Abdoulaye Kourouma : «Nous sommes une opposition de contribution et de construction…»
CONAKRY- Le président du groupe parlementaire « Alliance patriotique », un bloc de l’opposition, livre sa lecture sur plusieurs sujets qui font l’actualité en Guinée. Dans cet entretien accordé à Africaguinee.com, Abdoulaye Kourouma, président du Rassemblement pour la Renaissance et le Développement (RRD), revient notamment sur les récentes décisions du chef de l’État, la lutte contre la corruption et le bilan de la gouvernance. Il évoque également les défis de la nouvelle législature et assure que son groupe, composé de 16 députés, entend jouer pleinement son rôle de contrôle et de proposition.
AFRICAGUINEE.COM: Quel regard portez-vous sur le limogeage des ministres Mory Condé et Mourana Soumah ?
ABDOULAYE KOUROUMA : Bon, le décret est un acte de souveraineté du président de la République. Il accorde sa confiance à qui il veut et la retire lorsqu’il ne trouve plus son intérêt. Pour moi, je n’ai pas de commentaire particulier à faire sur le décret. C’est un acte de souveraineté. C’est son droit d’accorder sa confiance à qui il veut et c’est également son droit de la retirer.
Dans la foulée du décret, le président de la République a publié un message sur sa page Facebook, dans lequel il a réaffirmé sa détermination à lutter contre la corruption. Qu’est-ce que cela sous-entend, selon vous ?
Il n’en avait pas besoin. Je dirais que cela est lié à ses conseillers, notamment sur le plan de la communication ou de la stratégie. En fait, lorsque vous devenez président de la République, vous n’agissez pas pour vous-même. Tout ce que vous posez comme acte n’est pas forcément concerté, mais tout ce qui est public est généralement préparé avec les conseillers. En tout cas, il n’a pas eu de conseillers qui pouvaient véritablement lui dire que ce n’était pas nécessaire. Il n’a pas besoin de s’expliquer là-dessus. Quand il prend un décret pour nommer des ministres, des Premiers ministres, des gouverneurs ou autres, il n’a pas besoin de faire un post pour l’expliquer. Mais lorsqu’il les démet de leurs fonctions, il n’en a pas besoin non plus. Pour moi, il n’en a pas besoin, c’est son droit. Quand on parle du président de la République, le décret, c’est son missile. C’est ça, le mythe même. Il n’a pas besoin de s’expliquer. C’est ce pouvoir qui fait de lui le président de la République.
Maintenant qu’il s’est expliqué en évoquant la corruption et en affirmant que sa main ne tremblera pas, peu importe la personne impliquée, comment analysez-vous ce message ?

Mais comment voulez-vous que je réponde ? Je dis qu’il n’en avait pas besoin. Moi, je n’aime pas accuser. Vous comprenez ? Il faut accepter la présomption d’innocence. Il ne faut pas trancher à la place de la justice. Donc, je m’arrête à ce niveau en ce qui concerne sa décision. C’était un acte de souveraineté, c’est son pouvoir discrétionnaire. En ce qui concerne le limogeage, c’est le président de la République qui avait accordé sa confiance, à un moment donné, à Mory Condé et à Mourana Soumah. S’il ne leur fait plus confiance aujourd’hui, il retire l’honneur qu’il leur avait accordé en les nommant ministres. S’il le retire, il est dans ses droits et il dispose de tous les pouvoirs pour le faire.
Mais, une fois de plus, il n’aurait pas besoin de publier un message ou de donner des explications sur sa décision. Sa décision, c’est de cela qu’il s’agit. C’est ce qui fait de lui le président de la République, ce qui fait de lui le chef de l’État, ce qui fait son pouvoir, sa force. C’est pourquoi tout le monde court derrière lui, tout le monde veut avoir son amitié et tout le monde veut entretenir des relations avec lui. C’est le décret qui lui confère ce pouvoir et qui fait de lui ce qu’il est.
En tant que député de l’opposition parlementaire, considérez-vous que le gouvernement Bah Oury a réellement fait des progrès dans la lutte contre la corruption ?
Nous sommes en train de franchir l’étape de la transition. Donnons-nous le temps de mettre en place toutes les institutions. Il reste encore deux ou trois institutions importantes, notamment le Sénat et la Cour constitutionnelle.
Certes, mais en attendant la mise en place de toutes ces institutions, le travail parlementaire ne s’arrête pas. En tant que leader politique, quel regard portez-vous sur la situation et sur les attentes de l’opinion ?
