Cellou Dalein Diallo parle : " Alpha Condé a une milice dans l’armée…"

Interview
Cellou Dalein Diallo, leader de l'UFDG
Cellou Dalein Diallo, leader de l'UFDG

CONAKRY- Dans son "bras de fer" permanent avec Alpha Condé, Cellou Dalein Diallo est loin de s'avouer vaincu. L'ancien Premier Ministre annonce que l'opposition est en train de réfléchir sur une nouvelle stratégie pour faire face à la nouvelle donne. Est-il prêt à négocier avec Alpha Condé pour obtenir la libération de ses proches ? Quel bilan dresse-t-il de son action politique en 2020 ? Qu'envisage-t-il pour obtenir la reconnaissance de sa victoire ? Le leader de l'UFDG qui accuse le Chef de l'Etat d'avoir une "milice dans l'armée" parle sans détour.  

AFRICAGUINEE.COM : L'année 2020 tire vers sa fin. Quel bilan dressez-vous de votre action politique ?

CELLOU DALEIN DIALLO : Mon action politique ne peut être dissociée de celle de l’UFDG et du FNDC. Parce qu’ensemble, nous avons lutté contre le changement de constitution depuis octobre 2019 pratiquement jusqu’à septembre 2020. Ce combat était épique ! Nous nous battions pour garantir l’alternance dans la démocratie guinéenne. Nous avons fait beaucoup des sacrifices, organisé beaucoup de manifestations à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, en province comme dans la capitale. On a mobilisé beaucoup de monde pour montrer que les guinéens n’étaient favorables à ce changement de constitution. Qui, comme on l’a dit, était d’abord une violation d’un serment prêté deux fois par Alpha Condé à l’occasion de son investiture en 2010 et en 2015. Cette constitution, rappelons-le, disposait que nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs ou non. Et Alpha avait juré de respecter et de faire respecter cette constitution. C’était donc un parjure.

Sur le plan éthique et sur le plan moral, ce n’était pas défendable. Sur le plan du droit non plus, parce que lorsque vous jurez de respecter la constitution, vous devez respecter cette constitution qui avait rangé dans les dispositions intangibles, les dispositions relatives au nombre et la durée des mandats du président de république. Donc, ce combat était légitime, il a été bien mené. On a prouvé à la face du monde que les guinéens n’étaient pas d’accord. Le jour du double scrutin, le 22 mars 2020, les guinéens ne se sont pas mobilisés, mais Alpha a fait déclarer par la CENI et valider par la cour constitutionnelle que sa constitution était passée. Et qu'il y avait aussi une nouvelle Assemblée nationale qui, convenons-en, n'est nullement représentative. Donc, mon combat c’est celui de l’UFDG et du FNDC pendant l’année 2020. Je crois que nous avons réussi.

L’UFDG a participé aussi à cette élection présidentielle, parce que nous avions estimé, qu’en plus des manifestations dans les rues et sur les places publiques, on devrait aussi lutter contre le 3ème mandat dans les urnes. Nous sommes allés, nous nous sommes organisés en un mois. Ça montre d’abord la capacité d’organisation et de mobilisation du parti. Parce que la décision n’avait pas été facile. Nous avons décidé de participer aux élections un mois avant. Et le parti s’est mobilisé, s’est doté des moyens lui permettant, non seulement de gagner les élections, mais aussi d’avoir les preuves de cette victoire. Ce n’était pas simple. Nous étions présents dans tous les bureaux de vote, représentés par deux agents, formés et équipés pour veiller au déroulement du scrutin et nous envoyer les copies des procès-verbaux (PV). Ce n’était pas donné d'avance.

