La prison, son combat à l’UFDG, Alpha Condé : le grand déballage de Chérif Bah…

Guinée
Ibrahima Chérif Bah, vice président de l'UFDG
Ibrahima Chérif Bah, vice président de l'UFDG

CONAKRY- Ibrahima Chérif Bah vient de briser le silence ! Après près d’un an passé à la maison centrale sous le règne d’Alpha Condé renversé par une junte militaire début septembre, l’ancien gouverneur de la Banque centrale, lève un coin du voile sur son passage à Coronthie. Cette épreuve affectera-t-elle son engagement politique ? Le vice-président de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) parle sans langue de bois. Dans cette interview à paraître en deux parties, l’opposant règle ses comptes avec Condé qu’il décrit comme un trotskiste doublé d’un maoïste stalinien. Chérif Bah milite pour le déclenchement de poursuites judiciaires contre Alpha Condé pour les crimes de sang dont l’accuse. Entretien exclusif !!!

 

AFRICAGUINEE.COM : La chute d'Alpha Condé vous a trouvé à l'extérieur du pays pour des soins. Est-ce que vous vous y attendiez maintenant ?

IBRAHIMA CHERIF BAH : Je m'y attendais mais pas maintenant. Parce qu'il avait mené le pays dans un système qui était devenu insupportable. La misère, les exactions, les injustices, l'insolence et surtout le fait de tuer des citoyens. Lorsqu’il a déclenché le processus de la réforme constitutionnelle pour son troisième mandat, je rappelle qu’il avait dit citation : « Dans les autres pays où il y a de nouvelles Constitutions, il y a eu beaucoup de manifestations, il y a eu des morts, mais ils l’ont fait ». Il a été sur le même chemin, il a tué des gens. Je m’attendais certes à ce qu’il y ait quelque chose, mais pas en ce moment.

Dans une de mes publications sur ma page facebook, j’avais décrit les exactions que le peuple martyr de Guinée avait subi. Je m’étais interrogé en disant : est-ce que la communauté internationale et la partie républicaine de l’armée ne viendraient pas sauver la Guinée ? Alors, il est arrivé effectivement que l’armée républicaine vienne libérer le peuple de Guinée. Donc, je m’attendais à cela, mais pas maintenant.

Est-ce que ça été un ouf de soulagement pour vous ?

Ça été un ouf pour tous les guinéens et pour moi également. Moi j'étais en traitement au Maroc. On m'avait donné un délai de 30 jours pour aller voir des médecins. J'étais prêt à revenir au bout des 30 jours quand il y a eu cet événement qui a liberté tout le monde. Ça été un soulagement pour nous qui étions en liberté conditionnelle et tous les guinéens qui étaient, à vrai dire, dans une vaste prison fermée. 

Comment, avec le recul, décrirez-vous Alpha Condé dont l'arrivée au pouvoir avait suscité de l'espoir chez certains Guinéens ?

(Alpha Condé, ndlr) c'est quelqu'un qui a été un activiste politique populiste qui a trompé des gens qui étaient amis à lui, des gens qui croyaient en lui, qui a enfin tout fait pour avoir le Pouvoir et l’exercer de manière totalitaire pour lui tout seul, à son seul profit au détriment des Guinéens qui sont aujourd'hui dans une misère jamais connue. Nous, on a vécu ici tout le temps, mais nous n’avons jamais vu les guinéens aussi misérables que maintenant. Il a dit qu'il est venu libérer le pays pour le bonheur du peuple, mais ce n’est pas possible. Ce monsieur a mis le pays dans une situation totalement inacceptable. Il avait promis de prendre la Guinée là où Sékou Touré l'a laissée. A son arrivée au pouvoir, Lansana Conté à libéraliser l'économie, instaurer le multipartisme. Mais en fait, Alpha nous a ramenés là où Sékou l'a laissé avec en plus des exactions terribles, avec une nomenklatura qu'il a su monter autour de lui pour protéger ses intérêts et ceux de son camp. Il a trompé tout le monde.

Dès le départ en 2010, la manière dont il est venu au pouvoir, les premières déclarations qu'il avait faites entre janvier et février 2011, j'ai compris que ce monsieur ne peut pas nous mener dans le bonheur, il ne peut que créer des conflits. Comme le dit Elhadj Cellou Dalein Diallo : Alpha est un homme de conflit et de désordre. Il ne vit que dans ça. C'est un trotskiste doublé d’un maoïste stalinien. Il n'hésite pas à massacrer les Guinéens, il l'a fait et l'a montré. 

Peut-on faire un parallèle entre l’ambiance que la chute d’Alpha Condé a suscité avec la libération des prisonniers politiques et le retour des exilés et l’ambiance après la mort de Sékou Touré ?

