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Indien Kaala : de la vie de gang à celle de conseiller à la mosquée de la prison…

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Interview
Indien Kaala lors du procès des gangs en 1995. A sa gauche le fameux Mathias Léno-Image d'archives.
Indien Kaala lors du procès des gangs en 1995. A sa gauche le fameux Mathias Léno-Image d'archives.

KINDIA- Il est certainement l’un des plus vieux prisonniers de la Guinée. Alpha Kaala Barry dit « Indien Kaala » a passé 25 années de sa vie en prison. Ce membre du gang qui avait semé la terreur à Conakry en 1994, est toujours détenu à la prison civile de Kindia. Du haut de 59 ans, Indien Kaala affiche aujourd’hui des rides sur son visage. De sa vie de gang à celle de conseiller à la mosquée de la prison civile, Alpha Kaala Barry nous parle. 

Dans cette longue interview, Indien Kaala fait de nombreuses révélations. A la fin, il lance un appel à l’endroit du Président Alpha Condé à qui il fait une promesse. Exclusivité Africaguinee.com !!!

 

AFRICAGUINEE.COM : Qui est réellement « Indien Kaala » ? 

ALPHA KAALA BARRY « INDIEN KAALA » :Je suis né en 1960 au centre-ville de Mamou, précisément au quartier Boulbinet, j’ai 59 ans aujourd’hui. Mon passage à l’école a été bref, je n’ai pas duré à l’école donc pas instruit. Mon premier séjour à Conakry c’était en 1984. Je suis chauffeur de profession, j’ai travaillé un peu sur la ligne Conakry-Mamou, ensuite Conakry-Nzérékoré. J’ai vécu aussi un peu à Monrovia mais là c’était avec mon maitre. Mon nom à l’état civil c’est Mamadou Alpha Kaala Barry mais Indien Kaala pour les intimes. J’ai été arrêté en 1994, jugé et reconnu coupable puis condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 1995 lors du procès des gangs à Conakry. J’ai passé 25 ans de détention à la maison centrale de Kindia, j’y suis encore.

Comment vivez-vous votre détention ? 

Je regrette mes actes, ce que je peux demander au peuple de Guinée, aux autorités, c’est de pardonner et m’accorder la grâce. Tout ce qui me préoccupe aujourd’hui c’est comment rejoindre mon créateur sur la bonne voie, parce que je suis vieux maintenant. Je suis entré en prison jeune, et j’ai vieilli maintenant, dans un an j’aurai 60 ans. J’ai bien compris que dans la vie il faut vivre de sa propre sueur, par exemple si j’arrive à sortir de la prison aujourd’hui, je saurais vivre sans faire du mal à quelqu’un. Je suis condamné à la prison à perpétuité, ce qui rend la tâche un peu difficile, si c’était 20 ans j’aurais finis ma peine ou même à  25 ans.

Avant votre arrestation vous aviez une femme et des enfants ?

Au moment de mon arrestation en 1994 j’avais une fille de 4 ans du nom de Mariama Barry, ma femme qui s’appelait Taata, originaire de Timbo (Mamou) était en état de famille d’un autre enfant que je n’ai pas connu. A sa naissance, on a appelé l’enfant Alseny. Malheureusement les deux enfants sont morts. Ma femme aussi est décédée. On était plus en contact. C’est un jour je suis entré en contact avec un jeune qui était détenu à la maison centrale de Mamou, il m’a fait savoir que ma femme est une sœur à lui, il m’a dit qu’elle est décédée à Timbo, mais j’ignore l’année à laquelle elle est décédée. Pour être honnête avec vous je vivais maritalement avec la femme, ce n’était pas une union légale. Toutes ces tristesses se sont produites dans l’intervalle de mes 25 ans de détention. L’autre triste nouvelle pour moi qui m’a beaucoup plus affectée c’est le décès de ma mère, c’était en 2004. Il a fallu un long moment avant que je ne sois informé de son décès. 

Comment avez-vous survécu à toutes ces tristes nouvelles ?

C’était difficile, vous savez quel que soit notre âge, la perte d’une mère est difficile à supporter. En fait avant elle venait de temps en temps me rendre visite en prison. Mais un long moment s’est écoulé sans qu’elle ne vienne. Habituellement à l’approche de chaque mois de ramadan, elle m’apportait des choses afin que je puisse jeuner. Le ramadan qui a suivi après son décès, je ne l’ai pas vu, je me suis dis qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Après le ramadan l’unique sœur qui me reste est venue informer le régisseur. A l’époque c’est Seny Bangoura qui était le régisseur ; ce dernier m’a consolé, c’est comme ça que j’ai accepté la volonté de Dieu. Chez ma mère on était 4 enfants, deux sont décédés, il reste ma sœur qui est mariée et qui vit à Dakar avec son mari. Mon père quant à lui est décédé quand j’avais un très jeune âge. Aujourd’hui je considère que je suis seul.

