« Démocratie sans violence » : Entretien avec Aboubacar Souaré de la Baïonnette intelligente…

Interview

LABE- Du 15 au 19 mai dernier, le siège de la baïonnette intelligente de Labé a servi de cadre pour la tenue d’un atelier sous le thème « Démocratie sans violence ». Monsieur Aboubacar Souaré, le conseiller technique de la baïonnette intelligente revient ici sur les différents contours de cet atelier qui a réuni toutes les composantes de la société guinéenne.

 

AFRICAGUINEE.COM : Vous avez réuni une centaine d’invités à Labé, au siège de la Baïonnette intelligente, pendant 5 jours dans le cadre d’un atelier autour d’un nouveau programme « Démocratie sans violence ». De quoi est-il question réellement ?

ABOUBACAR SOUARE : Il était question du lancement et de la planification de ce nouveau programme « Démocratie Sans Violence » (DSV), un programme qui, comme les projets qui l’ont précédé, s’est donné pour mission d’accompagner la Guinée dans la construction de l’Etat de Droit sans violence.

Comme vous le dites, nous avons travaillé ici avec une centaine de personnes parmi lesquelles des représentants de nos partenaires de terrain, à savoir la Coalition Nationale pour la Paix en Guinée (CNPG) et la Plateforme des Jeunes Leaders de l’Axe pour la Démocratie et le Développement (PJDD), mais aussi nos invités des ministères de la  Défense,  de la Sécurité et de la Protection Civile, de l’Administration du Territoire.

Il y avait aussi le représentant  Comité de Pilotage de la Réforme du Secteur de la Sécurité. Et bien entendu une forte délégation du gouvernorat  et de la Délégation Spéciale de Labé. Comme invités spéciaux, nous avons accueilli le Préfet de  Mali venu témoigner sur l’évolution de la crise civilo-militaire de Mali et le Président de la Délégation Spéciale de Koundara, invité comme  personne-ressource  sur le sujet de documentation des violations des Droits de l’Homme.  Enfin les medias.

Donc on avait une centaine  d’invités qui ont travaillé cinq jours durant sur divers thèmes tels la contribution attendue de la CNPG ou de la PJDD à la promotion de la paix et de la citoyenneté dans le cadre du nouveau programme,  le rôle des FDS et de la RSS dans le processus de la construction de l’Etat de Droit, les partenariats à nouer pour réussir les paris du  programme, les synergies à créer, etc.

Quel était le centre d’intérêt principal pendant cette rencontre du 15 au 19 Mai 2017 avec tous ces participants ?

C’était de définir les résultats attendus du nouveau programme DSV et la stratégie permettant de les réaliser et de répartir les tâches et les responsabilités entre les différents acteurs d’ici la fin du programme prévue pour fin Décembre 2019.   Pratiquement c’était une rencontre de  lancement et de planification qui a été l’occasion de partage et d’échanges entre les acteurs invités. Il est important que tous les acteurs concernés par la mise en œuvre du nouveau programme soient informés de ses contenus, de ses objectifs, des défis qui attendent les uns et les autres dans sa mise en œuvre.

A la différence avec la Baïonnette intelligence qui était un projet, le nouveau programme « Démocratie Sans Violence » embrasse plus large. En effet il comporte cinq composantes qu’on peut considérer comme cinq projets.

Quelles sont ces composantes de façon large ?

Premièrement nous avons un volet ou un projet axé  sur le renforcement de la Coalition Nationale pour la Paix en Guinée qui est une vraie toile d’araignée de la paix qui couvre l’ensemble du territoire national. Les acteurs de paix de cette coalition gèrent des conflits de toutes sortes : conflits domestiques, conflits inter communautaires,  conflits  politiques à l’échelle communale et régionale. Même des conflits à  dimension nationale comme celui de « l’eau empoisonnée » dans le cadre des élections de 2010 sont pris en charge par ces acteurs de paix qui, de surcroît, travaillent sur la base du bénévolat. Le bilan de leurs activités depuis 2008 est absolument impressionnant. Mais il y a nécessité de les renforcer  pour qu’ils deviennent encore plus autonomes, plus performants afin qu’ils soient  des interlocuteurs incontournables sur les questions de paix, de démocratie et de valeurs républicaines en Guinée

