Aminata Touré : "Je n’ai jamais eu les privilèges d’une fille d’un Président’’

Portrait
Aminata Touré, maire de Kaloum
Aminata Touré, maire de Kaloum

CONAKRY-Mère de 5 enfants, l’unique femme maire en Guinée a un parcours atypique. Fille aînée de l’ancien président Ahmed Sékou Touré, Aminata Touré a vécu une enfance particulière. Elle n'a jamais été traitée comme une fille de "Président", explique-t-elle. Preuve évidente du brassage ethnique et culturel de Guinée, Aminata Touré ne respire pas "l'ethnocentrisme". De maman soussou et de papa malinké, dame Aminata Touré née en 1953 à Dubreka, est mariée à un Kissi.

Fruit de l’école guinéenne et diplômée en Droit dans une université de Conakry, l’actuelle maire de la commune de Kaloum a connu une enfance ordinaire, comme toutes les filles de son âge à l’époque. Son parcours est un véritable enseignement. Elle rêvait d'être médecin, mais le destin a changé le cours de l'histoire pour elle. Ne supportant pas le "sang", elle s'est vue contrainte de changer de discipline pour embrasser des études de Droit. Aminata Touré a gravi tous les échelons. De la vie d'enseignante à celle d'entrepreneure en passant par celle de magistrate, elle a un parcours riche. Sa vie n'a pourtant pas été toute tranquille. Elle est semée d'embûches : la fille aînée du président Ahmed Sékou Touré a connu la prison comme toute sa famille biologique d'ailleurs. Après la prison elle a pris la route d'une longue aventure qui a forgé une autre carrière. Portrait d'une femme au parcours exceptionnelle.

 « C’est vrai que j’étais la fille d’un Président. Mais je vous dirais que je ne savais pas que j’étais la fille d’un président. Parce que je n’ai jamais eu les privilèges d’une fille d’un Président. J’ai vécu dans les régions naturelles. Le dimanche j’allais au marigot pour laver les habits. Ma tante, partout où nous vivions pratiquait l'Agriculture. Elle avait un champ, nous allions chasser les oiseaux. Donc je pense que ça m'a fortifié et ça m'a beaucoup aidé. C'est ce qui a fait la personne que je suis devenue aujourd’hui », se souvient Aminata Touré.

 « On ne connaissait pas du tout ce qu’on vit aujourd’hui : les problèmes d’ethnocentrisme et tout. J’aime toujours le dire j’ai une mère soussou, un père malinké et un mari kissien et tous mes amis sont des peuls parce que j’ai grandi au Foutah. Je parle le poular et je me sens tout simplement guinéenne. C’est cette chance que notre génération a eue. Mais que l'actuelle génération n’a pas bénéficié. Mais rien n’est perdue, on va continuer à se battre pour qu’on sache que la Guinée est unie est indivisible », espère Madame Aminata Touré.

"Mon rêve à l’enfance a été brisé…"

La fille aînée du Président Sékou Touré explique qu'elle rêvait d'être médecin. Mais ce rêve a été brisée.

« A ma tendre enfance, j’étais à Conakry à Kaloum où j’ai fait mon école primaire pour me retrouver ensuite à Labé. J’ai fait l’école primaire de Kouroula, ensuite Konkola. Après, je me suis retrouvée à Beyla ou j’ai fait 2 ans au collège de Beyla, pour revenir par la suite à Dalaba où j’ai fait une année au collège. Je me suis retrouvée après à Kindia avant de revenir encore à Labé où j’ai passé mon Bac. C’était le parcours à l’époque des jeunes filles guinéennes. Très souvent, des enfants de fonctionnaires étaient comme ça, parce qu’ils se déplaçaient avec leurs enfants. J’étais avec ma tante et je me déplace avec elle à chaque fois que son mari était affecté dans une nouvelle préfecture", raconte la maire de Kaloum.

Durant son parcours scolaire, Madame Aminata Touré a pratiqué de nombreuses disciplines sportives. L'athlétisme, le basket et le volley-ball. "Nous avions des cours et dans toutes les écoles où on pratiquait du sport. J’ai commencé par la course, ensuite j’ai fais du volley-ball et j’ai terminé par le basket où j’ai fini par intégrer la sélection nationale de basket. Il y avait aussi de la production, le soir on avait tous des potagers de légumes. Après la récolte on vendait pour alimenter la caisse de l’école. C’était la vie de tous les guinéens de l'époque. Je pense que je n’ai pas échappé à cela.  Mon rêve à l’enfance, c’était de devenir médecin. C’est la raison pour laquelle déjà après le BEPC j’étais dans les filières scientifiques, parce que je me retrouvais beaucoup mieux dans ces filières. Mais déjà au collège ensuite au lycée, j'ai biologie. Ensuite, j’ai été orientée en médecine, j’ai fait 1 an et demi de médecine. Malheureusement, je ne supportais pas le sang. J’étais obligé d’abandonner et je me suis retrouver en droit. Mon rêve a été brisé là », révèle-t-elle.

