Bah Oury jette un pavé dans la mare : "Le FNDC doit revisiter sa stratégie…"

Interview
BAH Oury au milieux de jeunes manifestants lors d'une mobilisation du FNDC à Conakry
BAH Oury au milieux de jeunes manifestants lors d'une mobilisation du FNDC à Conakry

CONAKRY-Alors que le FNDC (Front National pour la Défense de la Constitution) vient de reprendre ses manifestations, Bah Oury vient de jeter un pavé dans la mare. Dénonçant l’attitude de certains membres de la plateforme qui joueraient « double jeu », l’opposant appelle clairement à changement de « stratégie ». L’ancien ministre de la réconciliation préconise un langage véridique et surtout une accentuation de la sensibilisation de la  population pour arriver à l’objectif.  Entretien exclusif !!!

 

Le FNDC a mobilisé ses partisans ce lundi pour exiger le départ d’Alpha Condé du Pouvoir. Mais à part quelques heurts sporadiques signalés par endroits dans la capitale, on n’a pas senti un mouvement d’ensemble permettant d’arriver à l’objectif ultime que vous vous êtes fixé. Comment l’expliqueriez-vous ?

BAH OURY : Je pense qu’il y a un déficit de sensibilisation, un déficit d’explication et j’avais fortement insisté sur le fait que lorsqu’on demande à la population de s’engager dans une voie, il faut que celle-ci soit claire, que les engagements soient précis. On ne peut pas parler en disant qu’on va chasser le Président Alpha Condé alors qu’en même temps on s’organise pour participer à un processus électoral totalement biaisé. Les populations sont suffisamment intelligentes et avisées pour se rendre compte d’une certaine forme de duplicité. Dans ce contexte, ils ne vont pas se mobiliser. Parce qu’ils vont se dire intérieurement : ces gens-là nous croient être des bœufs alors que nous sommes doués d’intelligence de sagesse et nous connaissons les expériences antérieures. Je les avais prévenus, lors d’une de nos réunions la semaine dernière. J’avais dit que si la démarche n’est pas claire, il va de soi que la population se mobilisera très faiblement. Ceci explique cela.

Mais cela ne veut pas dire que les questionnements, la remise en cause de la manière dont le pays est dirigé est affaibli. Au contraire les gens veulent une autre façon de faire, une autre démarche beaucoup plus explicative, pédagogique, pour que les gens se rendent compte que c’est de leur sort dont il s’agit. Ce n’est pas le sort d’un individu soit-il le Président de la République ou de quelques autres qui ambitionnent de le remplacer. C’est le sort des millions et des millions d’individus qu’il faut essayer de prendre en compte. C’est cela qui pourra mobiliser les guinéens. Et ce qui se passe en Haute Guinée pour le courant, pour l’eau et de même pour la sécurité, pour la santé, pour le logement, pour le travail, c’est cela qui va faire changer la donne et obliger tous les politiques quels qu’ils soient, à changer de paradigme, à se rendre compte un temps est révolu, une ère politique est en train de se lever.

Quand vous dites que la démarche n’est pas claire et qu’on s’organise pour participer à une élection qui est biaisée d’avance. Voulez-vous parler de cet appel de l’UFDG et du l’UFR qui demandent à leurs partisans de participer aux opérations de révision exceptionnelle des listes électorales ?

Ça fait partie de ce que je dénonce. On ne peut avoir le soutien de la communauté internationale, qui a considéré à juste titre que le fichier électoral est totalement corrompu par les déclarations de l’OIF et de la CEDEAO et puis en catimini faire comme si rien n’était. Participer à changer ou à améliorer quelque chose qui est totalement corrompu. C’est une manière de se compromettre, c’est une manière de valider ce fichier électoral qu’il faut jeter à la poubelle. Par ce biais là, nous sommes en train d’affaiblir la lutte en agissant ainsi. Ceci la population en est consciente, on ne peut pas être pour quelque chose et son contraire. Il faut qu’il y ait de la cohérence, de la clarté parce que sinon on est en train, en agissant ainsi d’aider le pouvoir à aboutir à ce qu’il veut. C’est-à-dire un 3ème mandat pour le Président Alpha Condé. Publiquement en faisant semblant qu’on est contre alors qu’en réalité,  c’est une manière de favoriser le maintien du statuquo.

Dans ces mouvements de contestations l’opinion a souvent tendance à dénoncer l’absence des leaders que vous êtes sur le terrain à côté des jeunes manifestants. N’est-ce pas une critique fondée ?

