Le père de Pathé, tué à Bambéto répond à Kassory: "Je suis prêt à témoigner…"

Guinée
Mamadou Bailo Bah
Mamadou Bailo Bah

CONAKRY-La récente sortie du premier ministre concernant les enquêtes sur les meurtres commis pendant les manifestations en Guinée irritent certains parents de victimes. Kassory Fofana a affirmé que les familles des victimes auraient refusé de collaborer avec les enquêteurs pour la manifestation de la vérité parce qu’ayant été intimidés par l’opposition. Ces propos réveillent les vieilles blessures chez certains proches de victimes. C'est le cas de M. Mamadou Bailo Bah, dont le fils a été tué à Bambéto, le 22 octobre dernier. Il contredit la version du Chef du Gouvernement et se dit prêt à témoigner pour la manifestation de la vérité sur l'assassinat de son fils.     

 

AFRICAGUINEE.COM : Votre fils, âgé de 20 ans, avait été tué au mois d’octobre 2020. Dites-nous c'était dans quelle circonstance ?

MAMADOU BAILO BAH : Je suis le père de Mahmoudou Pathé Bah qui avait été tué le 22 octobre 2020 à 15 h. Ce jour, Mahmoudou était train de jouer au football dans la rue avec ses amis. A 14h, il est venu à la maison faire la prière. Lorsqu’il a fini, il est reparti avec ses amis pour continuer à jouer, car ce jour-là il n’y avait pas de manifestation, c’était le calme. C’est dans ça, que des agents des forces de sécurité ont débarqué sur les lieux et ont tiré sur lui à bout portant. Pourtant, ce jour-là, il n’y avait pas de heurts, ni de manifestation, c’était le calme qui y régnait. Ils sont venus le tuer juste parce que c’est ce qu’ils voulaient.

Qui était Mahmoudou Pathé, pouvez-vous nous parler de lui ?

Mahmoudou Pathé était un enfant exemplaire. Il a échoué au Baccalauréat une fois. Mais depuis qu’il est rentré à l’école, il était toujours dans les cinq premiers de sa classe. Il a échoué au BAC parce qu’il avait délaissé mais finalement il avait repris conscience. Il m’a ensuite dit, « Papa, je vais avoir mon BAC et avec  la manière car je veux l’avoir avec mention » et il l’a fait.

Avant, lui et moi on n’arrivait pas à se comprendre. Mais depuis qu'il a repris le sérieux, c’était l’entente parfaite. Tout ce que je lui disais, c’est ce qu’il faisait. Il m’obéissait à la lettre. Il s’occupait de la révision des enfants à la maison et les aidait à la lecture du coran. Bref, c’était mon remplaçant. J’avais l’espoir en lui (pleurs), car je me disais que comme je n’ai pas eu la chance d’accéder à l’université, lui allait enfin pouvoir le faire. Il était à un micron de l’université mais Dieu n’a pas voulu qu’il a aille jusqu’au bout. Mais j’en suis sûr que de là où il est, c’est plus que l’université. Là où il est, je sais qu’il sera comme un président de la République parce qu’il est resté loyal, obéissant, respectueux envers ses parents (sa maman et moi son père).         

Le premier ministre, parlant des démarches judiciaires pour faire la lumière sur ces tueries, a déclaré que les parents des victimes auraient été intimidés par l’opposition afin qu’ils refusent de collaborer. Qu’en est-il de votre cas ?

Le premier ministre, s’il n’a rien à dire il n’a qu’à se taire car ce qu’il dit là est faux. Qui va nous intimider ? Ce qu’on a perdu est plus que tout. Mon enfant était tout pour moi, j’avais l’espoir en lui, personne ne peut m’intimider. Je suis prêt à témoigner devant quiconque parce que je veux que la lumière soit faite pour qu’il n’y ait plus ça. Lui, il est parti, mais je ne veux pas qu’un autre enfant parte comme lui. A l’âge où je suis personne ne peut m’intimider, je n’ai peur de personne. M’intimider pourquoi ? mon enfant est déjà mort, s’ils (enquêteurs) viennent, je suis prêt à témoigner parce que je veux que la lumière soit faite.

