Abé Sylla tacle Alpha Condé: "Je m’attendais à un Mandela, voilà un Mugabé…"

Interview
Abé Sylla
Abé Sylla

CONAKRY-Candidat à l'élection présidentielle du 18 octobre, Ibrahima Abé Sylla, vient de s’exprimer sur le processus électoral en cours. Le président du parti Nouvelle génération pour la République (Ngr) doute de la crédibilité du fichier électoral et annonce qu’il n’est pas exclu que les 11 candidats de l’opposition fassent front commun contre Alpha Condé pour demander le report du scrutin en attendant de s’assurer de la fiabilité du processus. Allié avec Cellou Dalein en 2010 et avec Alpha Condé en 2015, M. Sylla dit rêve d'être le président de la République dès 2020. Mais il s’inquiète aussi de la consigne donnée par Sidya Touré. Lisez…

AFRICAGUINEE.COM : Quelle lecture faites-vous du processus électoral en cours ?

ABE SYLLA : Jusqu’à ce niveau, le processus continue son chemin. Mais, nous avons des réserves sur plusieurs points du processus électoral, notamment, le fichier et la CENI (commission électorale nationale indépendante) parallèle. J’espère que tous ces problèmes seront résolus avant les élections à venir.

Vous parlez de l’existence d’une CENI parallèle. Expliquez-nous ?

Il y a la Ceni que nous connaissons tous. Mais, il y a une Ceni parallèle qui manipule les données de base du fichier et qui fait en sorte que le parti au pouvoir gagne à tous les coups. C’est une autre Ceni mise en place par le pouvoir.

Les résultats de la révision exceptionnelle du fichier font état de plus de 5 millions d’électeurs. Quelle analyse faites-vous de ces statistiques ?

La publication des statistiques du fichier a démontré encore une fois la mascarade. Quand on dit que Kankan à 22% de l’électoral c’est de l’ironie. Si vous regardez très bien, il y a plus de monde qui vit dans la commune de Matoto qu’à Kankan. Pareille pour Ratoma, Dixinn et Matam. Ça se voit qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans ce fichier. Je recommanderai qu’on reprenne carrément ce fichier avant les élections. Puisque cela risque de causer de problèmes.

Peut-on s’attendre à une convergence de vue des candidats de l’opposition autour de la reprise du fichier électoral ?

Les 11 partis engagés dans le processus ont tenu une réunion présentement. J’ai envoyé deux représentants. Je suis sûr qu’il y aura des recommandations et les leaders vont prendre une décision commune.

Y a-t-il possibilité d’alliance avec d’autres partis ?

Pas pour le moment. Mais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes visions et nous voulons tous un changement.

En 2010, vous êtes allés en alliance avec Cellou Dalein et en 2015 avec Alpha Condé. A quoi peut-on s’attendre en 2020 ?

Je veux être président, donc nous allons nous battre pour avoir un bon résultat. Comme vous le savez, actuellement, Cellou a son bastion électoral à lui. En Basse côte, il y avait Sidya Touré, mais qui cette fois-ci, n’est pas dans le processus. Il y a aussi le pouvoir qui fait des manœuvres à travers ses petits fonctionnaires. Donc, nous verrons qui va gagner en Basse Guinée. En ce qui concerne la Haute Guinée, même s’ils ne le disent pas, ils ont des problèmes. C’est là que le pouvoir va essayer de jouer dans les bureaux de vote. Je vous ai parlé de la Ceni parallèle qui constitue notre inquiétude.

L’autre aspect, c’est les guinéens de l’étranger qui sont privés de vote. Qu’en dites-vous ?

Cette année, ils ont fait en sorte que les Guinéens de l’extérieur ne votent pas. Pourquoi ? Parce que le niveau intellectuel des guinéens de l’extérieur est très élevé. Et le pouvoir n’aurait pas eu des voix au sein de la diaspora, s'il y a vote là-bas.

Malgré toutes ces irrégularités que vous dénoncez, vous avez décidé quand même d’aller aux élections.

On ne s’attendait pas à la candidature d’Alpha Condé parce que la Constitution ne le lui permettait pas de briguer un 3e mandat. On ne connait même pas la Constitution qui nous gouverne. Celle qui avait été votée, n’est pas celle qui a été promulguée. Vraiment, cela pose problème, mais nous allons nous battre jusqu’à la fin.

Peut-on s’attendre à un front commun des candidats de l’opposition pour exiger la reprise du processus ?

S’il y a un report, il y aura forcément une transition parce qu’il aura fini son mandat. Si le processus n’est pas propre, on ne va pas tolérer. Peut-être qu’avec une transition, on va se mettre d’accord sur un guinéen neutre pour faire la transition.

L’UFR n’est pas engagée dans le processus. Est-ce une aubaine pour la NGR pour conquérir l’électorat de la Basse côte ?

Je recommande au grand frère Sidya Touré de bien réfléchir là-dessus. La porte est grandement ouverte. Le fait qu’il ait demandé à ses militants de ne pas voter m’inquiète énormément. Je ne pourrais que faire appel à tous les citoyens, les militants de l’opposition et des organisations sociales de se joindre à nous puisque nous voulons un changement démocratique.

Avez-vous engagé des démarches auprès de Sidya Touré pour une éventuelle collaboration ?

Je ne peux aller dans ce sens puisqu’il n’est pas candidat. S’il y a des négociations à faire c’est avec les partis politiques engagés dans le processus.

La campagne électorale qui commence se déroule dans un contexte de crise sanitaire. De quelle manière l’on se prépare à la Ngr ?

Nous prenons nos précautions. De notre côté, nous allons respecter les consignes. Nous allons utiliser les multimédias pour communiquer avec la masse. On essaiera de faire une campagne porte-à-porte. Nous veillerons à ce que nos militants soient bien protégés. J’ai recommandé à tous les cadres du parti à se conformer aux normes sanitaires parce que la vie humaine est la chose la plus précieuse.

Sur quoi sera axé votre discours au cours de cette campagne ?

Nous allons expliquer notre programme aux populations. Mais, il faudrait aussi que le président qui veut briguer un 3e mandat fasse d’abord son bilan des 10 dernières années. C’est au peuple de juger s’il est à la hauteur de continuer. Mais, en ce qui concerne la Ngr, je pense qu’il ne devait même pas être candidat quel que soit son bilan. Il est en train de faire le forcing.

Risque-t-on des violences postélectorales ?

Cela risque de créer beaucoup de problèmes. Les responsabilités incombent au président de la République qui est en charge de la sécurité de tous les guinéens sans exception. S’il y a de problèmes demain, il devra assumer les responsabilités.

Certains estiment que ous êtes en partie comptable de la gestion d’Alpha Condé pour l’avoir soutenu en 2015. Qu’en pensez-vous ?

Je l’avais supporté en 2015. C’était pour lui donner une chance de redémarrer l’économie. Deux ans plus tard, après l’arrivée de Kassory, ils sont allés négocier de très bons contrats en Chine. Malheureusement, tout juste après cela, ils changent. Au lieu de parler de développement, ils ont commencé avec le changement de la constitution et le 3e mandat. Cela m’avait étonné. S’il avait travaillé pendant ces 5 dernières années, il allait sortir la tête haute. On voulait qu’il soit un bon exemple pour ce pays. Je m’attendais à un Mandela parce qu’Alpha s’est battu pour la démocratie toute sa vie le voir dans cette situation comme Mugabé, cela me met mal à l’aise.  

 Interview réalisée par Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com

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Créé le Samedi 19 septembre 2020 à 14:01