Conakry : la détresse des handicapés mendiants...

Conakry
Un handicapé mendiant à Donka
Un handicapé mendiant à Donka

CONAKRY-Les personnes vivant avec un handicap traversent des moments difficiles en cette période des grandes pluies à Conakry. Ces personnes démunies qui vivent de mendicité le plus souvent squatent les rues de la capitale guinéenne dans l'espoir de croiser un bon samaritain. Nous avons été à leur rencontre. Reportage. 

Déguerpie de force au mois d’avril dernier sous le pont 8 novembre (actuel Moussoudougou), cette couche vulnérable reste désormais groupée sur le long de la route menant au carrefour de l’hôpital Donka à la grande mosquée Fayçal. 

Sous les grandes pluies qui s’abattent sur Conakry dans ces derniers jours, ces gens sont là à l’attente d’un bienfaiteur. Pourtant, à les écouter, la forte pluviométrie n’est pas le pire mal qui les hante. C’est qu’explique M. Maladho Diallo, polygame vivant avec un handicap.

« La plus grande difficulté qu’on a, c’est du fait que les autorités envoient souvent des agents des forces de l’ordre pour nous chasser de là. Ces agents en uniforme sont impitoyables. Lorsqu’ils viennent, ils saccagent tous nos biens (habits, nourriture et petits commerces), ils mettent le feu et détruisent tout. Certains d’entre eux-mêmes prennent nos objets qu’ils trouvent en bon état. Ils arrêtent d’autres personnes, les jettent en prison pendant deux à trois jours avant de les libérer juste parce qu’on vient mendier au bord de la route alors qu’on n’a pas où aller. Je vous le dis sincèrement que ces agents nous font souffrir sans aucune distinction », déclare ce mendiant. 

A côté de la mendicité, Maladho a un petit métier. A l’aide de son unique bras gauche, il sait réparer les parapluies (petits et grands modèles). Quand il pleut, il s’en sort plutôt bien. 

« J’ai mon petit métier. Je répare les parapluies et je revends aux gens. Le jour où je ne gagne pas de l’argent dans la mendicité, c’est ce que je revends pour nourrir ma petite famille parce que je suis polygame et père de six enfants. Mes épouses aussi m’aident beaucoup à travers leur petit commerce. C’est comme ça que je parviens à m’en sortir. » 

Il ajoute : « je dois vous dire qu’on est souvent victime de maltraitance de la part des agents des forces de l’ordre. Personnellement, ils m’ont plusieurs fois tabassé et brûlé mes parapluies. Ils sont venus une fois me trouver en train de travailler, ils m’ont pris et jeté dans leur pickup. Je leur ai demandé pourquoi ils font ça ? Ils m’ont répondu que le Gouvernement leur a dit qu’il ne veut pas voir les mendiants dans la rue. Je leur ai répondu que si le Gouvernement ne veut pas nous voir dans la rue, qu’il nous trouve un lieu de recasement, un lieu de travail. C’est aussi simple que ça parce que nous savons travailler » ajoute Maladho Diallo.

Père de famille, Mohamed Sylla, la quarantaine  est aussi mendiant sur le même endroit. Contrairement à Maladho, Sylla est un diplômé en artisanat vannier. Il nous a relaté comment, avec la complicité des autorités de la ville de Kindia, il s’est retrouvé dans la rue alors qu’il se débrouillait dans un centre conçu et équipé par des partenaires étrangers.

« Je suis diplômé du centre des artisans vanniers de Kindia. Il y a deux ans de cela, je travaillais dans ce centre situé à Kindia. Mais là où nous y travaillions, des opérateurs économiques sont venus racheter l’endroit d’après ce qu’on nous a dit. C’est pendant la nuit qu’ils sont venus démolir le centre, c’était le sauve qui peut. On a mené plusieurs démarches mais il n’y pas eu de suite. Etant père de famille, je me suis déplacé de Kindia à Conakry parce que je ne travaillais plus alors que j’ai des bouches à nourrir (quatre enfants et une femme) et c’est moi qui les prends en charge. Les frais de scolarité, c’est moi qui paie. C’est ainsi que je me suis dit de m’approcher de mes amis handicapés pour essayer de voir comment nourrir ma famille. Sinon, dans ce centre, on était très bien équipé, par l’agence allemande pour la coopération. Elle nous avait bien financé et bien équipé. Mais ils sont venus démolir tout, en emportant certains de nos biens » dénonce-t-il.

