Dr Balla Moussa Touré : "Comment nous avons séparé les bébés siamois…"

Guinée
Dr Balla Moussa Touré
Dr Balla Moussa Touré

CONAKRY- C’est une première en Guinée ! Des médecins guinéens ont réussi une opération de séparation de Bébés siamois. L’exploit s’est passé dans une clinique de la place mais réalisé par des professionnels de santé guinéens. Docteur Ballamoussa Touré, chef d’unité de la chirurgie pédiatrique à Ignace Deen et coordinateur de l’équipe qui a réussi cette prouesse s’est confié à un journaliste d’Africaguinee.com.

AFRICAGUINEE.COM : Vous venez de réussir un exploit historique en réalisant cette opération de séparation de ces deux bébés siamois, orphelins de mère. Dites-nous comment cela a-t-il été possible ?    

DR BALLA MOUSSA TOURE : La naissance de ces bébés avait été largement relayée par les médias, il y a un mois et deux semaines de cela. J’ai reçu beaucoup d’appels me demandant de voir la possibilité de les opérer ou pas. J’ai répondu qu’en principe, on peut le faire en Guinée. Mais, le problème qui est là, il faudrait bien que les enfants soient amenés à Conakry et que je puisse les examiner. Puisqu’une malformation ne vient jamais seule, il fallait d’abord qu’on puisse voir s’ils n’ont pas d’autres problèmes. J’ai reçu 5 à 6 appels des gens du Seram.  J’ai vu les enfants à la télé, mais je ne pouvais pas me déterminer tant qu’ils ne seront pas à Conakry. Un monsieur qui a préféré garder l’anonymat a pris en charge leur évacuation de Faranah jusqu’à Conakry. Comme promis, il a fait envoyer les enfants en déplaçant un vol spécial qui est allé les chercher à Faranah. Mais, avant cela, il a été clair avec moi, en me disant que si je ne peux pas le faire, de le lui dire et qu’il va envoyer les bébés ailleurs puisqu’il tient à leur survie. Je lui ai fait savoir que si je ne pouvais pas, je trouverais des médecins compétents pour le faire.

Avant l’arrivée des enfants, j’avais déjà pris contact avec mes collègues médecins parce qu’on nous avait fait savoir que les bébés ont perdu leur maman. Il y avait un problème nutritionnel. J’ai contacté le directeur du Centre nutritionnel Donka, Dr Ibrahima Sory qui a mis à ma disposition une ambulance. On est parti chercher les enfants et on les a amenés. On a préparé les enfants pendant un mois et demi. Quand a vu qu’ils ont le poids normal, on a décidé de les séparer. En tant que coordinateur de l’opération, j’ai fait venir des pédiatres, des neurochirurgiens pour que chacun d’eux donne son avis. J’ai également fait venir des anesthésistes qui ont également donné leur avis. Nous avons fait des examens complémentaires y compris l’échographie cardiaque qui a montré clairement qu’ils ont deux cœurs solides, indépendants. Nous avons fait la radio qui nous a montrés qu’ils sont reliés par le coccyx, le sacrum qui est liée la phase dorsale. On a fait venir un neurologue pour savoir, si en faisant l’opération, ils pourront marcher. Celui-ci a confirmé que les deux sont indépendants de l’un à l’autre. Quand on a fait le TOGD (Transit Oeso-Gastro-Dueodénal), on a vu que les enfants ont deux anus avec un rectum collé. Alors, le souci majeur pour nous c’était comment séparer le rectum.  Je suis allé voir les anesthésistes qui ont accepté de faire le travail gratuitement. Ils se sont réunis et ont défini les tac-tic qu’ils doivent faire. De mon côté, je me suis fait entourer de jeunes chirurgiens et nous avons tenu des réunions pour définir comment aborder l’opération.

