Aliou Barry avertit : "le procès du massacre du 28 septembre peut jouer sur la stabilité politique..."

Guinée
Aliou Barry directeur du Centre d’Analyse et d’Etudes Stratégiques (CAES)
Aliou Barry directeur du Centre d’Analyse et d’Etudes Stratégiques (CAES)

CONAKRY-Après l’ultimatum fait par la Cour Pénale Internationale (CPI), le Gouvernement de la transition, par la voix de la ministre de la Justice, Fatoumata Yarie Soumah, a annoncé l’ouverture du procès du massacre du 28 septembre 2009 en mars 2022. Cette date est-elle tenable ? La Guinée a-t-elle les moyens de juger un tel dossier ?

Interrogé par Africaguinee.com, Aliou Barry, directeur du Centre d’analyses et d’études stratégiques (CAES) émet des doutes. Selon lui, la Guinée n’a pas des moyens humains, financiers et matériels de juger ce dossier surtout pendant cette période transitoire.

 

AFRICAGUINEE.COM : Le Cnrd a annoncé l’autorisation des anciens chefs d’État en l’occurrence Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté de visiter le pays. Qu’en pensez-vous ?

ALIOU BARRY : Je salue cette décision. Il faut noter quand même que le capitaine Dadis a toujours souhaité revenir en Guinée, c’est le gouvernement d’Alpha Condé qui s’y est opposé. Il a toujours dit publiquement qu’il souhaite venir s’expliquer devant la justice.

Cette annonce coïncide à une autre portant sur l’ouverture du procès du massacre du 28 septembre à partir de mars 2022.

Je connais personnellement le dossier du 28 septembre parce que quand les événements se sont produits, je dirigeais l’observateur des droits de l’homme. J’ai suivi de près, je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai assuré le secrétariat de la commission internationale, mais j’ai suivi de près les travaux de celle-ci. Et le rapport qui en est suivi, il y a tous les gens qui ont été identifiés comme auteurs ou responsables du massacre.

Est-ce que la Guinée a les moyens d’organiser ce procès ?

J’ai toujours dit que la Guinée n’a pas les moyens d’organiser ce procès. En Guinée, dès que vous avancez de tels propos, toute de suite des gens sautent sur la souveraineté. Il faut savoir qu’un tel procès est complexe. C’est un procès qui peut jouer même sur la stabilité du pays.

Qu’est-ce vous préconisez ?

Si vous vous souvenez du cas Hissene Habré, le Tchad a souhaité qu’il ne soit pas jugé dans le pays parce que quand un chef d’État gouverne un pays pendant des années, il a encore des partisans y compris dans le système sécuritaire. Et en Guinée, il y a des gens qui sont identifiés comme auteurs qui occupent toujours de postes de responsabilité. Il ne s’agit pas de jeter la pierre sur les gens, mais sur le plan de l’infrastructure, du fonctionnement judiciaire, la Guinée n’a pas les moyens d’organiser un tel procès sauf si on va vers un procès bâclé. C’est pourquoi, j’ai toujours préconisé qu’il y ait comme ce qui s’est passé en Sierra Leone, au Rwanda, on peut bien demander la mise en place d’une Cour pénale spéciale qui sera composée de magistrats africains et guinéens et pourquoi pas tenir ce procès en Sierra Leone. Il ne suffit pas de construire un bâtiment pour dire qu’on va tenir le procès. C’est un procès qui va être long. Si le gouvernement guinéen dit qu’il peut organiser un tel procès, il n’y a pas de problème. En tout cas, il faut savoir qu’un tel procès peut jouer sur la stabilité politique surtout en période de transition.

Quel conseil donneriez-vous au chef de la junte ?

J’aurais été conseiller du président de la transition, j’allais lui proposer :  vu que depuis 12 ans ce procès n’a pas été organisé- parce que le gouvernement d’Alpha Condé n’a pas eu ni la volonté politique, ni les moyens d’organiser ce procès- j’aurais demandé à la Cpi d’organiser le procès. Peut-être je suis minoritaire dans cette décision, mais en tout cas il faudra faire très attention parce que ce n’est pas un procès facile. C’est un procès qui va demander du temps, des moyens et surtout de magistrats bien formatés pour mener ce procès. Depuis 2011, je suis très réservé sur la capacité de la Guinée à organiser un tel procès.

Donc selon vous l’annonce du gouvernement est un leurre ?

Je n’ai pas tous les moyens dont dispose le gouvernement. Je pense que s’ils ont décidé dans 3 mois ce qu’ils estiment que tout est prêt. Je prends un exemple très simple, le capitaine Dadis souhaite revenir, le Cnrd est d’accord. Si j’ai bien compris, il est question de visite pour le moment. Quand il va revenir pour le procès si toujours est-il que le procès a lieu, c’est un ancien chef d’État qui a gouverné ce pays et qui a ses partisans. D’abord, il faudra trouver les moyens de sa sécurisation parce qu’il est encore présumé innocent. Trop de chantiers sont ouverts pendant cette transition à la fois sur la corruption, la réorganisation de l’État, le procès du 28 septembre. Est-ce que le Cnrd a les épaules assez larges et solides pour pouvoir mener tous ces chantiers au cours d’une transition qui va prendre peut-être 15 mois ou 24 mois, je n’en sais rien. Je trouve que c’est la première fois au cours d’une transition qu’on a autant des chantiers qui sont soulevés.

L’autre aspect inquiétant sur ce procès c’est le fait que certains inculpés continuent d’occuper de poste de responsabilité c’est le cas notamment du Colonel Tiegboro du Secrétariat de l'anti-fraude, du grand banditisme et du crime organisé. Qu’est-ce Que cela peut avoir comme conséquence sur la procédure judiciaire ?

Le Cnrd n’a aucune responsabilité par rapport à ça. C’est la responsabilité de M. Alpha Condé. Il y en a même un ancien garde des Sceaux qui avaient souhaité qu’on sorte ces gens-là du gouvernement parce qu’ils sont cités dans l’affaire du 28 septembre, mais Alpha Condé s’est refusé. Tout le monde sait qu’au moment où les enquêtes se faisaient beaucoup de victimes ont reçu des pressions de ceux-là même qui sont cités dans le dossier. Quelle garantie de sécurisation assurer aux témoins, aux victimes qui vont venir témoigner au cours du procès. Il ne faut pas voir uniquement les présumés auteurs du massacre, il faut voir les victimes qui vont venir pendant des semaines témoigner à la barre pour citer nommément des gens qui, encore aujourd’hui, sont influents. Un procès organisé en période de transition, c’est la première fois que j’aurais vu, je trouve qu’il y a trop de chantiers qui sont soulevés.

Interview réalisée par Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com 

Tel : (00224) 669 91 93 06

Créé le Mardi 07 décembre 2021 à 17:17