Le second volet est axé sur les Jeunes de l’Axe qui se sont unis au terme d’un parcours commun qui va de juin 2013 à 2017  dans une plateforme qui fédère 18 0rganisations. Cette plateforme c’est la PJDD. Maintenant, au terme de ce parcours  ces jeunes qui avaient une réputation d’être violents,  qu’on a taxé de loubards, dont la zone d’habitation a été qualifié d’axe du mal,  ont décidé,  à la suite des formations reçues du projet La Baïonnette Intelligente dont celle sur la non-violence,  de s’orienter désormais vers une stratégie de lutte non-violente pour atteindre leurs objectifs de paix , de démocratie et de développement et surtout de préserver leur autonomie d’action, autrement dit de se refuser à toute forme d’instrumentalisation.

Parallèlement à l’appui qui est accordé à la PJDD,  des formations seront organisées à plus large échelle en direction des Forces de Sécurité sur les Droits de l’homme, les principes du Maintien d’Ordre, le principe de la réquisition, la citoyenneté. Et une plateforme de concertation et d’échanges entre la PJDD et les Forces de Sécurité sera mis en place et animée et des formations et des actions  mixtes au sens de civilo-militaires seront organisées conformément à la tradition du projet « La Baïonnette Intelligente » pour rapprocher les citoyens en uniforme et les citoyens civils, de manière à combler progressivement le fossé qui les a séparés tout au long des gouvernances guinéennes. 

La construction et le renforcement de ce pont déjà amorcé par la baïonnette est un objectif fondamental de ce volet.  De fait, Il y a déjà un début de collaboration même une certaine fraternisation entre les forces de l’ordre et les jeunes de l’axe dans la gestion des manifestations publiques. Ce résultat encourageant doit être capitalisé et renforcé.

 En troisième lieu nous avons les forces de défense. A la suite de la crise civilo-militaire de qui a frappé le chef-lieu de la préfecture de Mali, nous avons, en accord avec le Ministère de la Défense, organisé des formations  en Droits de l’Homme et sur le Code de Conduite des Forces de Défense et de sécurité  en direction d’une cinquantaine de militaires de la 2ème zone militaire du pays et de leaders de la société civile de la même région. Il est important d’élargir en vue de l’ancrage de valeurs démocratiques dans l’armée et de l’instauration de l’esprit de la Baïonnette Intelligente.

Quels sont les autres projets envisagés qui n’avaient pas été abordés  sous la « Baïonnette Intelligence » ?

Effectivement ! Nous avons deux nouveaux projets qui n’étaient pas du tout abordés sous la baïonnette intelligente ; le premier c’est l’instauration d’un projet dont la mission est la prévention et la gestion des conflits inter ethniques en Guinée Forestière. Comme c’est en Guinée forestière que ces conflits ont pris  une configuration extrêmement violente, on a pensé que c’est bon d’implanter ce projet à Nzérékoré mais  il va en même temps ouvrir ses antennes pour couvrir l’ensemble du pays. On se rend compte que l’une des sources récurrentes des violences c’est l’ethnie. Ce n’est pas l’ethnie en tant que telle mais l’ethno stratégie. C’est-à-dire  une stratégie  qui a consisté à instrumentaliser l’ethnie, une stratégie  que des politiciens de ce pays ont déployée pour pousser les ethnies les unes contre les autres ou pour  exploiter les affinités ethniques dans la lutte pour la conquête ou la conservation du pouvoir. Ce qui permet de contourner les vrais problèmes qui attendent d’être résolus en Guinée comme la crise des services sociaux de base, le chômage, la mal gouvernance qui enlève aux jeunes tout espoir d’une vie meilleure et les rend vulnérables au mirage de l’immigration clandestine.

 Là aussi il faudrait qu’on développe ensemble des contres stratégies pour que les guinéens,  quelle que soit leur appartenance ethnique, puissent se tendre la main, puissent travailler ensemble, puissent construire le pays ensemble. L’ethnie n’est pas une calamité, l’ethnie est une donnée socio-historique. On peut même dire c’est une chance d’avoir plusieurs ethnies parce que si on a beaucoup d’ethnies, on a beaucoup de cultures différentes. Ce qui est plutôt source de richesses. Mais c’est dommage que cette richesse soit transformée en champ de bataille par certains politiciens.