Que retenez-vous de certains de vos amis avec lesquels vous avez été arrêté en 1994 ? Je parle notamment de Mathias, Ben Malifa, Végas ou encore Denka Mansaré…

Les plus célèbres étaient moi indien Kaala, Mathias, Ben Malifa Baldé, Sosso, Vegas, Denka Mansaré , Papa Sangaré et autres. Mais de nos jours je suis là seulement avec Sosso. Papa Sangaré est toujours aussi en détention du coté de Conakry. Ben Malifa lui avait bénéficié d’une grâce en 2001, l’année à laquelle le président actuel de la Guinée aussi avait été gracié par le régime d’alors, je pense qu’ils étaient sur la même liste. Je n’ai pas les nouvelles des autres libérés ou condamnés ailleurs.

Et l’histoire de Kalil, le général vous en savez quelque chose ?

Non pas tellement ! Lui son cas c’est bien avant notre arrestation. A notre arrestation il était déjà décédé en prison.  En fait dans cette affaire chacun a entrainé un autre. C’est Kalil qui a approché Mathias ainsi de suite. Mais c’est à cause d’une femme que le réseau a été démantelé à travers un certain Limane. Ce Limane était en prison pour autre chose qui n’est pas liée à l’affaire de Gangs, sa copine a été bastonnée par Kalil à son insu, la fille est allée lui dire en prison sa mésaventure, choqué, Limane qui connaissait bien le réseau des Gangs a envoyé un message à un certain Commandant Ndao en service dans un escadron pour lui dire il peut démasquer ceux qui attaquent et sèment la terreur à Conakry avec les armes. Il voulait venger sa copine contre Kalil. C’est comme ça que tout le réseau a été démantelé. 

Comment aviez-vous accueilli les différentes peines qui vous ont été infligées ? 

Toutes les peines étaient lourdes. Ben Malifa Baldé lui avait été condamné à 20 ans de prison ferme, mais gracié après. il y avait également les condamnés à mort comme Mathias, Mohamed Cissé 123, Vegas, Denka Mansaré, nous autres à perpétuité.

Est-ce qu’il y a un détenu plus ancien que vous à la maison centrale de Kindia aujourd’hui ? 

Non pas du tout. Sosso et moi sommes les plus anciens ici, il n’y a pas quelqu’un d’autre qui a fait 25 ans de prison ou plus. La prison est un autre monde, finalement je suis devenu conseiller ici pour les codétenus, quand je vois certains détenus, prévenus ou condamnés à des peines légères s’agiter ici, je verse des larmes d’abord, je leur dit jamais vous ne connaitrez la vie plus que moi, depuis 25 ans je suis là faites doucement ; Certains acceptent, d’autres par contre refusent. Beaucoup nous ont trouvé ici, ils sont sortis et revenus pour d’autres problèmes. Des religieux viennent les dimanches comme aujourd’hui pour nous enseigner certains principes religieux sur comment prier, tout ça c’est pour qu’on puisse nous repentir auprès de Dieu et être de bonnes personnes pour ceux qui sortiront de la prison pour rejoindre la vie normale, de ce côté merci à Dieu.

Quels sont les délits que vous avez commis ? 

En fait il y a beaucoup de choses mais le principal, je pense que c’est pour détention d’armes de guerre, attaque à mains armées, association de malfaiteurs. C’est pour des charges lourdes à vrai dire. Mais moi j’étais le chauffeur du groupe, au début je ne savais pas qui ils étaient, mais à la fin j’ai compris mais j’ai toujours continué avec eux. Je pense que c’est la plus grosse erreur que j’ai commise dans ma vie.

Comment vous êtes entré en contact avec Mathias et ses compagnons ?