Il a fallu l’engagement de nos militants et la mobilisation des jeunes pour accomplir cette mission. Et elle été bien accomplie. Dans la nuit du dimanche à lundi, on a obtenu tous les résultats et qui montraient qu’on avait largement gagné avec 53,84% ce scrutin-là. Et le lundi, nous étions fondés à donner ces résultats-là. Et nos jeunes ont commencé à manifester, mais bien-sûr hélas, les forces de défense et de sécurité se sont mises à tirer sur eux. Le lundi déjà il y avait 5 morts. Ensuite, ils ont continué le carnage toute la semaine. Aujourd’hui on est à 50 morts. Comme je l'ai dit, Alpha Condé prenant conscience qu’il avait perdu cette élection, naturellement il a réquisitionné l’armée et a déclenché la violence que vous avez vécue contre le vrai vainqueur, contre ses alliés et contre ses partisans. Le bilan est là : aujourd’hui, il y a beaucoup de morts, beaucoup de destructions des biens, la violation des domiciles dans les quartiers réputés être nos fiefs et la justice a été mobilisée et instrumentalisée pour accompagner et légitimer cette violence. Des mandats d’arrêts ont été délivrés, des commissions rogatoires également à la DPJ (direction de la police judiciaire) autorisant celle-ci à arrêter à n’importe quelle heure et n’importe qui dans les fiefs de l’opposition.

Parlant de l’action de la justice dans cette vague d’arrestations, il y a aujourd’hui beaucoup de vos proches qui croupissent en prison. D'un côté vous vous battez pour leur libération, de l’autre également vous exigez la reconnaissance de votre victoire. Comment concilier les deux et obtenir un résultat ?

Nous nous battons pour le respect de la loi et le respect de la vérité des urnes. Les gens qui ont été kidnappés, qui sont séquestrés et qui sont en prison, c’est en violation de leurs droits et libertés, c’est en violation des lois de la république. Alors nous, nous voulons que le gouvernement de monsieur Alpha Condé respecte la loi. Parce qu’il ne l’a jamais respecté. Aujourd’hui, il s’est emparé du pouvoir. C’est un pouvoir illégitime. Nous demandons à ce que notre victoire soit reconnue, mais nous exigeons aussi que les droits et libertés de nos compatriotes, de nos partisans et de nos alliés soient respectés. C’est la même chose, c’est le même combat. Parce que si on respecte la loi, ils ne seraient pas en prison, si on respecte la loi et la vérité des urnes, la victoire nous serait reconnue.  Donc, c’est un combat commun. Maintenant il y a plusieurs sous objectifs à l’intérieur. Mais nous exigeons la libération des gens parce qu’ils sont arbitrairement arrêtés et détenus pour leur opinion. Ce sont des prisonniers politiques. Nous exigeons aussi que la vérité des urnes soit respectée parce que c’est ce qui est prévu par la loi.

Parlant de l’emprisonnement de vos proches, Chérif Bah, Ousmane Gaoual Diallo, Cellou Baldé et Abdoulaye Bah qui affecte aujourd’hui l’UFDG. Est-ce que vous seriez prêts à faire un geste ou à négocier pour parvenir éventuellement à leur libération ?

On n’a pas des gestes à faire ! C’est monsieur Alpha Condé qui en a à faire. Il faut qu’il accepte de respecter la loi et de faire respecter la loi. D’abord, nous rendre notre victoire, mais ensuite de ne pas arrêter illégalement et arbitrairement des citoyens qui n’ont fait qu’exprimer leur opinion et d’adhérer dans un parti politique légalement autorisé.

Pourtant certains estiment que le président Alpha Condé a fait un premier pas en tendant la main à l'opposition…

Est-ce que honnêtement vous avez vu une main tendue fraternelle lorsqu’il se livre à des telles exactions à Wanindara, à Dubréka et sur le long de l’axe ?  Lorsqu’il arrête arbitrairement des gens, est-ce une main tendue ? Il arrête le vice-président d’un parti politique, en l’accusant de fabrication et de détention d'armes de guerre. Où est la main tendue ? Mais ce n’est pas vrai. Qu’est-ce qu’on va offrir pour obtenir la libération de ces gens ? On ne peut que dénoncer l’arbitraire et exiger leur libération. Nous savons qu'à cet égard, nous sommes soutenus par toutes les forces démocratiques, par tous les compatriotes et partout les partenaires attachés au respect des droits humains et des libertés fondamentales.

