Dr Faya au colonel Doumbouya : "Il faut faire très attention… et contrôler les troupes"

Guinée

CONAKRY-Dr Faya Milimouno interpelle le président de la transition guinéenne, le colonel Mamadi Doumbouya. Alors que des « dérapages » ont été signalés la semaine dernière avec des cas de descentes nocturnes dans des domiciles de citoyens, le leader du bloc libéral demande au président du CNRD d’avoir le contrôle sur les « troupes ». Dans cette dernière partie de l’interview qu’il nous accordé, l’ancien candidat à la présidentielle de 2015 aborde de nombreux sujets : la désignation des représentants de la classe politique au CNT, l’échelonnement des élections mais aussi, la CEDEAO, l’ossature du Gouvernement de transition.

AFRICAGUINEE.COM :  La charte de la transition prévoit 15 places pour toute la classe politique. Où en êtes-vous dans la désignation de vos représentants ?

DR FAYA MILIMOUNO : J’ai écouté certains collègues qui disent que ce qu’on a accordé à la classe politique est trop petit. D’autres trouvent même que c’est une insulte. Dans le mémo de la Cpr (coalition pour la rupture), nous avons proposé un CNT (conseil national de la transition) de 75 membres. Il y en a qui avaient proposé 150, d’autres 200. Il faut qu’on comprenne que les 15 places qui sont accordées à la classe politique doivent être occupées par des hommes et des femmes compétents et intègres pour faire le travail qui leur sera demandé. Il faut qu’on sorte de cette mentalité de dire qu’il faut qu’on soit représenté.

On a eu l’occasion de se faire représenter certains ont envoyé leurs fils, neveux ou cousins pour aller les critiquer après dans les médias. Cette fois-ci, s’il faut même qu’on choisisse un cabinet indépendant pour faire le choix, c’est mieux au lieu de dire : lui représente BL, tel autre représente Ufdg. Je ne suis pas intéressé par ça. Ce qui m’intéresse c’est la représentation de la classe politique qui a une image très piteuse. Il faut qu’on se rende compte de cela et qu’on montre le sens de la responsabilité, de la maturité pour choisir des représentants compétents et intègres.

On vous a vu à une réunion au domicile de Sidya Touré avec Cellou Dalein, Ousmane Kaba, mais aussi à celle qui a débouché la création de l’inter-coalitions au siège de l’UDG de Mamadou Sylla. Vous êtes partout. Qu’est ce qui explique cela ?

Au début c’est le président de la Cored, Mamadou Sylla qui avait convoqué la réunion, le dimanche. La veille, le président de la Cored m’appelle pour me dire que les autres ont pensé qu’on peut attendre parce qu’il y a encore des sanctions, je lui ai dit mais qu’est-ce que cela va avoir dedans. En tant que classe politique, nous avons à nous organiser. Le lendemain, je reçois un autre appel d’un autre leader politique me parlant d’une rencontre au domicile de Sidya Touré. J’ai immédiatement appelé le président de la Cored qui a dit que peut-être ils ont saboté la réunion chez moi et dans ce cas, je ne vais pas chez Sidya.

J’ai dit qu’on doit cesser de se comporter comme des garçons pour montrer de la maturité aux Guinéens. C’est pourquoi, vous nous avez vu avec les uns et les autres. Notre message, ce n’est pas un problème de Faya ou de Dalein, de Sidya ou de Sylla, il s’agit de la Guinée. Quand il s’agit de la Guinée, même si on doit tenir notre nez pour rencontrer certains, tenons le nez pour les rencontrer. Mais si chacun dit que si la réunion se tient chez l’un, je ne vais pas, moi je dis qu’on doit cesser de se comporter comme de garçons.

Est-ce que vous êtes parvenus à établir les critères de choix de vos représentants ?

Certains ont proposé que le critère soit la participation aux élections. Je veux savoir : si un parti a été créé hier, est-ce qu’on peut lui reprocher de n’avoir pas participé aux élections. ? Et quand il s’agit des affaires de la République, si vous procédez par exclusion vous n’empêcherez pas l’autre de s’exprimer. Ayons le courage de nous accepter mutuellement, on sait que les uns sont plus jeunes que d’autres, certains ont été ministres, d’autres ne l’ont pas été, etc. mais pour une fois, considérons que chacun a les mêmes droits que n’importe qui.

Nous sommes en train de dire aux uns et aux autres de faire en sorte qu’il y ait l’inter-coalitions où tout le monde est la bienvenue pour jouer notre partition dans cette transition. Mais si chacun essaie de tirer la couverture de son côté, les autres la tiendront de leur côté et on va la déchirer, on ne souhaite pas ça.

Le président du Cnrd envisage d’organiser les élections de la base au sommet. Quel est votre avis ?

Au niveau de la CPR et au BL particulièrement, nous nous sommes toujours exprimés sur le fait qu’on n'a pas les moyens, on ne vit pas de la démocratie, la démocratie est importante pour nous, mais il n'y a pas une démocratie qu'on peut préparer le matin pour servir ses enfants le soir. Ce dont on a besoin c'est d'avoir des élections une fois tous les 5 ans. Nous avons toujours souhaité le couplage des élections et nous sommes convaincus que les Guinéens ne sont pas moins intelligents que les libériens et les léonais qui vont aux urnes et on leurs dit voici une boîte pour le choix du président, une autre pour les députés et une autre pour le choix des Maires. Lorsque c'est terminé, Pendant au moins 4 ans, on ne parle pas de politique. C'est cela notre choix. Nous disons au CNRD de prendre le temps de préparer minutieusement, sensibilisons les populations guinéennes, parlons leur en français, en poular, soussou, en maninka, en kissi, en toma... pour qu'ils comprennent de quoi il s'agit.

