Guinée : Comment l’immigration clandestine a ruiné des familles ?

Immigration clandestine
Mariam Kolié
Mariam Kolié

N'ZEREKORE-Malgré ses énormes potentialités minières, énergétiques et agricoles, la Guinée figure en tête du peloton des pays à fort taux de départ de migrants clandestins en Afrique subsaharienne. En plus des pertes en vies humaines qu’elle engendre, la migration irrégulière a des conséquences financières catastrophiques pour les familles.

A N'zérékoré, comme dans beaucoup d’autres régions du pays, certains qui ont revendu les biens de la famille pour tenter l’immigration clandestine vers l'Europe. Le voyage a viré en cauchemar pour de nombreux candidats. De nombreuses ont été ruinées. Nous avons rencontré certaines familles victimes et des candidats malheureux.

« J’ai un ami en Algérie, c’est lui qui m’a trompé. Quand je suis venu du Libéria en 2016, mon papa avait deux parcelles que j’ai revendues à 25.000.000 FG. Nous étions trois. Nous avons pris la route. Nous sommes passés par Kankan pour aller à Bamako. Arrivés à la frontière du Mali, les militaires nous ont retirés chacun 5.000.000 Gnf en nous disant que c’est les frais de la levée de barrage. Arrivés à Bamako aussi, on a eu à faire à un faux rabatteur. Il nous a dit qu’il a un réseau en Algérie. Il nous a retirés chacun 7.500.000 Gnf. Nous avons fait deux semaines pour arriver à Gao. On était restés dans une cours fermée durant une semaine. Avant le départ de Gao, ils nous ont dit de leur donner nos appareils y compris l’argent en nous promettant qu'une fois arrivée à destination, on va vous les rendre. J’avais plus de 75.000 Fcfa. J’ai tout donné ainsi que mon téléphone. Le premier chauffeur nous a laissés en cours de route à au moins 100 km vers 21 heures. Il est parti avec notre argent et nos téléphones. Un autre chauffeur est venu. Donc on ne savait plus à qui s'en prendre. A Kidal, notre voiture est tombée en panne. Nous avons fait 3 jours sans manger. Arrivés à Timilawi, ils nous ont emprisonnés à nouveau en nous demandant de payer 3 millions 500 mille Gnf chacun. Là-bas, il y a des prisons dangereuses. On y a passé deux semaines. Dès que tu n'arrives pas à payer la somme demandée, tu n’as pas droit de manger, ni de te laver. Et chaque jour, on te donne 50 coups de fouet jusqu’à l'arrivée de ton argent. Les 25.000.000 Gnf, j’avais tout dépensé avant d’arriver à Timilawi. Je n’avais rien, il fallait appeler la famille», témoigne Daniel Grovogui.

Si Daniel a vendu les parcelles de son père, d’autres candidats à la migration irrégulière se servent de leur héritage. Par contre, certains vont jusqu’à soustraire de l’argent dans le but d'aboutir à leur rêve.

«Tout a commencé le 12 juin 2017. Un de mes frères est venu me demander de partir avec lui en Europe. Il avait l’argent de son héritage.  Nous sommes passés par la Côte d’Ivoire, le Burkina, le Niger, Agadez, Algérie, jusqu’en Libye où nous avons été interceptés par les rebelles. Ceux qui nous convoyaient nous ont revendus à 1500 dinars. Les rebelles nous emprisonnés pendant 1 mois 2 semaines. Il a fallu que la famille paye 10 millions Gnf pour qu’on nous libère. Et nous avons continué pour Zabrata», explique Cé Maurice Koiba qui, depuis son retour au bercail, préside une Ong de lutte contre la migration irrégulière.

