Tout savoir et comprendre sur les cancers masculins: les conseils « utiles » du Pr. Abdoulaye Bobo Diallo

CONAKRY- Le cancer de la prostate est le premier cancer masculin, mais il reste souvent tabou. Alors que le mois de novembre est dédié à la sensibilisation, l’enjeu du dépistage précoce n’a jamais été aussi crucial, surtout en Afrique où la mortalité est élevée. Pourquoi la Guinée occupe-t-elle le 18ᵉ rang mondial en termes de mortalité par cancer de la prostate ? Quelles sont les chances de guérison ? Pr Abdoulaye Bobo Diallo, urologue de l’Hôpital Ignace Deen décortique cette maladie, ainsi que d’autres cancers masculins (testicule, vessie…). Son message est clair : la guérison est possible en Guinée, à condition de vaincre le piège du silence et de consulter dès 45 ans. Une interview vérité pour bien planifier sa santé.

AFRICAGUINEE.COM: La prostate est une préoccupation majeure de santé publique. D’ailleurs, le mois de novembre est consacré à la sensibilisation de la prostate. Parlez-nous en !  

PR. ABDOULAYE BOBO DIALLO: Le cancer de la prostate, c’est le premier cancer de l’homme. La prostate, c’est une toute petite glande. Mais, en fait, c’est une glande qui reflète la santé masculine. Donc, c’est une petite glande d’une vingtaine de grammes qui a la forme d’une châtaigne qui se trouve en dessous de la vessie, en arrière du pubis et en avant du rectum.

Donc c’est un cancer qui a été vulgarisé. On en parle partout parce qu’il a atteint de très grands hommes de cette planète. La bonne nouvelle, c’est qu’il guérit. Mais à condition que la détection soit précoce. Quand le cancer de la prostate est détecté tôt, je vous dis qu’on a toutes les chances d’en guérir. Quand il est détecté tard, on peut le traiter, mais ce n’est pas dans le but de le guérir. Mais c’est plutôt dans le but d’améliorer le confort du malade et d’empêcher la maladie de se développer pendant un certain temps. Donc, s’il faut résumer, le cancer de la prostate, c’est un cancer qui peut guérir si le dépistage est fait précocement et que le diagnostic est posé.

Quand il n’est pas détecté tôt, son traitement est nettement plus coûteux que lorsqu’il est détecté tôt. Et ça finit toujours par une issue fatale. Quand le diagnostic n’est pas précoce, le traitement ne peut être que palliatif. Et ce traitement palliatif est extrêmement coûteux. Et malgré ce coût, l’issue est toujours fatale.

Pourriez-vous nous expliquer la différence entre une simple hypertrophie et la prostate liée à l’âge ou à un cancer ?

C’est deux affections qui siègent sur le même organe à des endroits différents, je ne rentre pas dans les détails. Les deux sont liées à l’âge parce que le cancer de la prostate, c’est un cancer de l’homme vieillissant. Mais pour des raisons que nous avons citées, à cause de certains facteurs favorisants, nous sommes obligés d’aller le chercher beaucoup plus tôt.

Donc, l’hypertrophie bénigne de la prostate, comme on le dit, c’est une tumeur bénigne. C’est une tumeur dont on peut guérir également. Elle est bénigne et elle ne se transforme jamais en cancer. Le cancer de la prostate peut siéger dans la même glande à côté d’une hypertrophie bénigne de la prostate. Donc les deux peuvent coexister, mais l’hypertrophie bénigne ne se transforme jamais en cancer de la prostate.

Mais c’est pratiquement les mêmes signes urinaires. Et ce qui les différencie justement, c’est aller voir le médecin, et puis que le médecin procède à un toucher rectal, à un examen, pour savoir est-ce que oui ou non, il s’agit d’un cancer ou d’une affection bénigne de la prostate. En sachant que le cancer de la prostate, le diagnostic, il est histologique, donc c’est avec la biopsie prostatique.

Quels sont les signes d’alerte qui doivent impérativement pousser un homme à consulter ?

Il ne faut pas attendre les signes d’alerte. C’est ce que je disais tantôt, il faut éviter le piège du silence. Le cancer de la prostate, c’est une maladie à évolution lente dans la plupart des cas. Et surtout c’est une maladie sans symptômes au début. Au moment où on peut le guérir, pratiquement il n’y a pas de symptômes. S’il y a des symptômes, ce sont des symptômes urinaires.