La critique peut être fondée mais il y a beaucoup de manifestations dans lesquelles, les dirigeants ont été visibles. Parfois même trop visibles,  mais les choses évoluent. Il ne faut pas utiliser toutes les stratégies dès le premier abord. Il y a certaines stratégies, c’est le dernier recours lorsque tous les autres moyens sont terminés. Mais au-delà de tout ça, les guinéens se sont mobilisés. Le FNDC a mobilisé des milliers et des milliers de personnes cela ne va pas être démenti par qui que ce soit. Mais le contexte actuel nécessite un autre pacte social, un autre pacte politique, un pacte citoyen qui permette aux gens de savoir en fait c’est pourquoi faire ? Il ne faut pas dire on va empêcher les élections ceci ou cela et le lendemain ça se fait. Et quelques temps après, on fait comme si on veut avaliser les choses. Il faut être concret et pragmatique, il faut être véridique, il faut dire ce qui est possible et non pas dire des choses qui par la suite ne se font pas. Parce que parce biais-là on perd toute crédibilité. Et après la parole politique n’a plus d’intérêt, n’a plus de sens et n’a plus de valeur. Certains ont contribué à dévaloriser la parole politique parce que c’est du n’importe quoi, c’est de la roublardise, ce sont des mensonges. Et enfin des comptes on fait semblent d’être contre alors qu’en réalité on est pour. Tout cela avec les centaines de victimes, des gens endeuillés, la population observe tout cela avec attention et veut quelque chose de clair, de pragmatique, quelque chose qui correspond à une forme sincère de faire de la politique. Non pas faire semblent de faire quelque chose alors qu’en fait, les vrais enjeux et les vrais intérêts sont ailleurs.

Aujourd’hui beaucoup se questionnent si la lutte qui est engagée à ce rythme-là peut permettre le départ du chef de l’Etat qui est dans une voie royale de briguer le 3ème mandat. Selon vous, sur quoi le FNDC doit-il se focaliser concrètement pour obtenir ce départ ?

Le FNDC doit revisiter sa stratégie, revisiter ses démarches, revisiter son partenariat politique et son organisation interne. Ça c’est un premier aspect des choses. La politique dans l’ensemble doit être vue autrement. La population, il faut soit fortement sensibilisée et qu’elle prenne conscience qu’il s’agit de son sort. Raison de plus qu’il faut renouveler la classe politique avec l’implication de figures permettant de donner de la constance, de la crédibilité et du contenu à ce que nous faisons. Parce que les gens en ont tellement vu, ils ont vu des gens hier ils étaient à tel endroit, le lendemain ils sont de l’autre côté. Tout cela désoriente et décrédibilise pratiquement toute la classe politique. Il faut que cela change et que les gens se rendent compte qu’on va vers le fond, vers les questions d’intérêt majeur. Ça c’est extrêmement important pour ramener l’engagement à des choses essentielles.

Vous dites qu’il a la voie royale, moi je dis que c’est une victoire à la Pyrrhus. Les révoltes en Haute Guinée, les demandes sociales qui n’iront que s’amplifier, certes dans quelques mois la situation deviendra de plus en plus instable. Et je vous dis qu’un 3ème mandat ne pourra qu’accoucher de désordre et de déstabilisation. Je ne peux pas dire exactement à quel moment, mais le temps du changement est venu. C’est à cela que les guinéens doivent s’orienter dans leur large majorité. Et si le changement n’est pas l’élément central de notre dynamique, il va de soi que le pays risque de sombrer dans le chaos et dans la déstabilisation. Ce qu’il faut nécessairement éviter. Mais j’ai fortement la ferme conviction que la Guinée est en train de bouger et la Guinée va changer.

On va parler de l’attitude de la CEDEAO qui selon vous soutient l’opposition dans ses revendications notamment pour avoir un fichier électoral propre. Mais on a aujourd’hui l’impression qu’elle est beaucoup préoccupée par la crise malienne que celle guinéenne.  Comment vous expliquez ce désintérêt ?

Je pense qu’il faut saluer la combativité d’une fraction non négligeable de la classe politique malienne qui s’est mobilisée, qui a su mettre en avant des intérêts collectifs. La sensibilité de la question sécuritaire amène certains à être beaucoup plus attentifs à ce qui pourrait se passer au Mali du fait que c’est un pays enclavé dont l’implosion rejaillirait aussi bien sur le Burkina qui est déjà affecté, le Niger, la Mauritanie, le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire. Donc c’est quelque chose qui est très sensible. Ça c’est un élément.