Le deuxième projet envisagé ou cinquième volet du nouveau programme est orienté vers une autre source potentielle de violence. C’est la montée de l’extrémisme islamique qui s’observe dans les pays voisins et dont nous redoutons qu’elle élise son bastion en Guinée.

Nous avons vu ce qui se passe au  Mali  ou  au Nigeria. Et on assiste à l’a montée d’un certain islam en Guinée caractérisé par un port de plus en plus répandu du voile intégral par les femmes et un accoutrement distinctif par les hommes. Il y a lieu de s’interroger sur ce qui se cache derrière le voile. S’il s’avérait qu’il n’y a rien de néfaste derrière le voile, eh bien tant mieux !  Mais si l’on constate qu’il y a risque, alors  il faut se lever à temps, prendre les devants  et mettre en place des stratégies qui empêchent qu’une  islamo-stratégie  s’ajoute à l’ethno-stratégie.

Comme acteur de paix, notre mission est d’observer  dans toutes les directions pour identifier les sources de violence et contribuer à mettre en place des stratégies pour contrôler autant que possible la violence, la faire baisser et, dans le meilleur des cas, de l’annihiler.

Il se trouve que malheureusement il y a beaucoup de violence dans notre pays. Quand on voit les reportages sur le maintien d’ordre en Guinée au cours des dernières années, on constate  beaucoup de violence de la part des forces de sécurité.  Il y a aussi des violences à l’occasion des manifestations où plusieurs groupes sont en cause : pendant que certains marchent pacifiquement, de petits criminels se mêlent de la situation pour s’attaquer aux passants et  à leurs biens. On a aussi des infiltrés et des contre manifestants. Donc ça fait un conglomérat d’acteurs dont les comportements attisent la violence.

Par ailleurs,  si l’on considère les scènes  de justice populaire on se demande d’où vient tant de violence dans les cultures guinéennes parce que les horreurs de la vindicte populaires s’observent dans toutes les régions de la Guinée. Les medias en  rendent  compte sans que cela ne donne lieu à une réponse adéquate de l’Etat ou des leaders religieux ou des leaders d’opinion tout court.

 C’est tous ces aspects  qui nous préoccupent et c’est pourquoi  notre nouveau programme embrasse beaucoup plus large que le projet «La Baïonnette Intelligente ».

Un dernier mot…

J’en appelle à la collaboration de différents acteurs. Nous avons besoin d’une collaboration plus renforcée  avec les ministères de la Sécurité et de la Protection Civile, la Défense, de l’Administration du Territoire. Nous avons besoin d’un partenariat effectif avec le  ministère de l’Unité Nationale et de la Citoyenneté qui est notre partenaire naturel. Nous souhaitons une coopération avec  les medias, plus exactement avec des media engagés. Les medias sont un couteau à double tranchant.  Ils peuvent être extrêmement utiles tout comme extrêmement dangereux. Tout  dépend de la cause qu’ils défendent,  de leur indépendance ou de leur dépendance.

 Nous tendons la main aux medias dans l’espoir qu’on partage les mêmes valeurs de paix, la même vision de « Démocratie Sans Violence »,  dans l’espoir que nous allons cheminer dans la même direction car  la déontologie du métier de journaliste oblige ce dernier  à éviter des comportements  qui peuvent entrainer des conflits majeurs, des comportements de nature à entrainer la violence.

Nous tendons également la main aux autres partenaires, aux collègues du comité de pilotage de la Réforme du Secteur de Sécurité, aux  autres projets et programmes qui travaillent à la promotion des droits de l’homme, à la promotion de la paix. Il y a suffisamment d’acteurs en Guinée et si nous nous donnons la main, cela va entrainer des synergies qui peuvent favoriser le déploiement de processus dynamiques en faveur de l’instauration de la démocratie et de la paix en Guinée.

 

Propos recueillis par Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com

Créé le Dimanche 28 mai 2017 à 13:52