C’est-à-dire, le monsieur se lève la nuit pour aller pisser. Il ne pisse pas comme il a l’habitude de pisser. Il ressent des difficultés à évacuer l’urine qui se trouve dans la vessie. Il est obligé de pousser pour que les urines sortent. Et cela peut conduire jusqu’à l’apparition d’une rétention d’urine. Il n’arrive pas du tout à pisser. Donc à ce moment-là, on lui met une sonde. Ce sont des signes qui sont purement urinaires.

Il peut y avoir des signes extra-urinaires. En général, quand ces signes extra-urinaires apparaissent, c’est que ce n’est plus une maladie qui est localisée. Ces signes extra-urinaires, c’est quoi ? C’est des gens qui vous disent « j’ai mal au dos » et on met ça au compte d’une arthrose. Ce sont des gens qui font des fractures pathologiques de membres. Ils se lèvent en descendant les escaliers, ils trébuchent, ils se cassent le col du fémur. En faisant la radio, on se rend compte que c’est une localisation secondaire de son cancer de la prostate au niveau de l’os.

Ou c’est une toux qui n’arrête plus, il a des difficultés à respirer. On fait une radiographie pulmonaire, on trouve qu’il y a déjà une atteinte pulmonaire du cancer. Donc en fait, quand il y a des signes extra-urinaires, pour la plupart des cas, ce sont des signes qui sont en rapport avec une avancée de la maladie. Et dans ce cadre-là, c’est un diagnostic qui est tardif.

Donc, le patient arrive, des examens sont effectués, une biopsie est faite, mais en général, c’est un cancer qui est déjà avancé dont on ne peut pas assurer la guérison. Il ne peut pas guérir, en fait. Donc tout ce qu’on peut faire, c’est de faire un traitement palliatif pour améliorer le confort de vie du patient, l’accompagner pour ne pas qu’il y ait des douleurs pendant le peu de temps de vie qu’il lui reste.

Une fois le diagnostic posé, quelle est la prise en charge disponible aujourd’hui en Guinée ?

Une fois que le diagnostic est posé, c’est-à-dire une fois qu’on a fait le toucher rectal, on a fait un examen du PSA. Donc c’est une glycoprotéine. On fait une IRM, et qu’à la suite de l’IRM, on est appelé à faire une biopsie prostatique et que la biopsie prostatique confirme que c’est un cancer de la prostate, la prochaine étape, c’est de savoir : est-ce que c’est un cancer localisé à la glande ? Est-ce que c’est un cancer localement avancé ou est-ce que c’est un cancer avec des métastases ? Le cancer localisé, il y a des chances qu’il puisse guérir.

Mais le cancer avancé, c’est un cancer, comme je vous l’ai dit, c’est un traitement palliatif. Le traitement palliatif est très onéreux, mais il existe en Guinée. C’est pour les patients qui ont un diagnostic tardif.  Pour ceux qui ont un diagnostic précoce, c’est pour ça que nous insistons sur le dépistage individuel et sur la sensibilisation. On a la possibilité d’opérer les patients en Guinée, ici, et qu’ils guérissent à 100%. Vous allez dans le service, il y a des patients qui sont hospitalisés, qui ont été opérés de cancer de la prostate, et puis ça va, tout se passe bien.  D’où l’importance, encore une fois, du dépistage. On peut guérir de son cancer de la prostate, ici, après une prise en charge adéquate, faite en Guinée.

Outre la prostate, il existe d’autres cancers moins connus, mais redoutables. C’est par exemple le cancer de vessie, de reins, de testicules, de pénis. Y a-t-il des signes visibles pour détecter cela, ou bien comment on fait le diagnostic ?

Mais comme tous les autres cancers, il faut que les patients viennent consulter. Quand on constate un certain nombre de choses, quand on pisse du sang et que toutes les urines contiennent du sang, ça évoque, ça peut être un cancer du rein.  Donc on détectera le cancer du rein après un examen physique, mais également qui sera accompagné d’examens complémentaires, tels que la tomodensitométrie, le scanner, ce qu’on appelle classiquement le scanner. Donc ces cancers existent dans notre pays, mais à une proportion moindre que le cancer de la prostate, dont on parlait tout à l’heure. Mais, en plus de ça, ce cancer est pris en charge correctement sur le plan chirurgical. Maintenant, il y a un traitement complémentaire qui peut être effectué ailleurs que dans notre service.

