Labé-Immersion dans l'univers de l'artisanat: Des tisserands à bout de souffle…

Labé
Un tisserand dans son atelier à Popodara
Un tisserand dans son atelier à Popodara

LABE-Dans le secteur de l’artisanat en Guinée, le métier de "tissage textile" est l'un de ceux dont l’avenir est compromis. Le manque de matières premières doublé à la rareté des débouchés menacent l'avenir de la filière. A cela s'ajoutent les effets de la crise liée à la pandémie de Covid-19. A Labé, les tisserands sont organisés en plusieurs groupements. Exercé, en majorité, par des personnes âgées, le métier à tisser est à bout de souffle.  Éprouvés par la crise économique et sanitaire, les acteurs s’inquiètent pour l’avenir du textile guinéen et interpellent le gouvernement. Reportage.

Maître Pêtè se souvient encore de l’effervescence que la fête Donkin "Leppi" a suscitée en 2019 pour promouvoir le textile guinéen tout en déplorant « le sabotage » qui s’en est suivi.  «Nous nous débrouillons pour maintenir le métier afin de léguer le savoir à nos enfants. Nous l’avons hérité de nos parents. Nous continuons à vivre de ce travail malgré les difficultés et les obstacles. Ce n’est pas facile de gagner sa vie dans ce travail. Nous entendons souvent parler des appuis ou des aides en faveur des artisans, nous ne voyons rien. Il fut un moment certains medias ont fait la promotion des artisans. Les gens se sont intéressés, nous avons vraiment vendus. Après, des détracteurs nous ont accusés de surenchère. Nous ne demandons pas de l’argent, mais qu’on nous facilite pour écouler nos produits en fixant des règles et conditions afin qu’on vive de notre création », déclare Maitre Pêtè Diallo, formateur des tisserands à Labé.

Dans la sous-préfecture de Popodara située à 18 km de Labé centre sur la route du Sénégal, plusieurs ateliers et groupements de tissage y sont installés. Trouvé dans son atelier, Amadou Oury Barry explique les difficultés auxquelles ils sont confrontés.

 « Il faut dire que depuis 2001, le tissage traditionnel ne fonctionne pas normalement. Notre volonté est de voir le marché du textile local se développer. Pour cela, il faut installer une politique réelle et un appui du gouvernement. Tout ce que nous faisons ici est destiné à l’étranger, les pays voisins, notamment, le Sénégal, la Gambie. Il nous faut un appui financier pour pouvoir exporter, mais s’il y avait un marché sur place, on allait attendre les clients devant nos portes. Même ce trafic, le coronavirus est venu bloquer. Les méventes sont énormes, nous demandons de l’aide. Nos innovations nous ont permis de faire un grand pas. A l’époque de nos parents, il fallait 12 étoffes pour confectionner un pagne alors que nous, nous avons réussi la prouesse d’utiliser 4 étoffes pour un pagne, ensuite 3 pour un pagne. Aujourd’hui, nous avons tout élargi, actuellement nous faisons un pagne avec une bande d’étoffe. C’est un exploit. En un tissage, nous sortons directement un pagne complet », explique Amadou Oury Barry explique, président du groupement des tisserands de Garky.

Du haut de ses 70 ans, le souci majeur de Lamina Sow, n’est pas que la faible recette, mais le risque de voir disparaître son métier. « La sauvegarde de ce métier est une inquiétude pour nous aujourd’hui. Les enfants n’ont plus le courage d’apprendre à tisser à cause du faible revenu et du manque d'accompagnement. Les apprentis sont rares. Si le secteur fonctionnait à plein temps avec un revenu important, les ateliers à tisser seraient convoités, mais c’est le contraire.  Si les autorités font de l’artisanat une préoccupation, l’avantage pourrait être énorme, les ateliers à tisser vont augmenter partout parce que les besoins  vont monter. Malheureusement, ce n’est pas le cas. C’est pourquoi, dans ce petit atelier, il n’y a que nous, les vieilles personnes.  Nous sommes obligés de rester parce que le métier de tisserand est seul que nous ayons appris», explique l'artisan.

