Frontière guinéo-sénégalaise : Comment s'organise la contrebande ?

Guinée
Crédit photo, Banlieue jeune riche
Crédit photo, Banlieue jeune riche

KOUNDARA-La fermeture prolongée des frontières entre la Guinée et le Sénégal, l’un des postes frontaliers du pays, où le trafic est plus dense, favorise une contrebande à ciel ouvert. Des agents (policiers, gendarmes, militaires) en complicité avec des passeurs, s'enrichissent de façon inouïe. Cette fermeture constitue du pain béni pour eux, au détriment de l'Etat guinéen.  De part et d'autre de la frontière, la contrebande et la traversée s’organisent. Et chacun y trouve son compte dans ce trafic clandestin. Comment s'organise la contrebande ? Africaguinee.com a enquêté.

M. Diallo, taxi-moto passeur  était sur le point de déposer un passager à Manda en territoire sénégalais. Il nous a expliqué le secret ainsi que les conditions de la traversée : «  Entre Koundara centre et la frontière, je peux vous faire payer à 150.000gnf  parce que c’est un frère qui vous a donné mon contact sinon c’est à 200.000gnf. Donnez 150.000gnf, nous allons partir mais vous prenez les frais de barrage qui s’élèvent à 185.000gnf. Le premier point de barrage, c'est 50.000, au second 85.000gnf  et 50.000gnf au troisième. Donc, 150.000 pour les frais de transport plus les frais de barrage 185000, ça vous fait 385. 000gnf, vous prenez le véhicule pour continuer.

Au retour en Guinée, vous payez à chaque barrage 5000 CFA, à Koundara centre vous prenez un véhicule pour votre ville de destination. Si vous êtes d’accord demain je vous conduis sans problème. Si vous avez des colis, c’est à négocier à part. On va passer sur le goudron, maintenant si tu essayes de contourner on va te faire payer cher, on va même saisir ma moto. Ils nous ont dit si jamais on prend quelqu’un dans la brousse il va le regretter. Donc des agents font des descentes inopinées parfois dans la brousse à la recherche des fraudeurs. Maintenant tout le monde est obligé de passer par la route, les agents prennent leur part et vous aussi vous gagnez. Ils ont estimé que passer par la brousse est une perte pour eux », précise ce passeur qui indique les tarifs ont considérablement baissé, sinon le transport a coûté près d’un million de franc guinéen au début pour la traversée.

Bademba Ousmane Diallo est venu en Guinée à la veille de la fête pour célébrer la Tabaski dans son pays. Il était accompagné de sa femme et 3 de ses enfants. A à l’aller comme au retour, il n’a senti la fermeture de la frontière que par le coût élevé du transport et les tracasseries.

"Nous ne savons pas pour qui la frontière est fermée. Les mouvements ne se font plus en pleine brousse mais a côté de la route bitumée. Il suffit juste d'être prêt financièrement pour payer au niveau des postes érigés clandestinement par les agents qui sont en parfaite complicité avec les conducteurs de moto taxi. Ceux qui contournent leur position, s'ils le rattrapent ils vont saisir sa moto pour quelques jours ou l'interdire le trafic. D'autres passeurs travaillent pour les agents eux-mêmes. A la rentrée comme à la sortie, vous êtes obligés de payer pour franchir les barrages. La semaine dernière, pour rentrer chaque passager paye 5000CFA plus les bagages. Ce jour je venais en Guinée pour les affaires sociales et la fête de Tabaski. Nous étions 43 à nous présenter devant un douanier entouré de quelques agents.

Chacun a payé 5000Cfa pour sa tête. Plus les bagages comme des marchandises diverses contenues dans des  valises. Il a négocié les bagages en guise de dédouanement. Ce n'est pas moins de 400.000CFA (environs 7 millions de francs NDLR) que les agents ont empoché. Pour mon retour au Sénégal, j'ai trouvé qu'ils ont changé les conditions de traversée. Le conducteur de moto taxi, tu peux négocier entre 150' 160' 180 '200' jusqu'à 250 milles francs guinéens' ça dépend de votre entente. Après tu payes les frais de passage partout vous trouvez des agents à l’aller comme au retour. La différence pour sortir vous payez en francs guinéens pour revenir en franc CFA. L'Etat perd au profit de certains individus qui agissent au nom de l'Etat", témoigne Bademba Ousmane Diallo qui était venu passer la fête auprès de la grande famille dans la préfecture de Lelouma.   