On s’est vu et connu à Conakry (…), en fait pour la petite histoire j’avais été arrêté et conduit à la sureté suite à une bagarre avec quelqu’un. Il y avait un grand de Mathias du non de Zizi qui était aussi en prison. C’est lui qui m’a présenté son petit pour la première fois alors qu’il (Mathias Ndlr) était venu rendre visite à son grand. Quatre semaines après mon problème a été réglé, je suis sorti. Notre connaissance précède de loin l’affaire du procès de gangs. A ma sortie de prison j’ai rencontré Mathias un jour à Madina , on a parlé de son grand Zizi . En fait Zizi aussi je l’ai connu dans mon quartier à Hafia, au début c’était une simple salutation avant son arrestation, je précise que l’arrestation de Zizi n’était pas liée à l’affaire des gangs. Il me voyait garer mon taxi, c’est comme ça qu’on s’est connu. Zizi est décédé aussi. C’est comme ça c’est parti avec Mathias et son groupe.  Avec mon taxi ils m’ont demandé de transporter des colis pour eux trois fois, ils me parlent de marchandises ensuite ils payaient les courses. En réalité c’était le fruit des opérations, ils disaient prend ça ici pour déposer à un autre endroit mais la journée contre un paiement de la course. Mais j’avoue au début que je ne savais pas. Un jour ils m’ont dit d’aller avec eux quelque part la nuit. Peu à peu on est devenu amis. Mais le propriétaire de mon taxi voulait aller en France, il a revendu le taxi. Je me suis retrouvé au chômage, je venais de temps à temps où Mathias se retrouvait avec ses amis, ils me donnaient parfois de l’argent, je retournais ensuite à la maison. Ils m’ont dit comme je suis un bon chauffeur, ils ont acheté un véhicule pour me donner. Je conduisais pour eux à la fin.

Votre rôle se limitait uniquement au transport des autres membres du gang et des butins ?

J’ai conduis le groupe dans 4 opérations avant notre arrestation. La première c’était au carrefour cirage à la station ; Mon rôle c’était de garer à distance pour les attendre, après les opérations on bouge. Une deuxième attaque à Kipé, je ne sais pas si c’est chez barry beeks , je me rappelle aussi d’une attaque à Commandanya, la quatrième attaque chez Saifoulaye Sow (...). Cette nuit quand Saifoulaye Sow a été touché, je ne pouvais plus attendre dans le véhicule, je suis sorti dire à Mathias et à Ben que nous sommes sortis chercher de l’argent et non pour ôter des vies, j’ai retiré l’arme de Ben et celle de Mathias, j’ai insisté que c’est l’argent nous voulons, sans tuer. Je pense bien que c’est à cause de ce courage dont j’ai fait montre que je n’avais pas été condamné à mort comme les autres.   Nous avons quitté les lieux avec les armes que j’ai gardées par devers moi, nous sommes allés chez un ami à Hafia , ils m’ont prié presque toute la soirée afin que je leur rende les armes sans succès. C’était Ben, Mathias et un certain Wanted, je n’ai pas accepté ; Ils m’ont prié de 3 h à 5h30 du matin. Nous ne sommes pas entrés dans le domicile de Saifoulaye parce qu’il était déjà mort, je n’ai pas du tout accepté qu’on y entre sinon les dégâts allaient être plus graves. Ils voulaient continuer l’opération je leurs ai dit non. La mort de Saifoulaye m’a vraiment effrayé, du coup je me suis caché du groupe pour m’éloigner d’eux. On s’est plus revu jusqu’à notre arrestation un à un.

Comment avez-vous été arrêté ? 

Je me rappelle pas du jour de notre arrestation, mais j’ai été arrêté chez moi, je logeais à Concasseur, à Radar précisément. C’est tôt le matin que l’escadron mobile numéro 1 de Kaloum est venu m’arrêter avec ma femme Taata pour nous conduire au PM2.  Mathias avait envoyé un jeune devant mon domicile pour indiquer au service de sécurité mais je ne le savais pas. J’ai été libéré de cette première arrestation avec la femme. Dès que nous sommes arrivés à la maison j’ai dit à Taata de rentrer chez elle d’abord à Timbo ou aller chez sa sœur à Gbessia en attendant de voir clair dans cette affaire. Moi aussi je suis allé m’installer chez des amis chauffeurs, c’est là qu’ils sont venus m’arrêter pour la seconde fois avec un autre ami du nom de Baba Alpha. Dès qu’on nous sommes arrivés à l’escadron Baba Alpha a été libéré parce qu’ils n’étaient pas concernés, j’ai dit qu’il n’est pas impliqué

Un dernier mot ?

Je prie le bon Dieu de guider le Gouvernement sur le bon chemin, je m’incline devant eux pour demander pardon et solliciter sa clémence afin qu’on soit gracié cette fois. Si nous commettons une autre infraction, qu’on nous fasse ce qu’ils veulent, nous exécuter même s’il le faut. Nous avons tiré toutes les leçons ici depuis 25 ans. Au président de la République de penser à nous à cause de Dieu, j’étais venu en prison très jeune, aujourd’hui je suis très vieux. Que Dieu aide tous ceux qui vont nous aider.

 

Propos recueillis par Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com

Tél. : (+224) 664 93 45 45

Créé le Lundi 31 décembre 2018 à 15:01

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