Son parcours en Guinée et à l’extérieur …

Après ses études universitaires à Conakry en Droit, Aminata Touré a gravi avec brio plusieurs échelons.  Elle débute sa carrière dans l’enseignement. Elle a été vice-présidente du Tribunal pour enfant, avant de devenir présidente de Tribunal domanial jusqu'en 1984, année à laquelle son papa est décédé.

Après la mort de son feu père Ahmed Sékou Touré, madame Aminata Touré et ses proches ont connu une descente aux enfers. Elle fut arrêtée avec sa famille puis emprisonnée. Après sa libération, elle prend la route de l'aventure. Elle arrive d'abord au Sénégal ensuite au Maroc où elle s’est installée et crée une agence de communication. Entrepreneure aguerrie, en 2006, sa structure a assuré la communication de la candidature marocaine à la coupe du monde.

Après de nombreuses années passées au Maroc, la fille aînée de Sékou Touré s’est retrouvée en Guinée- Equatoriale pour continuer à faire la communication pendant 1 an. Ensuite, elle s’est lancée dans le BTP où elle a évolué pendant des années. Son entreprise a notamment participé à la réhabilitation du Palais du BATA du Président de la République de la Guinée-Equatoriale. Ce n'est pas tout. Son entreprise a également construit une des logements, les 50 villas présidentielles, des hôtels en partenariat avec une autre société avant de retourner en Guinée où elle a investi. Dame Aminata Touré a construit une usine à Maferinyah.

Son entrée en politique

En moins d’un mois avant la campagne des élections municipales, elle est rentrée en politique, avec son mouvement "Kaloum Yigui" qui a damé le pion à toutes les formations politiques traditionnelles.  Madame Ami comme l'appellent les intimes a été élue maire de Kaloum à travers un projet axé sur le développement.

L'enseignement, la magistrature, la prison et l'aventure…

« Quand je suis partie de la médecine, je me disais que je vais m’exercer en droit, parce que tout ce que j’ai vu comme ouverture en droit c’était la magistrature en générale. Lorsque j’ai terminé mes études de droit, ma première affectation c’était l’enseignement. J’ai enseigné le droit comparé, ensuite j’ai rebondi à la justice en tant juge d’instruction pendant deux ou trois ans. J’ai commencé à gravir les échelons, en étant d'abord vice-présidente du Tribunal pour enfant, ensuite vice-présidente du Tribunal domanial jusqu’en 1984. Ma carrière de magistrat s’est arrêtée là. Parce que je suis partie de la Guinée", se souvient-elle.

"Lorsque j’ai perdu mon père, j’ai été arrêtée avec mon frère et mes tantes. J’ai fait la prison et quand je suis sortie de prison je suis partie de la Guinée. J’ai commencé par le Sénégal ensuite je me suis retrouvée au Maroc. Une fois au Maroc, je ne pouvais plus exercer dans la magistrature. D’abord, il fallait parler la langue. Donc, j’étais obligée d’arrêter et je me suis dit qu'il faut se donner un temps sabbatique de quelques 5 ou 6 ans pour m’occuper de mes enfants. Après, j’ai crée une agence de communication, que j’ai dénommée Syli global communication. J’étais dans la communication pendant trois ou quatre ans au Maroc. Ça a très bien marché, nous avons fait beaucoup de choses, nous avons organisé un festival marocain aux Etats-Unis. Ensuite, nous avons assuré la candidature marocaine de la coupe du monde en 2006 » révèle Aminata Touré. 

Aujourd'hui, elle s'occupe de la gestion de la mairie de Kaloum, non sans difficultés. Malgré le manque de budget alloué aux communes à cause de la non disponibilité de la subvention de l’Etat, Aminata Touré n’a pas baissé les bras. Elle s'enorgueillie d'avoir formé 300 jeunes dont des femmes pour assainir Kaloum. Elle a aussi formé un groupe de femmes en saponification tandis que le projet de pavage avec la formation de 150 jeunes en production de dalettes est en cours. Sa prochaine bataille : obtenir la subvention de l'Etat pour faire face aux nombreux défis de développement auxquels sa commune fait face.

Bah Aïssatou

Pour Africaguinee.com

Tél : (+224) 655 31 11 14

Créé le Samedi 15 août 2020 à 19:57