Vous me rappeler quelque chose d’intéressant parce que j’étais le premier sur la liste des prisonniers libérés. Effectivement, c'est semblable. Coronthie (la maison centrale, ndlr) était devenue une sorte de camp fasciste. C’est pourquoi je décris le régime Alpha Condé comme un parti État devenu fasciste. C'est à dire que les gens comme les Baffoe et autres ce sont des petits Himmler si on les compare avec les Nazis. Ils sont là à massacrer les Guinéens, avec des idéaux totalement déphasés par rapport aux réalités que nous connaissons. En fait, Alpha ne va jamais renier Sékou, ils ont un système semblable : populisme démagogique bardé d'une phraséologie trompeuse.

Mais ce qui m'a le plus déçu chez Alpha Condé, c'est le fait qu'il ait divisé les Guinéens en clan, en ethnie, en toute sorte de groupuscules d’intérêts. Le syndicat, les associations, la société civile… partout où il y avait une unité d'action pour quelque chose, il intervient pour diviser. Je dis souvent que je ne sais plus où me tourner. Parce que je suis un guinéen type. Je suis peul, Bah originaire de Pita, né chez les soussous dont je maîtrise parfaitement la langue et aussi le baga. Je suis malinké par ma mère et forestier par alliance. J'ai des neveux Kamano, Soropogui, je me sens à l'aise partout en Guinée.

Alors quand un monsieur comme ça vient pour nous diviser où est-ce que je vais aller ?  Je suis contre qu’une ethnie domine l’autre, je suis contre ça en Guinée. Alpha a mis en place un parti État ethnique dont il s'est servi pour massacrer les Guinéens, les tromper et les plonger dans une misère totale tout à fait noire, dans laquelle on va tenter de sortir.

Comme j'avais commencé à le faire en 2006, j'aurais pu rester consultant, me promener dans des avions entre Casablanca, Paris et Malabo où j'avais des contrats. Mais j'ai dit que j'ai un rôle à jouer dans mon pays qui est en train de sombrer. 

Vous avez passé près d’un an à la maison centrale avant d’être libéré, lavé de toutes charges. Mettez-vous cette épreuve au compte du destin ?

Qu’est-ce que j’en tire ? L'homme croyant peut toujours dire que c’est le destin. Moi je considère ça comme une conséquence du destin mais aussi comme une conséquence de mon activité politique. Si je m'étais effacé et m'étais installé à Casablanca, Paris ou ailleurs, je n'aurai pas traversé ça. Les deux vont ensemble. Le risque politique dans un régime totalitaire du genre RPG arc-en-ciel, parti-Etat est lié à l'activité politique que tu mènes. Ce qui s'est passé durant les 9 mois à Coronthie (Maison Centrale de Conakry ndlr), jusqu’à présent nous vivons les conséquences.  C'est à la fois une épreuve mais aussi une expérience.

Dès fois, je me sentais comme si j'étais dans un camp de Boyscout parce qu'il y avait tellement de jeunes prisonniers, je me voyais parmi eux, je faisais mon lit, mes toilettes…je revenais à l’âge de la jeunesse. Donc, moralement je n'étais pas du tout atteint.  Mais à vrai dire, je n'ai pas senti mon âge sauf quand les gens ont commencé à m'appeler doyen, excellence.

Une fois j’avais demandé à un des agents qui travaille avec le régisseur de me vérifier parmi les prisonniers qui était le plus âgé. Il y avait un autre qui avait 78 ans qui s’appelle M. Sow. Après lui c’était moi. Mais je ne sentais pas mon âge, j'étais dans un combat que nous menions et nous voulions remonter le moral des jeunes. J’étais dans une équipe de cadres du parti en prison, mais il y avait des jeunes qui ont été ramassés un peu partout dans les quartiers, qu'on terrorisait, qu'on maltraitait, qui mangeaient mal, qui étaient malades et qui mouraient. C’est comme dans un camp de concentration Nazi. Ce régime était un régime fasciste, je l’ai écrit. D’ailleurs on m’avait interrogé sur ces questions-là à la DPJ (direction centrale de la police judiciaire).

Peut-on dire alors que vous étiez ce père de famille au milieu de ces jeunes prisonniers ?

On peut dire ça ! De sorte que quand l’équipe de Mamadou Sylla avec des députés, Bah Oury et autres étaient venus nous rendre visite en prison, j’étais de ceux qui avaient dit : « recevons-les ». On les a reçus. J’étais le porte-parole de la famille. On passait par moi pour traiter avec les autres. Quand ils ont envoyé une enveloppe financière pour dire que c’est pour les prisonniers, on a dit d’accord, mais nous donnons ça aux jeunes. Parce qu’il y avait des jeunes qui n’avaient pas 20.000 ou 30.000 Gnf par jour et dont les parents ne viennent pas pour leur envoyer à manger. Parce que le transport est cher, la vie est coûteuse. Donc, on a dit de répartir cet argent aux jeunes. Effectivement, j’étais le doyen qui jouait le rôle de famille.

