Mamadou Sylla: "Les caisses de l'État sont vides..."

Guinée
Elhadj Mamadou Sylla, chef de file de l'opposition guinéenne
Elhadj Mamadou Sylla, chef de file de l'opposition guinéenne

CONAKRY-Bien qu'absent du pays, Mamadou Sylla le chef de file de l'opposition observe de près la situation sociopolitique du pays. Alors qu'un "bras de fer" s'est installé entre le barreau et le ministère de la justice, autour de la réincarcération d'Abdoulaye Bah, le leader de l'UDG vient de révéler qu'il n'avait pas aimé la façon dont ce cadre de l'UFDG et ses codétenus Ousmane Gaoual, Chérif Bah et Cellou Baldé, avaient été élargis le 16 juillet dernier. Selon lui, il revenait à un juge de prendre une décision d'élargissement et non à un cadre d'un service du ministère de la justice.

Ayant lui-même fait l'amère expérience de la prison, l'opposant confie qu'il avait demandé à ces hauts dirigeants de l'UFDG de rester tranquille et ne pas tenir des déclarations susceptibles de leur provoquer d'autres ennuis. Dans cet entretien, l'ancien président du patronat guinéen aborde aussi la question liée aux cotisations sociales des fonctionnaires qui font objet de polémique.

 

AFRICAGUINEE.COM : Quelle lecture faites-vous de la baisse annoncée du salaire des fonctionnaires guinéens en tant que chef de file de l'opposition ?

MAMADOU SYLLA : Je suis à l’Hexagone. C’est vrai qu’avant que je ne quitte le pays, j’avais entendu les gens en parler, en disant qu’ils n’ont pas été consultés et qu’ils ne sont pas d’accord parce qu’il n’y a pas eu de consensus. C’est ce que beaucoup n’ont pas aimé, estimant qu’il y a eu du forcing. Si vous m’informez que ça revient au-devant de la scène et les gens se réveillent encore avec ça, je pense que chaque décision qu’il faut prendre, il faut passer par le dialogue, la concertation pour que la majorité l’emporte. Ceux qui paient (les 5%) ne sont pas d’accord. Donc, il faut toujours amener les fonctionnaires à comprendre et qu'ils donnent leur accord, surtout que c’est de leur argent, leur maigre salaire dont il s'agit.    

Certains estiment que cette décision du Gouvernement n'est pas opportune d'autant plus que le prix du carburant vient d'être augmenté. D'autres vont jusqu'à d'ailleurs déclarer que c'est une autre manière pour l'Etat de boucher les trous des dépenses liées au troisième mandat. Qu'en pensez-vous ?

C’est vrai que l’organisation de ces trois scrutins sans l’assistance des partenaires étrangers ont eu des impacts négatifs sur l’économie guinéenne. Les caisses sont vides. Le Président même n’a pas manqué de dire à son Gouvernement que les choses sont très très dures, il n’y a pas de recettes. Aujourd’hui, beaucoup de gens disent que c’est à cause des élections successives qu’on a organisées qu’il y a des trous. Donc, c’est vrai que ça se dit et que le Gouvernement cherche à boucher ces trous. On ne sait pas la vérité parce qu’il n’y a pas une vraie communication là-dessus de la part du Gouvernement. Donc, les gens qui le disent n’ont pas tort.

Que pensez-vous du bras de fer entre l'exécutif et le barreau autour de la réincarcération de M. Abdoulaye Bah ?

C’est un dossier que je maitrise bien parce qu’on s’est impliqué jusqu’à la libération de certains détenus. Avant que je ne quitte, j’ai appris aussi que M. Abdoulaye Bah a été renvoyé en prison. Je dois rappeler que quand ils sont sortis de prison, je suis allé les saluer tous. J’avais profité pour les conseiller de rester tranquille. Je suis allé jusqu’à leur dire de s’abstenir de faire certaines déclarations. Parce que quand on te met sous liberté conditionnelle ça veut dire qu’il y a problème, tu n’es pas libre totalement. Je leur ai tous demandé de prendre l’exemple sur moi. Parce que je suis passé par là aussi. Quand tu es dans cette situation, on te refuse même de parler de tout ce qui est lié à la politique. Le barreau, ce sont eux qui défendent les accusés et tous ces détenus.