En dehors de ça, vous avez les cancers de vessie qui sont très fréquents chez nous, et dont la prise en charge pose actuellement d’énormes problèmes en Guinée. Et pourquoi cela ? Parce que le diagnostic est souvent tardif. Il est très tardif. Donc c’est à un stade où on ne peut pas faire grand-chose. Maintenant, pendant longtemps, le facteur favorisant des cancers que nous avions dans le pays, c’était la bilharziose urinaire.

Il y a eu un programme national de lutte contre cette bilharziose, et puis les choses ont tendance à rentrer dans l’ordre. Mais avec l’utilisation des colorants, par exemple, si je prends les dentelières à Kindia, voilà, tout cela aussi, ce sont des facteurs qui favorisent la survenue d’un cancer de vessie. Le cancer de vessie, il peut être pris en charge ici, mais à condition qu’encore une fois que le diagnostic soit précoce. Tous ces cancers-là, une fois que le diagnostic est fait de façon précoce, il y a des chances que ces cancers guérissent.

Le cancer testiculaire, on n’en parle pas, et pourtant, novembre bleu n’est pas seulement le mois du cancer de la prostate, mais également, c’est le mois du cancer du testicule. Parce qu’en fait, novembre bleu, c’est l’équivalent d’octobre rose, donc c’est le mois de prise en charge et de dépistage et de sensibilisation des cancers masculins, particulièrement le cancer du testicule et le cancer de la prostate. On en parle de moins en moins, et pourtant, il serait bien d’en parler davantage, parce que c’est un cancer qui ne touche pas le vieillard, ni l’homme vieillissant, comme le cancer de la prostate, c’est plutôt le cancer, c’est l’apanage de l’homme jeune, et c’est un cancer qui, également, peut guérir à 100%. Donc, il faudrait en parler davantage.

Vous insistez trop sur le dépistage précoce. Alors, on dit souvent que le dépistage précoce sauve des vies. À partir de quel âge un homme en Guinée, ici, devrait-il se faire le dépistage et en quoi consiste ce dépistage ?

Merci pour la question. Je vous ai dit qu’il y avait des facteurs favorisants non modifiables et des facteurs favorisants modifiables. Le cancer de la prostate en Guinée, nous nous demandons à ce que le dépistage se fasse à partir de 45 ans. Parce que le premier facteur favorisant, c’est l’âge. Mais le deuxième facteur favorisant, c’est la race, la peau noire. Je vous ai dit tantôt que la peau noire, les personnes de couleur sont beaucoup plus exposées à faire un cancer de la prostate que les autres, les caucasiens ou les asiatiques.

L’autre chose, c’est quand on a des parents qui ont eu un cancer de la prostate dans la famille. Quand on a eu un père, un frère qui ont eu un cancer de la prostate, il est même préconisé chez eux de faire ce dépistage beaucoup plus tôt, autour de 40 ans. Ou quand on a eu une mère qui a fait un cancer du sein. Donc le dépistage devrait se faire à partir de 45 ans ici en Guinée.

Ce dépistage est effectué par un médecin urologue ou un médecin généraliste. Et il se fait par le dosage de l’antigène spécifique de la prostate, qu’on appelle communément le PSA, mais également par l’examen physique, le toucher rectal.

Est-ce qu’on peut connaître les statistiques liées à ces cancers, surtout le cancer de prostate en Guinée ?

Vous savez, chez nous, nous avons des statistiques qui sont purement hospitalières. Donc ces statistiques hospitalières ne peuvent pas être extrapolées à l’ensemble de la population. Mais, dans le rapport de l’OMS de 2020, nous savons que nous avons enregistré 525 cas de décès par cancer de prostate et que cela représentait 0,53% de l’ensemble des décès enregistrés officiellement. Le taux de mortalité qui est ajusté à l’âge était autour de 37,70 pour 100 000 habitants.

A titre de comparaison, quand vous prenez le taux de mortalité par cancer de la prostate enregistré en Guinée, sur le plan mondial, la Guinée occupe le 18ème rang de mortalité par cancer de la prostate. Donc ça veut tout simplement dire que c’est une affection qui est à prendre au sérieux. Surtout quand on pense qu’il y a des possibilités de guérir cette affection.