Est-ce que vous avez passé l'éponge ou bien vous entendez engager des actions en justice contre ceux qui vous ont fait subir ça ?

Ce n'est pas moi seul qui vais engager des actions ou qui pourrais garder une rancune.  Et je ne suis pas non plus qualifié pour dire que je pardonne, mais ce sont les guinéens. Il faut voir l'entité Guinée ici. On ne peut pas pardonner à Alpha Condé les crimes de sang qu'il a commis. Dans tous les pays du monde, les crimes du sang sont imprescriptibles. On ne peut pas les effacer.

Depuis longtemps on parle de ces genres de crimes en Guinée :  Galakpaye, Saoro, Womé, Zogota et maintenant l'axe le Prince (Hamdallaye-Bambéto-Wanindara-Sonfoniah-Kagbelen), les fosses communes à N'zérékoré etc. Qu'est-ce qu'on fait de tout cela ?

On ne peut accepter que ce monsieur s'en sorte comme ça. Ce n’est pas individuel ça. Ce sont des crimes contre l'humanité. Que pensez-vous d'une mère de famille qui a vu le cerveau de son fils éclaté par une balle ? Que vont pensez les pères et les mères des jeunes handicapés à vie sur lesquels ils comptaient pour aider la famille plus tard ? C'est impardonnable. Je suis partisan du fait que ce monsieur doit répondre de ses crimes de sang.

Alors doit-on engager des poursuites en Guinée contre Alpha Condé ou bien au niveau des tribunaux à l’international ?

On peut le faire ici en Guinée ou à l'extérieur. A chaque fois qu'une juridiction nationale pense qu'elle est incompétente de traiter une affaire de ce genre, il existe plusieurs recours au niveau international pour les juger puisque c'est des crimes contre l'humanité. Je me demande bien quels sont les avocats qui vont le sortir de çà avec toutes ces preuves accumulées, ses déclarations. Ce monsieur a appelé son armée à attaquer et à nettoyer des quartiers. La vidéo existe et je l'avais préparé pour le procès qu’on allait avoir. Comment peut-on quand est commandant en chef des forces armées d'un pays donner des instructions à une force armée à nettoyer une zone ? Moi, j'ai été officier de réserve dans les 60 et 70. On avait fait la formation militaire de camp. Quand un officier dit à un soldat de nettoyer une zone, ça veut dire ce qui est vivant dans cette zone doit disparaître. Alpha Condé l'a dit ici et il l’a fait, des gens ont attaqué des quartiers, les ont assiégés et ont tué de gens. Ça c'est impardonnable.

Cette épreuve difficile affectera-t-elle votre engagement politique ?

Ce genre d'épreuve permet d'observer et de voir le régime de son intérieur. A partir de l'arrestation, la police qui vous interroge dans un système interrogatoire de type PDG-RDA, qu'on vous mette dans un cachot et qu'on vous sort, ce n’est pas une haine. Cela ne fait que renforcer votre détermination de lutter pour qu'il y ait un changement réel qui remette ce pays et ses citoyens sur une nouvelle voie. On a connu trop de violences. Notre âge nous permet de remonter jusqu’en 1956-1957. L'histoire de ce pays est émaillée de violences sur tout le long de son parcours. Sous le du PDG-RDA, nous étions étudiants et aussi des jeunes cadres, sous Lansana Conté, on était des grands commis et sous Alpha Condé on a vu aussi ce qui s’est passé. Il faut que les guinéens osent ouvrir leur livre d'histoire, écrire les pages, les lire et tourner la page de manière très propre. Tant qu'ils vont refuser cela, nous allons piétiner et avoir un recommencer permanent. 

Lorsque vous étiez en détention, il y avait eu cette lettre ouverte que vous aviez eu à écrire et qui a fait assez de polémiques. Dites-nous qu’est ce qui a prévalu à sa rédaction ?

C’est l’espoir de sortir le pays de la crise. A cette période, il y avait tellement d’interventions de politiciens, en parlant de dialogue. La quintessence d’ailleurs de cette lettre, était que si un dialogue, dans des conditions bien claires, pouvait sortir le pays de la crise, nous étions partisans de cela. C’est ce que nous avions écrit. Alors le RPG a pris dans ces lignes la partie qui pouvait l’arranger pour dire qu’il y a une faiblesse. Mais non. Nous voulions un dialogue sincère, s’il l’avait fait peut-être, qu’il n’aurait pas chuté à cette période-là. Peut-être qu’il y aurait eu une décrispation qui lui aurait permis de s’en sortir momentanément.  Mais son arrogance était palpable, il fallait coûte que coûte punir les gens, il faut qu’ils paient comme c’est des criminels. On était des prisonniers d’opinion, on a commis aucun crime. Les crimes c’était de l’autre côté.

A suivre…

Interview réalisée par Diallo Boubacar 1

Et Oumar Bady Diallo pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 655 311 112

Créé le Jeudi 30 septembre 2021 à 19:55