A l’évidence Alpha Condé fait la sourde oreille face à vos revendications. A part les manifestations, les villes mortes, quelques fois les sit-in, quel autres moyen disposez-vous pour le faire plier ?

D’abord pour il ne le fait ? C’est parce que c’est un dictateur. Il a fait un coup d’Etat électoral, il veut garder le butin alors qu'il sait qu’il n’en a pas le droit. Donc, il utilise la force comme il a une milice dans l’armée qu’il continue de corrompre et à laquelle il garantit l’impunité totale pour réprimer. Il utilise cette voie-là, c’est tout ! Il n’y a pas de Droit, il a toujours violé la loi. Il n’applique la loi que lorsque ça l’arrange ou ça arrange son Pouvoir. Qu’est-ce que nous faisons par rapport à tout ça ? Ce n’est pas une question qui est posée à l’UFDG, mais c’est une question posée aux guinéens. Est-ce que nous allons accepter la violation permanente des lois de la république, la violation des droits humains, la corruption et le détournement des deniers publics lorsque la population croupit dans une misère et n’arrive pas à assurer les deux repas par jour ? C’est toute la gouvernance d’Alpha Condé qui est en cause. Et ce n’est pas une affaire exclusive de l’UFDG, c’est une affaire des guinéens.

Regardez l’état de nos infrastructures aujourd’hui : avec tout l’argent qui est sensé entrer dans le trésor public, mais qui malheureusement est utilisé pour enrichir le clan. C’est ça qui est révoltant ! Les gens n’arrivent pas à vivre décemment alors que les ressources sont immenses avec l’explosion des exportations de la bauxite et de l’or dont les prix sont bons. On ne le dirait pas parce que les ressources vont ailleurs.

Dans ce cas, est-ce que l’opposition ne devrait pas observer une pause, sensibiliser davantage les populations pour qu’elles adhèrent à tout ce que vous venez expliquez-là ?

Oui, peut-être, pourquoi pas ? Nous sommes en train de réfléchir quelle est la meilleure stratégie à adopter pour faire face à l’état de siège que nous vivons notamment dans la commune de Ratoma et dans la commune de Dubréka ainsi que dans les fiefs de l’opposition. Aujourd’hui, le déploiement des forces défense et de sécurité (armée, police et gendarmerie) et qui tirent sur tout ce qui bouge, qui commettent des exactions énormes contre nos populations, comment on fait face à ça ? Il est hors de question de renoncer, mais il faut trouver une stratégie. On est en état de siège. Est-ce que Alpha Condé va maintenir cet état de siège en permanence ?

Vos bureaux et le siège de votre parti politique sont toujours occupés. Avant il y a eu des perquisitions, des cadres de l'élite dirigeante a même qualifié l'UFDG de parti terroriste. Craignez-vous une suspension de l'UFDG ?

Nous, on est légaliste, on est des républicains. On a essayé de respecter la loi. Nous savons que manifester dans les rues et sur les places publiques est un droit constitutionnel, tuer un manifestant est un crime imprescriptible. Nous continuons d’exercer nos droits et il continue de tuer. A un moment donné, comme vous l’avez dit, on s’arrête mais où va-t-on avec cette dictature ? Il ne respecte pas la loi, ni la constitution sur laquelle il a juré. Qu’est-ce qu’on fait ? C’est une question qui se pose à la Guinée. Est-ce qu’il veut dissoudre l’UFDG ? Il en a toujours eu l’intention. Ça ne me surprendra pas, mais l’UFDG n’est qu’un contenant. Le contenu, c’est la volonté populaire de changer la Guinée, d’instaurer une démocratie, de réconcilier les guinéens, de promouvoir l’unité, la fraternité, la tolérance et la confiance entre les guinéens, de faire en sorte qu’il y ait une exploitation judicieuse des ressources naturelles du pays pour le développement et pour le bien-être de tous les guinéens. Ça, au sein de l’UFDG et en dehors, il y a beaucoup de guinéens, de démocrates, de patriotes attachés à ces valeurs-là. Le combat continuera sous une forme ou sous une autre.