Professeur, je m’en voudrais, si je ne vous posais pas cette question, parce que c’est une affirmation qui revient très souvent, on dit qu’un homme qui a une activité sexuelle régulière et épanouie a beaucoup plus de chances de ne pas contracter le cancer de prostate. Est-ce vrai ?

Bon, ça dépend de la façon dont on le prend. Il y a eu des études qui ont été faites et ces études ont montré que des individus qui avaient dans les alentours de 21 éjaculations dans le mois faisaient moins de cancer de la prostate que ceux qui en avaient moins.

Pour ma part, il faut prendre cela avec beaucoup de précaution, parce que cela ne veut pas dire que c’est parce qu’on a une activité sexuelle régulière qu’on ne fera pas un cancer de la prostate. Les études ont montré que ça pourrait, on a moins de risques (si on a une activité sexuelle régulière 21 éjaculations par mois ndlr), mais cela ne veut pas dire qu’il suffit d’avoir une activité sexuelle intense pour qu’il n’y ait pas de cancer de la prostate.

Donc le cancer de la prostate, il faut savoir qu’à chaque fois qu’il y a éjaculation, il y a des substances qui se trouvent dans la prostate, qui sont néfastes à la prostate, qui sont éliminées. Donc à chaque fois qu’il y a une éjaculation, il y a élimination de ces substances, ce qui entendrait une protection de la glande prostatique. Voilà, mais prenez-le avec beaucoup de précaution.

Quels conseils d’hygiène de vie, en termes d’alimentation, d’hydratation, pouvez-vous donner à la population guinéenne pour préserver leurs reins et son appareil urinaire ?

Il faut vivre sainement. C’est-à-dire manger correctement. Comme j’aime souvent le dire à mes patients, il faut colorer votre assiette. Donc ce n’est pas que du riz, de la sauce, fruits et légumes. Avoir une activité physique sportive régulière. Marcher 30 minutes trois fois dans la semaine, ça peut aider. Il faut manger beaucoup de légumes et boire assez d’eau, suffisamment d’eau, entre un litre et demi et deux litres d’eau par jour, dans nos conditions, avec la température qu’il fait, je pense que ça pourrait aider.

Mais il faut surtout avoir une vie saine, une hygiène de vie assez saine. Si on fait comme ça et on prie le bon Dieu, logiquement, les choses iront dans l’ordre. Et surtout, voir le médecin, son médecin généraliste régulièrement. À partir de 45 ans, ce serait bien de voir son neurologue une fois par an. Cela permettra de détecter les éventuelles affections très tôt et surtout de les prendre en charge de façon adéquate. Il faut vivre, mais sainement.

Un autre message pour les patients de cancer de prostate et des autres cancers ?

Les gens doivent venir tôt pour faire des consultations. Les patients doivent venir voir l’urologue très tôt. Il ne faut pas attendre qu’il y ait des signes pour venir consulter. Venez tôt. On ne vous le souhaite pas, mais s’il y a un cancer à un stade précoce, c’est un cancer qui pourra être pris de façon adéquate en charge ici en Guinée et les patients vont guérir.

Tous les jours, les consultations sont ouvertes dans le service d’urologie ici à l’Hôpital Ignace Deen. Tous les jours, il y a une équipe qui assure des consultations. Il y a le dépistage individuel. Tous les jours, il y a des gens qui viennent. Et ceux qui viendront seront pris en charge de façon adéquate. Rien ne change. Ils viendront, ils verront un urologue et l’urologue fera ce qu’il faut faire. Donc on est là pour les populations, il n’y a pas de problème de ce côté-là.

Votre mot de la fin ?

Je vous remercie de m’avoir donné l’opportunité de parler un peu d’une affection qui nous tient à cœur, surtout en ce qui concerne son dépistage et sa prise en charge. Donc merci à vous et encore une fois, le service d’urologie et l’ensemble du personnel d’urologie se tient à la disposition des populations afin que nous puissions vaincre cette affection. S’il y a un message à retenir, c’est qu’en parler du cancer de la prostate, c’est déjà agir. Donc à 45 ans, on estime qu’on a déjà planifié sa vie. Alors il faut planifier sa santé.

Interview réalisée par Oumar Bady Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 1 décembre 2025 12:30

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