Le lundi 18 janvier 2021, les anesthésistes et nous, chirurgiens, sommes retrouvés à Ambroise Paré pour en discuter. Je ne pouvais pas faire l’opération dans un Centre hospitalo-universitaire (CHU). Le problème des siamois est compliqué dans la mesure où, il faut deux équipes d’anesthésistes et de chirurgiens. Il faut aussi une grande salle, deux grandes tables et des équipements. Je suis chirurgien et chef d’unité à Ignace Deen, mais, je ne pouvais pas le faire là-bas. On vient de créer un centre à Jean Paul II, mais là aussi, on ne pouvait parce qu’il y a qu’une seule table. C’est ainsi que nous avons pris contact avec le directeur de la clinique privée Ambroise Paré qui a accepté et a mis une salle à ma disposition. En plus, malgré il n’était présent, il a ordonné à tout le personnel de me faciliter le travail. Deux jours, avant l’opération, on a transporté les enfants de Donka pour la salle de cette clinique.

Le mardi 19 janvier 2021, toute l’équipe s’est retrouvée à 7 heures dans la salle. Ce qui m’inquiétait le plus, c’était comment endormir les bébés parce que la plupart des enfants quand on les opère, on les remet dans des fœtus dorsaux alors que ceux-ci sont liés.

Comment avez procédé ?

J’ai découvert que nous avons des compétences en matière d’anesthésie présentement en Guinée. En tant que chirurgien, j’ai constaté que ces anesthésistes ont intubé ces jumeaux-là de façon très simple et cela n’est pas donné à tout le monde. Franchement, cela m’a rassuré davantage. Entouré des jeunes chirurgiens, nous avons commencé le travail, Dieu nous a aidés, on a réussi à séparer les deux enfants. Nous avons fait une incision au niveau de la peau. Arrivés au niveau de l’os, comme c’est des enfants, nous avons quand-même séparer sans perte de sang.

Après l’opération, est-ce que leur état de santé est rassurant ?

Le problème maintenant était que l’un avait un anus très petit, mais cela ne nous a pas trop inquiétés parce que je suis habitué à gérer ces cas pareils. Nous lui avons donné l’anus normal. De façon technique, on n’a pas rencontré un grand problème. Les rectums qui étaient accolés, on a réussi à les décoller sans qu’il n’y ait lésion, effraction du rectum. Je suis resté 2 heures de temps après l’opération, les enfants se sont bien réveillés, ils gesticulaient leurs pieds, ils pourront marcher et on les a remontés dans leur salle avant que je ne revienne chez moi.

Vont-ils garder des séquelles ?

Ces enfants seront normaux comme tous les autres car rien ne leur manque. Ils étaient fusionnés maintenant ils ne le sont pas, chacun d’eux est autonome. Je vous le garantis, ceux qui se demandaient sur la continence des enfants (s’ils ne vont pas perdre les selles ndlr) parce que l’anus était là, donc je leur garantis qu’ils n’auront pas cela. Je suis obligé de suivre ces enfants.

Désormais, face à d’éventuels cas, les médecins guinéens seront-ils capables de les gérer ?

Nous avons beaucoup de compétences parce je dois vous dire que j’étais vraiment surpris que l’équipe ds anesthésistes sur place ait pu les endormir facilement. Ça prouve que si on se met ensemble, avec une bonne coordination, comme je l’ai fait, nous pouvons opérer tous ces enfants sur place. Il y aura moins d’évacuations quand-même, même s’il faut, bien-sûr, un plateau technique plus ou moins amélioré. Car, je vous assure que si Donka fonctionnait actuellement, on allait faire ce travail là-bas.

Est-ce que votre équipe a bénéficié d’une expertise étrangère ou privée lors de l’opération ?

Tous ces médecins y compris moi, travaillons au compte de l’Etat. Tout le monde l’a fait de façon gratuite. C’est moi qui ai demandé au directeur de la clinique Ambroise Paré de nous prêter sa salle parce tout simplement le bloc opératoire est assez grand et il y a deux appareils d’anesthésie et deux tables.

 Un dernier message ?

C’est une première fois que cela arrive en Guinée. Il faut que les gens sachent que ce ne sont pas tous les malades qu’il faut évacuer. Nous avons assez de compétences en Guinée, capables de faire beaucoup de choses mais nous avons besoin de la confiance de la population. Je profite de l’occasion pour remercier ce monsieur Mara qui a fait confiance en moi et qui a fait déplacer l’avion pour aller chercher les enfants. Je remercie toutes les équipes, le Directeur de la clinique et tout le monde.

Interview réalisée par  Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel: (00224) 610-02-09-39

Créé le Jeudi 21 janvier 2021 à 9:41