Mais par rapport à la Guinée, il faut revenir sur notre manière de faire. Il a manqué une capacité beaucoup plus active de mobiliser la communauté internationale par rapport à des enjeux essentiels. Le lobbying de monsieur Alpha Condé existe bel et bien. Pour contre carrer son lobbying sur le plan international, il faut avoir une stratégie qui est au-dessus de ce qu’il peut faire d’autant plus qu’il a des handicaps majeurs. Mais là c’est au niveau de notre manière de faire au niveau du FNDC qu’il faut reprendre le taureau par les cornes, changer de paradigme et mettre en avant d’autres concepts, d’autres dynamiques qui permettent d’élargir le champ de la lutte et d’apporter des réponses pertinentes à la sécurité de la Guinée demain après-demain. Tout en rassurant l’ensemble des composantes nationales sur une volonté d’une gouvernance vertueuse qui permettrait d’instaurer un climat propice au développement. Mais sans cela, le fait accompli, la barbarie avec laquelle la violence d’Etat s’exerce ne fait plaisir de beaucoup de gens. Mais si on ramène tout au fait de dire il faut ôter Alpha Condé pour que tel s’asseye, c’est très restrictif, ça manque de pertinence. Et ça fait que certains se disent dans une certaine mesure le présent on le connait et demain c’est l’aventure. Donc je préfère le présent au détriment de l’aventure si on n’est pas rassuré.

Le Président Alpha Condé est accusé par l’opposition malienne de soutenir la répression des opposants à Bamako. C’est dans ce contexte qu’il affiche clairement son soutien à IBK. Cela ne risque-t-il pas d’avoir des conséquences sur nos compatriotes dans ce pays ?

Non je ne pense pas puisque les maliens connaissent la Guinée, les maliens connaissent le régime. Le Président IBK n’avait manqué au moment de l’effervescence de la lutte contre le référendum d’apporter son appui de manière flagrante à monsieur Alpha Condé. Donc c’est des intérêts liés. Mais le peuple malien et le peuple guinéen sont solidaires dans une lutte pour un changement démocratique qui permettra de restaurer la paix et la stabilité dans cette partie du monde et dans cette partie de l’Ouest Africain. Ce qui est grave, c’est la façon avec laquelle nous nous évoluons c’est d’aller dans la reconstruction d’une réplique de la situation malienne avec une déstabilisation beaucoup plus accrue avec des hommes et des femmes qui risquent de vivre dans l’instabilité et dans l’in-gouvernabilité. La situation malienne depuis des années 2010 devrait nous indiquer ce qu’il ne faudrait pas faire pour ne pas plonger notre pays dans un cycle de déstabilisation de forme asymétrique.

Vous avez pris les destinées d’une nouvelle formation à la veille des élections présidentielles. Est-ce pour candidat à cette élection ?  

J’ai été clair. Avec ou sans parti politique, on ne peut pas s’associer à une logique qui risque de mettre notre pays dans l’instabilité, dans le désordre. Aller à des présidentielles dans les circonstances actuelles sans pour autant au préalable avoir une transition politique c’est source de danger pour la stabilité nationale. Et je dis à ceux et à celles qui veulent s’engager dans ce processus : attention vous y rentrez, vous risquez d’être comptable d’une certaine forme déstabilisation aggravée de votre propre pays et après chacun d’entre nous aura des comptes à rendre à la population et à l’histoire.

D’où votre décision de ne pas se porter candidat ?

Nous sommes pour une transition politique dans le contexte actuel, nous sommes dans un contexte de vide constitutionnel, de fichier électoral totalement corrompu. Déjà le vide constitutionnel implique nécessairement une remise en ordre constitutionnel à travers la mise en place d’une transition pour reprendre les choses correctement pour ne pas aller dans une aventure désastreuse pas pour simplement nous-même mais pour le pays, pour la gouvernance régionale. Donc il faut faire très attention sinon beaucoup risque de s’enliser et d’être emporté par la vague croyant qu’ils sont les maitres du destin.

Dans quelle tendance peut-on situer votre parti politique ?

Dans le contexte mondial d’aujourd’hui avec l’affaiblissement de l’Etat, avec la résurgence de cette pandémie de COVID-19, le rôle est la place de l’Etat est à réévaluer à la lumière des expériences vécues. Actuellement l’Etat a un rôle important à jouer mais l’Etat l’évitant ne peut pas permettre le développement. Il faut également avoir un secteur privé performant parce que c’est le secteur privé qui est fondamentalement créateur de richesses. Comme le dit Fernand Braudel : « la meilleure alliance pour construire un pays, c’est la qualité de l’alliance stratégique entre le monde politique et le monde des entreprises ». La politique doit être au service des entreprises du pays pour qu’il y ait du travail, pour qu’il y ait de la croissance, pour qu’il y ait de la richesse. Et tout doit être mis en œuvre pour que la qualité du travail soit beaucoup plus productive, beaucoup plus compétitive d’où la nécessité d’assurer un développement humain réel avec une éducation qui privilégie l’acquisition des métiers avec un système sanitaire pour protéger les populations et des conditions de vie et de confort pour qu’il y ait une plus grande productivité et une plus grande attractivité du pays. Tout cela nous amène à dire si on nous dit que vous être social-démocrate je dirai oui. Si on nous dit que vous êtes social-libéral je dirai également oui.

Interview réalisée par Diallo Boubacar 1

Pour Africaguinee.com

Tel : (0022) 655 311 112

Créé le Mercredi 22 juillet 2020 à 18:05

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