Lorsque nous saurons que la préparation est suffisante, programmons toutes ces élections ensemble, faisons en sorte que la RTG arrête de raconter d'autres histoires que d'apprendre aux Guinéens comment voter. Quand on vient, on sera amené à voter pour le chef de quartier, le maire, le député et le Président. Si nous faisons cela, nous allons économiser de l'argent et c'est ce qui va nous permettre de sortir des débats politico-politiciens définitivement. Tant que nous restons à parler d'élections le matin, d'élections à midi et d'élections le soir, notre vie sera réduite à l'élection. Je veux bien diriger la Guinée qui est stabilisée parce que je serai candidat (aux prochaines élections présidentielles ndlr) et la prochaine fois, je gagnerai.

L’ossature du gouvernement a été dévoilée. Est-ce que vous êtes intéressés par un portefeuille ministériel ou est-ce que votre parti l'est ?

En tant qu'individu, je poserai ma candidature au BL pour qu'ils me permettent d'être candidat aux prochaines élections. S’agissant du gouvernement, au niveau de l'Education, on n'avait pas besoin d'avoir un département pour chaque ordre d'enseignement, l'argent de l'éducation n'a de sens que lorsqu'il arrive dans une classe là où se trouve l'enseignant et l'élève qui apprend. Le jour où je serai président, je pourrai faire 21 départements ministériels et la Guinée se portera bien.

Depuis le coup d’Etat, beaucoup de citoyens se sont plaints de descentes musclées des militaires dans leurs domiciles. Le groupe Djoma média en a même été victime. Peut-on déjà parler des premiers faux pas de la junte ?

Il faut dire à la junte de faire très attention. Je tiens à dire au colonel Mamadi Doumbouya que nous sommes prêts à accompagner ce processus pour qu’il soit une réussite, mais cela suppose qu’il contrôle les troupes. S’il y a quelque chose qui est reproché à un Guinéen qui qu’il soit, il faut faire intervenir la justice. On n’a pas besoin d’aller à 23 heures chez quelqu’un. Dans son tout premier communiqué, le Cnrd a dit qu’on fera en sorte que la justice soit la boussole. Il faut arrêter de faire de raccourci comme celui de faire des descentes sans en avoir le droit, c’est très dangereux. Les Guinéens demeurent très vigilants, le discours ne nous satisfait plus. Nous voulons des actes.

Ce genre de dérapage, le Cnrd doit tacher de les éviter au maximum. Je le dis à la junte, vous êtes à un système qui nous tue, divise, manipule et nous vole depuis 63 ans. L’arrivée de la junte peut nous permettre de de tourner définitivement la page de ce système. Mais il ne faut pas qu’on se trompe, le système n’est pas mort, il cherche à revenir par tous les moyens. Dans ma langue, on dit : « Quelqu’un qui a été mordu par un serpent tremble devant la queue d’un lézard ». Donc, tâchons d’utiliser la justice comme boussole définitivement. 

Que pensez-vous du délai de 6 mois proposé par la Cedeao pour le retour à l’ordre constitutionnel ?

Quand se battait dans le Fndc contre le 3e mandat, on avait formé une délégation qui était allée à Abuja pour demander à la Cour de justice de la Cedeao d’arrêter ce qui se passe à Conakry. On avait rencontré Kassi Brou, le ministre nigérian des Affaires étrangères, personne n’a bougé le petit doigt jusqu’à ce que le crime ait été commis. On ne s’était pas rendu compte, en ce moment-là, qu’en vertu des traités de la Cedeao, on pouvait prendre des sanctions contre ceux qui étaient en train de changer la Constitution. Aujourd’hui, on vient délivrer des sanctions à la junte sans même avoir le courage de rencontrer les forces vives guinéennes.  La communauté internationale a un devoir envers la Guinée : celui de nous accompagner selon les choix que nous allons faire.

Si à l’intérieur de la Guinée, nous parlons d’une seule voix, la communauté internationale n’aura le choix que de nous accompagner. Nous pouvons avoir un chronogramme bien ficelé avec la junte pour ne pas qu’il y ait dérapage. Mais lorsque chacun commence à se donner son agenda à lui, enfin de compte c’est ce qui est arrivé en 2008-2009 qui risque de se reproduire. Gardons-nous d’emprunter ce chemin parce que ça va coûter cher à tout le monde et le pays ne va bouger.

Telles que les choses se présentent aujourd’hui, est-ce que la Cedeao ne risque pas d’avoir le dessus ?

La Cedeao n’aura pas le dessus. C’est bien le président léonais, Julius Maada Bio qui est la Cedeao qui était là la semaine dernière. Il s’agit de mettre en branle la diplomatie guinéenne. Nous sommes de la Cedeao, mais aussi de la Mano River Union. Vous avez suivi l’intervention du président libérien qui a dit qu’au lieu de prendre des sanctions contre les juntes, de faire en sorte qu’on ne modifie pas les Constitutions. La Guinée doit se prendre en main et définir la direction de son avenir.

 

Interview réalisée par Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com

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Créé le Lundi 18 octobre 2021 à 4:31