Les agents ont érigé des barrages à des points stratégiques.  Ils sont installés de telle sorte que si vous n’êtes pas habitués du système mis en place, vous ne pouvez imaginer qu’ils guettent les passants clandestins, explique un vendeur de vêtement habitué de cette route.

 « C’est entre Sambailo et Bhoundou Fourdou que les 3 barrages existent. Ce sont des barrages mixtes où il y a de policiers, gendarmes, douaniers et militaires. La brousse c’était avant, mais maintenant  ils vont te voir passer. Les personnes et des colis passent, ce sont les véhicules qui ne passent pas. Juste ils vont te racketter jusqu’aux os.  Mais c’est mieux que rien, mais si tu manques d’argent aussi, tu peux tenter la brousse, mais si on te prend, il faudra négocier autrement encore. La dernière fois quand je venais avec mes colis, vraiment je n’étais pas prête à payer tout ça, c’était des colis de vêtements. J’ai demandé aux conducteurs s’ils connaissaient un détour de me faire passer par là-bas, je me suis engagé à doubler le transport. 

Nous avons pris la route dans un convoi de 12 motos. A certain niveau dans la brousse, des villageois nous ont dénoncés, quelques mètres après des agents nous bloquent. Il fallait négocier ils ont empoché 100.000gnf, du coup ils nous montrent un chemin à suivre pour ne plus rencontrer d’autres agents, 10 minutes après nous étions sur le goudron pour arriver tranquillement à Koundara ville. Des villageois aussi sont chez eux ils guettent les phares pour signaler aux agents qui leur donnent une petite somme quand on te prend. Donc, finalement chacun a son compte dedans. Le perdant dans cette histoire c’est l’Etat guinéen seulement, c’est du pain béni pour les autres dans le circuit. Chacun se fait riche banalement sur cet axe. La fermeture officielle  de la frontière a été profitable pour beaucoup», explique Fatoumata Bah, vendeuse de vêtements importés du Sénégal qui confie sur que cet axe tout le monde est devenue passeur.

Lire aussi-Femme enceinte transportée dans un hamac : Que s'est-il passé ?

Comme sous la période de la Révolution, Il y a une forme de franchissement de la barrière  où la traversée se négocie dans votre ville de résidence avant votre départ. Tout dépend de votre engagement pour être de l’autre côté de la barrière avec vos colis.  Que vous soyez à Labé ou à Dakar, avec les locataires et les transporteurs, vous versez un montant global qu’ils vous demandent. Une fois que le nombre de personnes est atteint, ils gèrent tout jusqu’au Sénégal ou en Guinée. De la Guinée vers le Sénégal le montant varie entre 1.100.000gnf et 1.200.000gnf. De Dakar vers la Guinée c’est entre 70.000 et 75.000 CFA. Après, il leur reviendra de vous transporter, payer le  passeur à moto à  partir de la frontière et régler les frais de barrages.

 « Sii vous payez le montant convenu, le reste vous ne ferez qu’attendre, à partir de Koundara ou de l’autre côté de la frontière, ils ont des passeurs. Comme les agents ne font que payer par moto. Les locataires vous surchargent deux par motos pour minimiser les coûts. Si chaque moto prend deux personnes, donc au lieu de 50.000, 85.000gnf ou 5000 CFA par  tête, désormais 2 personnes payent 500CFA. Parfois on mettra trois personnes par motos. C’est une véritable ambiance qui règne sur cet axe. Les vagues se font le plus souvent les mardis les jeudis. La dernière fois, nous avons passé la nuit à la frontière du côté Sénégalais faute d’argent, notre locataire ne voulait pas dépenser les francs CFA. Il a attendu le matin pour aller à Koundara prendre de l’argent et revenir. Il a payé 2.280.000gnf pour notre convoi composé de 12 motos seulement. Maintenant par jour ce n’est pas moins de 10 convois par jour sans compter ceux qui le font individuellement. Mais les plus fréquents, c’est mardi et jeudi parce que les bus de Dakar quittent lundi soir pour arriver à Linkerin tard la nuit ou mardi matin.

