisée par Oumar Bady Diallo 

Pour Africaguinee.com 

Tél. : (00224) 666 134 023 

Créé le Vendredi 24 décembre 2021 à 10:29