Affaire des jeunes filles de Kamsar : au-delà de l’émotion, une urgence de vérité, de protection et de responsabilité de l’État

Depuis plusieurs jours, des vidéos largement relayées sur les réseaux sociaux suscitent une vive émotion et de fortes indignations au sein de l’opinion publique guinéenne. Ces images, filmées dans une maison de la cité minière de Kamsar, dans la région de Boké, ont été perçues comme portant atteinte à l’éducation, à la morale et aux valeurs sociales communément admises.

Si l’émotion est compréhensible, elle ne saurait toutefois se substituer à une analyse rigoureuse, fondée sur les faits, les causes profondes et les conséquences réelles pour les adolescentes concernées.

Un contexte structurel préoccupant dans la région de Boké

La région de Boké apparaît aujourd’hui comme l’un des espaces les plus exposés aux phénomènes de sexualité précoce, de grossesses non désirées et de violences basées sur le genre (VBG) touchant les jeunes filles. Ces constats ne sont pas nouveaux. Ils sont documentés tant par des travaux académiques que par les données issues des centres de santé et des enquêtes de terrain.

Les VBG, notamment les violences sexuelles, y demeurent largement entourées d’une culture du silence. Bien que certains cas soient notifiés dans les structures sanitaires, une grande majorité est réglée « à l’amiable », sans signalement aux autorités compétentes. Cette pratique est souvent justifiée par la crainte de la stigmatisation sociale, de la honte familiale ou de l’atteinte à la réputation des auteurs présumés.

Des professionnelles de santé rapportent ainsi la récurrence de cas de viols, dont plusieurs dizaines sont enregistrées chaque année, sans suite judiciaire effective. Ces violences sont parfois banalisées, soutenues ou justifiées par des normes sociales et des croyances culturelles qui les présentent comme des faits ordinaires des relations entre hommes et femmes.

L’impact du boom minier et la vulnérabilité accrue des adolescentes

Le développement rapide de l’activité minière à Kamsar et dans l’ensemble de la région a entraîné une explosion démographique, marquée par l’arrivée massive de travailleurs, souvent étrangers à la communauté locale. Cette transformation brutale du tissu social a contribué à une précarisation accrue des jeunes filles, exposées à des rapports de pouvoir profondément déséquilibrés.

Dans ce contexte, certaines adolescentes adoptent des stratégies de survie fondées sur la multiplication des partenaires, dans une logique de don et de contre-don, cherchant à obtenir des avantages matériels ou une forme de protection. Cette réalité ne peut être comprise sans tenir compte de la pauvreté, de la faiblesse des mécanismes de protection sociale et du déficit d’accès à une information fiable sur la santé sexuelle et reproductive.

Les conséquences sanitaires sont préoccupantes : prévalence élevée des infections sexuellement transmissibles, notamment la gonococcie et le VIH, ainsi que des grossesses précoces compromettant durablement les parcours scolaires et professionnels.

Sanctions administratives : une réponse disproportionnée et risquée ?

Les décisions de sanctions prises à l’encontre des jeunes filles soulèvent de sérieuses interrogations. Avant toute mesure administrative, il aurait été indispensable de se prononcer sur la véracité des faits, leur contexte et les conditions dans lesquelles ces déclarations ont été faites.

S’agissait-il de récits authentiques ?
D’un défi entre adolescentes ?
Ou de révélations spontanées de situations d’abus impliquant des adultes en position d’autorité ?

Si les faits sont avérés, une question centrale demeure : quelles suites ont été données concernant les adultes cités dans les vidéos, qu’il s’agisse de membres de la famille, d’enseignants ou d’autres figures d’autorité ?

Dans un État de droit, la responsabilité ne saurait peser exclusivement sur des adolescentes, déjà en situation de vulnérabilité. Des sanctions ciblant uniquement ces jeunes filles risquent de produire plus de dommages que de solutions :

  • abandon scolaire définitif ;
  • stigmatisation sociale durable ;
  • rupture familiale ;
  • Dépression et détresse psychologique ;
  • Mariages précoces, parfois dans des foyers polygamiques, accentuant leur vulnérabilité.

La responsabilité de l’État face aux violences sexuelles

À l’heure où des affaires internationales, telles que les dossiers Epstein, rappellent l’ampleur et la gravité des violences sexuelles impliquant des adultes en situation de pouvoir, il est impératif que la Guinée adopte une approche ferme, équilibrée et respectueuse des droits.

La réponse à cette affaire ne peut se limiter à des plaidoyers communautaires ou religieux. Elle relève avant tout de la responsabilité de l’État, notamment du Ministère de la Femme, de la Famille et des Solidarités et du Ministère en charge de l’Enseignement pré-universitaire.

Il me semble urgent de :

  • Protéger les adolescentes concernées ;
  • Établir les faits de manière impartiale ;
  • Identifier et poursuivre, le cas échéant, les adultes responsables ;
  • Renforcer les mécanismes de prévention, d’écoute et de prise en charge psychosociale ;
  • Garantir le droit à l’éducation et à la dignité des jeunes filles.

Cette affaire doit être un électrochoc collectif. Elle appelle à dépasser l’indignation émotionnelle pour engager une réponse structurelle, fondée sur la justice, la protection de l’enfance et la responsabilité publique. Les jeunes filles ne doivent pas être sacrifiées sur l’autel de la morale sociale, mais protégées par des institutions fortes, justes et responsables.

 

Dr Djénabou SOUARÉ, épouse Baldé
Médecin , spécialiste en genre et inclusion sociale
Master en anthropologie de la santé (centre de recherche et de formation en infectiologie de Guinée : CERFIG)

[email protected] 

Créé le 26 février 2026 10:40

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