En fait, nous avons encore peu de mécanismes, en matière de gouvernance, pour lutter efficacement contre beaucoup de fléaux. Je voudrais être clair : le gouvernement de Bah Oury n’a absolument rien fait dans le cadre de la lutte contre la corruption. Maintenant, puisque nous étions dans une période de transition, je me dis qu’avec l’élection du président de la République, l’installation de l’Assemblée nationale, et bientôt celle du Sénat et de la Cour constitutionnelle, nous aurons progressivement les institutions nécessaires.
Il n’est donc pas trop tard pour lutter contre la corruption et récupérer les biens de l’État. Peut-être que cela commence maintenant. Bah Oury est toujours Premier ministre. Est-ce qu’il faut apprécier son action dès maintenant ou lui donner encore du temps ? Je l’ai entendu récemment demander que tous les marchés publics soient déposés.
Comment interprétez-vous cette démarche ?

Je l’ai entendu dire cela. Est-ce qu’il s’est réveillé de son sommeil ? C’est la question que je me pose. S’il a demandé la transmission de ces contrats, c’est peut-être parce qu’il a lui-même constaté qu’il y avait des problèmes quelque part, notamment en matière de corruption. Maintenant, attendons de voir ce qu’il va faire de ces rapports. Cela nous permettra d’apprécier son action.
Puisqu’il demande les contrats passés depuis le début de la transition et que nous sommes désormais dans la légalité, attendons de voir ce qu’il va en faire. C’est à partir de là que nous pourrons véritablement juger les résultats de son action dans la lutte contre la corruption.
Quel bilan faites-vous des engagements pris en matière de refondation et de lutte contre la corruption, après près de cinq ans de gouvernance du CNRD ?
En fait, nous sommes aujourd’hui dans une nouvelle République, la Ve République. Le CNRD n’existe plus.
Certes, mais c’est le général Mamadi Doumbouya qui dirige le pays depuis le 5 septembre 2021….
Non. Le président Mamadi Doumbouya dirigeait en tant que président du CNRD et président de la République. Aujourd’hui, il est le président de la République, élu officiellement par les citoyens guinéens. Il exerce également avec des députés qui sont eux aussi élus. Je ne pense donc pas que les décisions seront désormais prises de manière unilatérale comme avant. Attention. Les députés doivent jouer leur rôle de contrôle de l’action du gouvernement et veiller sur les lois qui seront votées.
Pour moi, il faut tourner la page et faire face aux réalités à partir de l’installation des députés. Même lorsqu’un décret présidentiel engage l’État, les députés auront leur mot à dire et pourront faire des propositions. Cela veut dire que la gestion qui commence maintenant n’engage pas uniquement le président de la République. Sa responsabilité est engagée avec celle des députés. Souvent, nous donnons notre quitus pour des projets dans lesquels l’État s’engage. C’est donc la responsabilité de nous tous.
Mais vous êtes tout de même très minoritaires au Parlement. Avez-vous réellement une marge de manœuvre suffisante pour peser ?
Oui, nous avons beaucoup de marge de manœuvre. Je peux vous le rassurer. Nous sommes au nombre de 16, mais nous avons la crème. Le débat ne consiste pas seulement à dire non. Il faut aussi convaincre les autres députés en leur disant : « Vous êtes là pour le peuple de Guinée, vous êtes là pour la Guinée. Voilà ce qu’on nous propose comme projet, voilà ce que la Guinée risque de perdre et voilà ce qu’elle peut y gagner. » Avec des arguments et des preuves, vous ne pensez pas que des députés élus au nom du peuple peuvent nous rejoindre s’ils sont convaincus ? Personne n’est le patron d’un député. Le seul patron du député, c’est le peuple qui l’a élu. Nous sommes 16, mais c’est une équipe de qualité. Le nombre compte, bien sûr, mais les arguments comptent avant les votes.
Mais en termes de votes, votre groupe ne pèse pas suffisamment face à la majorité.
Les arguments viennent d’abord, avant les votes. C’est ce que vous oubliez. Pourquoi les ministres passent-ils devant les députés pour s’expliquer et défendre leurs projets ? C’est pour argumenter. Pourquoi les députés s’opposent-ils à un texte ? Ils donnent également des arguments. Moi, en tant que président du groupe parlementaire, je motive notre position. Si nous devons voter non, j’explique pourquoi. Je prends la parole et je dis : « Voilà les raisons pour lesquelles nous estimons qu’il faut voter contre. » Je demande ensuite aux honorables députés, particulièrement aux membres du groupe Alliance patriotique, de s’abstenir, de voter contre ou de voter pour. J’argumente. Ce sont ces arguments qui comptent.