«Je me rappelle, c’était un samedi, vers 16 heures, un ami qui se nomme aussi Pierre est venu me voir à la maison. Il m’a dit que j’ai récupéré une somme de 70.000.000 FG donc je voudrais qu’on quitte le pays. Je lui ai demandé comment tu as eu cet argent ? Il a refusé de me le dire. Il m’a dit si tu veux aller, allons ou si tu ne veux pas, reste ici. Je lui ai dit non, arrêtons ça, cherchons à retourner la somme. Mais, comme j’avais l’intention de partir, j’ai finalement acquiescé. Nous avons bougé le même jour vers 18 heures pour Kankan en partance pour Mali. A Bamako, on ne connaissait personne. Nous avons payé 90 mille Fcfa aux convoyeurs chacun pour rejoindre Algérie. Arrivé à Gao, le chauffeur qui conduisait le car a profité d’un arrêt pour prendre la fuite. Nous avons passé 3 jours là-bas. J'ai dit à mon ami que je voulais retourner à Bamako. Il a menacé de me retirer l’argent si je devais me retourner. J’étais obligé de continuer le voyage. Arrivés à la frontière de l’Algérie, ils nous ont demandé 100 mille Fcfa que nous avons payés. Il y avait un qui portait une tenue militaire qui a dit en anglais :  il parait que les enfants-là ont beaucoup d’argent, donc nous allons les récupérer. J’ai expliqué à mon ami en guerzé que ceux-ci voulaient récupérer notre argent. Il m’a dit de ne pas avoir peur. J’avais une somme de 45.000 Fcfa. Comme je savais que cet argent pouvait me servir de transport retour jusqu’à Bamako, je me suis caché et j’ai pris le chemin du retour. Mon ami, lui, il a continué jusqu’en Algérie où il a vécu deux ans en vain. Finalement, il était obligé de revenir au pays reprendre les études comme moi», confie Pierre Hatiguila Bilivogui.

Mariame Kolié se souvient encore lorsqu’en 2016 son frère qui faisait la 12e année a abandonné ses etudes pour se lancer dans la migration irrégulière.

«En novembre 2016, il a pris la moto de l’épouse de son homonyme. Il est parti à Kankan revendre la moto. C’est cet argent qui lui a servi de transport pour aller en Algérie. Dès qu’il a quitté ici, son numéro ne passait pas. Le 3e jour à 00h, il m’a appelé. Dès que j’ai décroché, j’ai commencé à pleurer. Il m’a dit tu pleures ? Nous sommes en Mauritanie comme ça, on nous demande chacun 1.800.000 Gnf. Le lendemain matin, j'ai appelé ma sœur qui est à Yomou qui m'a envoyé 400.000FG que j’ai complété et envoyé à mon frère. Quand ils sont arrivés en Algérie, il m’a demandé 2 millions Gnf. En ce moment, j’étais simple stagiaire à l’ISFAD.

J’avais l’argent des frais de scolarité et autres sommes qui ne m’appartenaient pas. J’ai tout pris pour l’envoyer. 6 mois après, il m’a appelé pour me demander 2 millions 500.000 Gnf. Cela a coïncidé que j’avais récupéré 2 millions 300 mille Gnf de ma tontine. Je lui ai encore envoyé tout cet argent. Ils sont ensuite allés au Maroc où il est tombé malade. Il m’a encore demandé de l'argent. Nous sommes restés dans ça et tous mes projets sont tombés à l’eau. Je devais acheter une parcelle pour construire. Mais tout cela s’est arrêté à cause de lui. Parce que nous avions perdu notre maman depuis 2001. Et après sa mort, notre papa nous a abandonné. Maintenant pour aller en France, c’est là-bas, il avait demandé une grosse somme et je ne pouvais pas gagner ça. On avait une plantation de palmiers à Yomou. Mon papa a accepté de revendre ça et lui a envoyé les 20.000.000 Gnf qui étaient toujours insuffisants», explique Mariame Kolié.

Au-delà de l'impact financier, plusieurs familles ont perdu les leurs. « Pendant la traversée, il y a eu assez des choses horribles. Parce qu’il faut équilibrer le bateau. Tous ceux qui faisaient la pagaille, on les faisait descendre dans la mer», raconte Cé Maurice Koiba.

« A Zabrata, on était plus de 120 personnes. Le bateau a fait un accident. Il y a eu 49 morts. Moi, j’ai eu la vie sauve. J’ai vu que je n’avais pas ma chance là-bas. Je suis allé au Maroc pour tenter le grillage. J’ai fait 6 mois là-bas en vain. Je suis revenu en Algérie pour retourner en Lybie», ajoute Daniel Grovogui, qui a finalement décidé de regagner le bercail.

Ces jeunes qui ont été confrontés à l’enfer de la migration clandestine ont pris conscience et conseillent aujourd'hui aux potentiels candidats de rester au pays et d’entreprendre. Après leurs mésaventures, certains ont bénéficié du programme d’insertion de l’OIM (organisation internationale pour les migrations). D'autres par contre n'ont pas encore eu la chance d'être réinsérés.

Un reportage de SAKOUVOGUI Paul Foromo

Correspondant régional d’Africaguinee.com

A Nzérékoré

Tél : (00224) 628 80 17 43

Créé le Vendredi 18 décembre 2020 à 19:49