Faire la mendicité n’était pas une option pour lui. Selon lui, si l’Etat ou des personnes de bonnes volontés mettent à leur disposition un centre, il va y retourner travailler et quitter la rue. 

« Si l’Etat nous donne un centre moi je suis prêt à y retourner et continuer mon travail. Je suis prêt à transmettre mon savoir à d’autres personnes handicapées » confie Mohamed Sylla. 

Assise sur son vélo, la mine serrée, Mbona Diané vit aussi avec un  handicap. Elle fait aussi de la mendicité pour vivre. Son visage fait apparaitre une colère contre les autorités qu’il qualifie d’anti-handicapés.  Pour elle, c’est le régime qui n’aime pas et ne se soucie pas de leur sort. Or, rappelle-t-elle, eux aussi ne sont pas tous nés avec des handicaps.

« Je n’ai pas envie parler de notre situation parce que ce serait une éternelle répétition. Nous venons au bord de la route pour mendier et de trouver quoi vivre. Maintenant les autorités nous ont chassés et on dit qu’ils ne veulent pas nous voir ici. Nous sommes revenus, si on dit qu’on ne respecte pas la décision c’est aussi compliqué. Nous avons beaucoup de difficultés, mais tout le problème est dû au manque de soutien aux handicapés. Nous sortons tous les jours pour trouver de quoi manger. Dans d’autres pays, les gouvernants font de dons aux personnes handicapées, mais en Guinée ils ne font rien. En 2010, ils ont dit avoir donné 10 millions de francs à chaque handicapé. Cet argent, le partage a avait été mal fait, tout le monde ne l’avait pas eu. Ils ont partagé par clan et népotisme. Cet argent n’avait pas été donné par le gouvernement guinéen mais par les pays arabes » entame-t-elle.

« Ils nous ont dit de quitter sans nous montrer où aller. C’est comme si dans ce pays, les handicapés ne sont pas des êtres humains. On nous prend pour des gens qui ont souhaité vivre handicapé, alors que quand tu prends les 100% des handicapés, tu trouveras que 90% ont eu le handicap après un certain âge. On est très mécontent des autorités surtout ce régime d’Alpha Condé. Ils sont très méchants envers nous. Au temps de Conté ce n’était pas comme ça. Au temps de Lansana Conté, un de ses ministres avait demandé à ce que tous les handicapés soient amenés à l’ile de Kassa, Conté lui avait répondu en disant si les ministres étaient prêts à accepter à ce qu’ils coupent leurs salaires pour 5 mois afin de financer les handicapés, qu’il allait appliquer la décision.

Depuis lors, personne n’en avait parlé. Mais le président Alpha Condé, on a l’impression qu’il s’en fiche de nous alors que lui-même a un handicap parce qu’il marche en boitant. C’est sous son régime là que nous les handicapés on a connu une telle souffrance. Nous sommes abandonnés comme ça dans la rue sans aucun soutien. Même si c’est pour chercher un logement, dès qu’on constate que c’est un handicapé, on nous rejette on dirait que nous ne sommes pas des humains. C’est très révoltant » ajoute Diané.

Ces trois intervenants ont pour ambition commune de quitter la route et la mendicité mais par faute de soutien, ils affirment ne pas pouvoir le faire.

« Je suis coiffeuse de profession, c’est un métier que je sais bien faire. Il y a plein de gens parmi nous qui ont des métiers mais on n’a pas là où les exercer. Beaucoup d’entre nous ont des enfants et tout ce que nous gagnons à travers la mendicité on se demande comment utiliser parce qu’il y a les parents, nous et les enfants. C’est très compliqué. C'est pourquoi nous demandons le soutien de tous. Moi, si je gagne les moyens aujourd’hui, je vais quitter la route. Même avec un petit conteneur je peux mettre mes outils de travail et me débrouiller pour m’en sortir », ajoute Mbona Diané. 

Selon le troisième recensement général de la population et de l’habitation de 2014, sur une population résidente de ménages ordinaires de 10 503 132 habitants, la Guinée totalisait 155 885 personnes handicapées dont 22 090 à Conakry. 

 

Reportage réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Tél. : (00224) 664 72 76 28

Créé le Jeudi 19 août 2021 à 10:30