Maintenant, qu’ils dénoncent le fait que le ministère de la justice se soit mêlé de l’affaire, c’est vrai. Puisqu’il y a la séparation des pouvoirs, mais il y a aussi la façon de le faire. Il ne faut pas occulter que le procureur est aussi plaignant comme toute autre personne. Moi-même je n’ai pas aimé la façon dont ils (Ousmane Gaoual, Chérif Bah, Cellou Baldé, Abdoulaye Bah, ndlr) ont été libérés, bien que je ne suis pas magistrat ni juge. Mais en tant que citoyen qui a longtemps côtoyé la justice, c’est ma première fois que j’entends la direction nationale de l'administration pénitentiaire a libéré des gens. 

J’ai l’habitude d’entendre que le juge en charge du dossier a libéré un détenu provisoirement ou il l’a déclaré non coupable. Donc, la façon dont ils ont été libérés, il fallait que le juge se prononce avant qu’on ne les relaxe, même si c’est temporairement. Mais si c’est le Directeur de l’administration pénitentiaire qui l’a fait, ça veut que si la personne qui a bénéficié cette liberté fait quelque chose contraire à ce qu’on lui a permis, sans qu’il ne soit jugé, elle aura des problèmes. Moi je pense qu’il fallait s’abstenir jusqu’à ce que la justice tranche complètement et que tout le dossier soit propre. Ce n’est pas normal que le ministère public décide ainsi. Parce que l’administration pénitentiaire quand-même relève du ministère de la justice. Des situations comme ça, normalement c’est le procureur qui saisit un juge auquel il appartient de maintenir en prison un détenu ou de le libérer.

Beaucoup craignent aujourd’hui que les Ousmane Gaoual, Cellou Baldé et Chérif Bah retournent en prison. Avez-vous la même inquiétude ?

Je pense que si la Justice revenait à la procédure, je peux dire qu’en ce moment c'est Abdoulaye Bah qui aurait provoqué. Parce qu’il pouvait s’abstenir de trop communiquer. Nous les avions déconseillé de le faire, de rester tranquilles en partant de mon expérience d’ancien prisonnier gracié. Moi, on m’interdisait même d’aller présider des réunions alors que c’était très proche de chez moi et même de parler à la presse. S’il y a des situations comme ça, et que la personne viole les conditions, il va sans dire qu’elle sera encore détenue. Mais je pense qu’en matière pénale, la responsabilité est individuelle. Ce n’est pas parce qu’une personne a été fautive que les trois autres vont être prises pour responsables et subir le même traitement. Alors, si les trois autres n’ont pas violé la condition de leur mise en liberté, je ne vois pas pour quelle raison ils devraient subir le même sort que celui qui a violé. Nous sommes en matière pénale quand-même. Le père ne doit pas subir une sanction poue une faute que son fils devrait subir et vice-versa.

Pouvez-vous revenir sur votre cas que vous venez de citer en exemple ?

En 2006-2007 quand on m'a arrêté pour m'envoyer à la maison centrale, comme c'était politique, j'avoue que ça  été un choc pour moi. Ce n'était pas fondé sur le droit. Mon jeune frère direct avait fait un accident grave, on l'a envoyé à Kamsar. Il était entre la vie et la mort.

A l'époque, quand on m'a mis sous contrôle judiciaire, on m'avait interdit de franchir le cordon du Km36  pour sortir de Conakry pour me rendre dans une autre ville ou bien d'arriver au port. Mais j'étais parti voir mon frère à l'hôpital et revenir le même jour. Le lendemain, vers 20H, la police a débarqué chez moi avec plusieurs pickups pour me prendre et me dire que j'ai violé le contrôle judiciaire.

J'ai relaté cet épisode que j'ai vécu aux détenus politiques quand je suis passé les voir. Je leur ai demandé de faire beaucoup attention parce que je suis passé par là. Et voilà les conséquences. Jusqu'à présent, je vis avec ça parce que mon frère est décédé. C'était très dur pour moi.

Le contrôle judiciaire est très compliqué. C'est comme lorsqu'on te condamne avec sursis. Tu es libre, mais attention puisqu'en cas de récidive, c'est direction en prison sans jugement. Donc, il faut que les gens le comprennent.

 

Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le Lundi 23 août 2021 à 12:09