Seulement, qu’ils (dirigeants) sachent qu’aujourd’hui c’est eux, mais demain ça sera forcément un autre. Le jour de la résurrection, ils seront interrogés sur la façon dont ils ont gouverné. Ils n’ont qu’a cessé de raconter du n’importe quoi. C’est Dieu qui leur a confié ce pouvoir, il pourra également le leur retirer. Qu’ils arrêtent de mentir et laissent les gens en paix. Le mal est déjà fait, il ne faut pas qu’il en rajoute. S’il (Kassory) dit qu’on nous a intimidés pour ne pas témoigner cela va nous choquer.

En tuant nos enfants, ils nous ont tués aussi. Celui qui tue ton enfant, il faut dire qu’il a tué ton espoir. Tu n’as plus raison de vivre. Mais comme on est croyants, en toute chose on s'en remet à Dieu. C’est pourquoi actuellement on mange et on essaie de se tenir. Sinon avec ce qu’ils nous ont fait, on croyait que c’est eux qui allaient nous défendre, mais c’est eux qui nous tuent et ils mentent là-dessus, c’est pitoyable. Mais, qu’ils sachent Dieu existe et qu’il les observe.

Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, nous sommes des pauvres innocents, on n’a pas d’armes et la seule force qu’on a, c’est notre croyance en Dieu. Mais qu’ils sachent qu’ils seront ressuscités et interrogés sur leurs actes. Qu’ils réfléchissent et se mettent à notre place pour se dire : « et si c’était mon enfant » ! C’est vrai qu’on ne peut rien contre eux, mais Dieu, lui est capable. Que ça soit ici, ou à l’au-delà, le jugement sera fait.

Le cimetière de Bambéto où repose votre enfant sera momentanément fermé, au moins pendant deux semaines, a annoncé le ministre de la ville en raison des travaux d’aménagement qui y seront effectués. Comment avez-vous accueilli cette décision ?

Quand j’ai appris ça je ne savais pas quoi dire. Tu peux maltraiter quelqu’un de son vivant, mais si tu le tues, il faut le laisser se reposer au moins. Mais tu le tues et tu veux encore le suivre là où il repose encore, c’est inhumain. Mais quand une personne n’a pas de cœur, elle ne peut pas penser à cela. Ces gens-là, tout ce qu’ils font ne nous étonne pas. Sinon, il y a beaucoup de domaines en Guinée, à Conakry notamment. On peut trouver des lieux pour en faire ce qu'on veut, et laisser ceux-ci là en paix, mais comme les gens qui veulent agir de la sorte ne sont pas des humains et pensent qu’après la mort c’est la poussière, c’est pour cela ils font ça. On dirait qu'ils ont une pierre à la place du cœur.

Quel message avez-vous à lancer à l’endroit des autorités ?

Je demande aux autorités de nous aider afin que la lumière soit faite sur ces tueries. Aujourd’hui, nos enfants sont partis, nous ne voulons plus que cela arrive à un autre enfant. Nous voulons que cela s’arrête. Que l’opinion nationale et internationale sache que nous réclamons justice. Que les autorités sachent que c’est elles qui nous gouvernent. Ils ont la chance que la force soit de leur côté mais la force restera à Dieu. Un jour viendra, Dieu leur demandera des comptes et chez lui, il n’y a pas de parenté, ni de force, il ne connait que la vérité. Mais peu importe le temps, la vérité sera dite.

Alors, qu’ils réfléchissent 10 fois avant d'agir. Nous ne sommes rien devant eux, aujourd’hui, mais demain, (devant Dieu ndlr), on ne va pas laisser. Ce qu’ils nous ont infligés, Dieu le leur fera payer, que ça soit ici dans ce monde ou à l'au-delà. Ils ont tué nos enfants dans le vide, ils nous ont également tués, nous survivons seulement. Nos enfants qui constituaient notre espoir. J’ai investi pendant 20 ans sur l'éducation de mon fils, espérant qu'un jour il deviendra quelqu'un pour me soutenir, ils le tuent en lui tirant une balle dans la poitrine. Vingt ans ce n’est pas 20 jours ni 20 minutes. Mais comme Dieu existe, on s’en remet en lui.

 

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 664-72-76-28

Créé le Mercredi 28 avril 2021 à 8:25

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