Donc, les gens visent ce jour pour arriver afin de continuer sur Dakar, mercredi soir aussi les bus viennent jeudi le trafic est bon. Que tu viennes de la Guinée ou du Sénégal c’est les jours propices. Actuellement la traversée ne se fait que la nuit. Le deal là est connu de tous, c’est la règle imposée, même si tu tombes d’accord avec le taxi-moto, il attendra au coucher du soleil pour bouger pour ne pas attirer l’attention des autorités. Les mouvements de foule est beaucoup plus nombreux du Sénégal vers la Guinée. À la sortie de la Guinée, il n’y a pas beaucoup de mouvement, c’est le retour qui fait des vagues. Au retour tu verras un seul locataire qui met ses passagers sur 40 ou 50 motos, donc c’est un gros montant qui se partage entre agents, taxi-moto et transporteurs » confie A.M.B commerçant qui évolue sur l’axe Labé-Dakar depuis 17 ans.

L’un des tous premiers conducteurs à transporter des passagers à moto entre les deux pays à la veille des élections présidentielles révèle que tout est mélangé dans la zone. Au début il conduisait pour quelqu’un, avec la fermeture prolongée, il s’est acheté lui-même plusieurs motos. Aujourd'hui, il emploie plusieurs autres personnes.

« Sur cet axe, tout le monde est devenu passeur. A la fermeture de la frontière, on laissait juste des vendeurs de glace et de poissons  faire le petit commerce pour ne pas priver les citoyens de Koundara, parce que la glace et les poissons viennent du Sénégal aussi. Ces produits passaient par tricycle, finalement des petits véhicules où il n’y avait que le chauffeur faisait la navette. Maintenant même ces gens prennent des personnes et d’autres colis qui ne soient pas la glace ou du poisson. On dit  que c’est le marché des femmes de certains hauts perchés au niveau de l’administration ici. C’est pourquoi ils bénéficient de cette faveur. Tout est mélangé, on ne comprend rien. Si tu viens avec beaucoup de bagages aussi jusqu’à Bhoundou Fourdou, il y  a un certain montant à payer, un véhicule viendra de Koundara te transporter avec tes affaires jusqu’au centre-ville, tu  continues ton chemin.

Ici personne ne veut que ça ouvre vite, chacun a trouvé son compte dans cette fermeture, avant je conduisais la moto d’un policier contre une recette le soir, avec les mouvements de traversée, j’ai eu  l’opportunité de m’acheter trois motos. J’ai rendu la moto de mon premier employeur, je conduis ma propre moto et j’ai employé deux. Certains ont eu plus  » révèle I.B qui n’a manqué d’ironiser en ces termes.

« Aujourd’hui, si certains prient Dieu pour que la frontière rouvre, seuls les locataires, les transporteurs, les conducteurs de moto taxi et les agents de sécurité en service à la frontière qui ne diront pas AMINE tellement qu’ils s’enrichissent sur le dos des passants » ironise I.B

Au service  de l’immigration de la frontière, un officier de police ne nie pas des cas isolés, mais réfutent catégoriquement la contrebande à ciel ouvert. "Quel que soit les mesures adoptées pour fermer une frontière, il y aura des franchissements isolés. N’oubliez pas que c’est les mêmes familles qui sont de part et d’autre de la frontière, c’est les colons qui ont séparé sinon c’est le même peuple, il y a des villages qui sont assis sur la frontière. Certains aussi peuvent profiter de ça pour passer, quand tu demandes ils te diront que je vais à un baptême ou à un décès dans ma famille ici. D’autres diront que je vais au centre de santé ou l’hôpital de l’autre côté où ma femme ou mon enfant est hospitalisé.

Le reste c’est des accusations, nous entendons comme tout le monde chaque jour que les agents sont en complicité avec les passeurs. On va même dire que nous avons tous eu des maisons en chantier depuis que la frontière est fermée. Mais ce que je sais la frontière reste fermée. Il faut être fou pour saboter la décision de fermeture  d’une frontière. Ce n’est pas sérieux, le guinéen préfère la rumeur que la réalité. Sinon plusieurs missions sont venues ici pour contrôler l’effectivité de la fermeture. Vous pensez que si c’était réel tout ce qu’on racontait, nous serions tous relever depuis longtemps » se justifie cet officier de police.

 

Une enquête réalisée par

Alpha Ousmane Bah(AOB)

Pour Africaguinee.com

Créé le Mardi 03 août 2021 à 10:30