Pour valoriser ce métier à bout de souffle et aider ceux qui l'exercent à s'en sortir, certains tisserands proposent à l'Etat guinéen d'imposer le textile guinéen comme tenue scolaire.  Mamadou Yero Sow, tisserand interpelle l’État.  « Si le gouvernement guinéen adopte le textile local comme l’uniforme des élèves, ça serait une meilleure ouverture pour nous artisans et pour tout le monde d’ailleurs. Les innovations ne manquent pas aujourd’hui, c’est l’accompagnement qui fait défaut afin de nous mener très loin. Avant, on était exposé dehors avec toutes les intempéries, parce qu’il fallait étaler les fils à tisser sur une longue distance, ce qui est révolu de nos jours. On peut installer plusieurs machines à tisser dans une petite salle comme ici.  Au lieu d’un seul pied à tisser, maintenant, on fait plusieurs. Ce qui nous aide à faire vite le travail qui était impossible avant. Et rien n’est étalé à distance comme avant. C’est le marché qui pose problème», soutient maître Yero Sow.

Outre le manque de débouchés, les tisserands sont confrontés au manque des matières premières. Tandis que les aides annoncées par les autorités dans le cadre du plan de riposte contre Covid-19 sont toujours attendus. Amadou Oury Baldé, président groupement de tisserands de Popodara, explique.  

« C’est un travail difficile. Tout se passe dans la tête sur le modèle que vous voulez créer. Ensuite, il y a beaucoup de gymnastiques à faire avant d’arriver à la phase tissage. C’est après avoir transformé les fils en tissu que nous allons mettre la production à la disposition des marchands pour la vente. La souffrance qu’il y a dedans dépasse largement le revenu. Si les jeunes fuient ce travail, c’est à cause des difficultés énormes que nous traversons et aussi du revenu faible. Nous, les anciens, n’avons plus le choix que de continuer pour sauver la filière. Nous sommes, cependant, inquiets car, nous sommes loin de profiter du fruit de notre travail. Nous voulons qu’on mette des artisans à la tête de nos structures et non de personnes extérieures à notre profession », souhaite Oury Baldé.

L’autre problème qui perdure, explique Mamadou Yaya Diallo, vendeur de textile traditionnel au grand marché de Labé est liée à la fermeture des frontières. « Actuellement, les choses ne bougent pas tellement. Non seulement, là où, on envoie la marchandise, vers le Sénégal et dans la sous-région, tout est bloqué. L’importation des fils de Bamako aussi, le circuit est perturbé. Nous sommes frappés par un manque de fils noirs qu’on mélange avec les fils blancs pour produire les ‘’leppi’’. Le marché de fils est menacé. C’est rare actuellement, la crise persiste avec le problème de fils. Il faut absolument faire bouger le monde artisanal. Si notre culture et nos coutumes marchent c’est la Guinée qui gagne. La vente est difficile et les prix ne sont pas stables. Je vends les tissus, ce n’est pas moi qui fabrique. Si je trouve les fils, je donne aux tisserands, puis, je récupère le tissu pour revendre. A tout moment, il y a des variations de prix. En période de fête, le complet c’est entre 170 à 180 mille Gnf alors que le reste du temps les prix baissent jusqu’à 120000. C’est un véritable revers pour le secteur artisanal guinéen », déplore-t-il.

A l’occasion de la dernière foire artisanale de Guinée à Labé, le ministre d’alors de l’Artisanat, Thierno Ousmane Diallo avait promis aux tisserands de défendre le projet d’habiller les élèves guinéens en textile local. Les tisserands pensent que la matérialisation d’un tel projet ouvrirait la porte à l’emploi pour de nombreux jeunes ainsi que le marché des tissus traditionnels guinéens.  Quant à son aboutissement, maitre Mamadou Pété Diallo est pessimiste.

 « C’est notre souhait le plus ardent de voir les écoliers guinéens porter le textile comme tenue scolaire. On nous avait demandé des échantillons à cet effet au plus haut niveau. Particulièrement, j’avais envoyé 3 exemplaires d’échantillons de 3 mètres chacun, jusque-là, il n'y a pas eu de suite. Si ce projet est matérialisé, l’emploi des jeunes serait une réalité. Nous avons suivi toutes les formations pour améliorer le travail.  A notre tour, nous pouvons former d’autres jeunes. Mais, si le besoin n’est pas là, c’est le désespoir pour le marché et pour nous artisans. Pourtant, les méthodes ont vraiment évolué. La base de l’artisanat c’est ici à Labé. Nous sommes les auteurs des échantillons dès les premiers pas, mais, aujourd’hui, on ne parle plus de nous», regrette cet artisans.

 

Alpha Ousmane BAH (AOB)

De retour de Popodara

Pour Africaguinee.com

 Tél. : (+224) 664 93 45 45

Créé le Lundi 01 mars 2021 à 2:16

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