Ne pensez donc pas uniquement au nombre. Si ce que vous défendez correspond à une réalité et que vous apportez des arguments solides, tout le monde n’est pas un béni-oui-oui. Il y a eu, par exemple, une loi concernant la route Faranah-Dabola. Un député de la mouvance a lui-même évoqué une éventuelle surfacturation. Il est pourtant de la majorité. Lorsqu’il a fait ses calculs, moi-même, je n’avais pas vu cela. Il a notamment indiqué qu’un kilomètre revenait à près de deux millions de dollars. Cela montre que ce sont des êtres humains, des personnes conscientes, qui réfléchissent et qui ne veulent pas que le peuple ou les finances de l’État soient saignés. Vous comprenez ? Et si nous avions eu cet argument auparavant, si nous avions nous-mêmes réussi à faire ces calculs, peut-être que cela aurait pu changer notre position.
Selon vous, existe-t-il aujourd’hui des mécanismes suffisamment indépendants pour contrôler efficacement l’action du gouvernement ?
Bien entendu. À partir du moment où chaque ministre passe devant nous et que nous avons la possibilité de rejeter son budget ou de l’améliorer, je pense que cela constitue déjà un mécanisme important. Il y a également beaucoup de cadres parmi nous. Certes, il y a beaucoup de jeunes, mais on retrouve aussi d’anciens ministres, d’anciens députés, de hauts fonctionnaires et de hauts cadres qui sont engagés pour défendre l’intérêt du peuple de Guinée. Je pense que les commissions d’enquête parlementaires que nous allons instruire et engager joueront également leur rôle. Elles permettront aux députés d’exercer leurs responsabilités de manière sérieuse et responsable.
Dans un mois, vous allez reprendre le service avec la rentrée parlementaire. À quoi faut-il s’attendre du Parlement, notamment des députés de l’opposition ?
En tant qu’ancien député, ancien membre du bureau de l’Assemblée nationale, et député réélu, je peux dire que nous abordons cette rentrée avec la loi de finances. Nous rentrons en octobre et il y aura beaucoup de travail. Le gouvernement doit venir nous présenter le projet de loi de finances. La rentrée parlementaire sera donc très chargée, sachant que la loi de finances nous attend.
Et au-delà, qu’est-ce qu’il faut vraiment attendre de cette 10e législature ?
Nous sommes actuellement en train de discuter, à un niveau assez élevé, de la nécessité d’accorder quelques semaines de formation aux nouveaux élus avant d’aborder véritablement la rentrée parlementaire. Beaucoup de nouveaux députés ne savent pas encore exactement quel est le rôle d’un député, comment fonctionne le Parlement, comment une loi de finances est étudiée et comment il faut aborder les différents travaux parlementaires. Ce sont des questions importantes qu’il faut maîtriser. J’en ai discuté avec le ministre Bourouno et nous en avons également parlé au bureau de l’Assemblée nationale. Il faut accepter d’organiser une formation d’au moins deux semaines pour les députés afin de leur permettre d’aborder correctement toutes ces questions. Il y a certes quelques anciens députés et quelques anciens ministres parmi les nouveaux élus, mais il faut former la majorité. Il faut donner au maximum de députés les outils nécessaires pour qu’ils puissent se préparer efficacement à leur travail parlementaire.
Peut-on alors s’attendre à un contrôle parlementaire efficace de l’action gouvernementale ?
Je vous le promets : de notre côté, au niveau de l’Alliance patriotique, vous n’avez que des initiés. Dans un groupe de 16 députés, si vous avez déjà deux ou trois anciens ministres et deux ou trois anciens députés ayant été membres du bureau de l’Assemblée nationale, cela constitue déjà une bonne expérience. Nous avons le Dr Ousmane Kaba, qui est non seulement ancien député, mais aussi ancien ministre de l’Économie et des Finances. Nous avons également Abé Sylla, ancien député et ancien ministre. Nous avons Hadja Makalé Camara, ancienne ministre et ancienne ambassadrice. Moi-même, Abdoulaye Kourouma, je suis un ancien député réélu et membre du bureau de l’Assemblée nationale.
Vous avez également le Dr Ibrahima Sory Diallo, ainsi que Mohamed Nabé, qui vient du secteur privé et a notamment occupé des fonctions de directeur de banque et de directeur commercial dans une entreprise comme GI. Vous avez aussi Faya Lansana Millimouno, qui est titulaire d’un doctorat dans le domaine de l’enseignement. Nous avons donc beaucoup de cadres dans notre groupe qui sont capables de produire des propositions et d’apporter une contribution constructive au débat parlementaire. Ce que je peux vous assurer, c’est que nous sommes une opposition de construction. Nous sommes une opposition de contribution et de construction. Nous aimons dire ce qui est et ce qui doit être. Nous défendons ce qui est et ce qui doit être.
Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 31 août 2026 12:13Nous vous proposons aussi
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