Le combat pour la reconnaissance de la victoire que vous revendiquée, n'est-il perdu d’avance dès lors qu'Alpha Condé a été installé ?

Non ! Il n’est pas perdu d’avance. L’ANAD, l’UFDG et toutes les forces démocratiques du pays continueront à exiger le respect de la loi, le respect de la vérité des urnes. Maintenant, je sais qu’Alpha Condé s’appuie sur sa milice qui est dans l’armée qui bénéficie de la manne minière, qu’il corrompt. Il lui garantit naturellement l’impunité, il lui inculque la haine contre l’UFDG et ses militants, mais ça ne peut pas continuer. Nous disons que c’est une situation qui ne peut pas continuer. Pour l’instant, il a les moyens d’utiliser cette milice-là pour réprimer, pour commettre des exactions, pour arrêter, d'autant plus que la justice est à sa dévotion, cette situation prévaut aujourd’hui, mais elle ne peut pas continuer.

L’action de l’UFDG aujourd’hui sur le terrain est moins animée qu’avant. Des militants de votre parti estiment que vous êtes isolé et que vous menez le combat seul alors qu'il y a d'autres hauts responsables du parti qui sont en liberté. Avez-vous ce sentiment d'isolement ?

Non pas du tout. Nous n’avons pas de siège, je n’ai pas accès à mes bureaux, ni à mon siège mais le parti fonctionne. Aujourd’hui, il y a un élan de solidarité très fort avec les prisonniers, avec le parti. Aussi bien les fédérations de l’extérieur que celles de l’intérieur, il n’y a pas de risque d’une baisse d’activités du parti. Les gens sont mobilisés, ils sont même révoltés par les exactions que l’UFDG et ses militants subissent de la part du pouvoir, mais il est loin d'eux de se décourager, on le sent. Ne craignez pas pour ça. Ce sont des gens motivés, les militants de l’UFDG ne sont pas des militants alimentaires. Il n’y a aucun risque à cet égard. Au contraire ça renforce, ça galvanise nos troupes. Maintenant, les moyens d’actions, étant donné l’état de siège que nous vivons, on ne peut pas tout de suite faire une manifestation qui mobilise des millions comme on l’a fait auparavant lorsqu’une manifestation était autorisée et encadrée. Donc, c’est évident lorsqu’une manifestation est interdite et réprimée, ce n’est pas facile de mobiliser. On doit l’avouer parce qu’il y a l’instinct de conservation chez l’homme et on sait que les gens tuent. Mais est-ce que cette situation va perdurer ? Moi je pense que non.

Le pouvoir ne peut pas mettre en permanence les forces de défense et de sécurité dans la rue pour empêcher toute manifestation.  En suspendant le droit de manifester, en utilisant parfois la COVID-19 à tort, c'est une violation de la constitution. Parce que quand il était question de faire sa campagne, d’organiser son coup de force électoral, rien n’était interdit. Mais maintenant, comme il s’agit de protester contre le holdup électoral, voilà il fait recours encore au Coronavirus pour interdire les manifestations et pour les empêcher en mobilisant l’armée, la police et la gendarmerie et en leur garantissant l’impunité lorsqu’ils font usage de leurs armes à feu.

A suivre…

Interview réalisée par Diallo Boubacar 1

Et Oumar Bady Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 655 311 112

Créé le Mercredi 30 décembre 2020 à 18:14