À la rencontre d’Elhadj Amadou Bobo Diallo, 92 ans : l’un des derniers survivants des voyages pédestres Guinée-Sénégal…
LELOUMA- Elhadj Amadou Bobo Diallo est l’un des doyens d’âge à Balaya, dans la préfecture de Lélouma. Cet ancien commerçant s’est construit entre la Guinée, le Sénégal, le Mali et la Côte-d’Ivoire. Malgré son âge avancé, il garde toujours sa lucidité. Il fait partie des courageux hommes qui, dès 1964, ont rallié le Sénégal à pied, bravant donc l’interdiction du grand commerce dans les marchés et la fermeture des frontières par la révolution « sékoutouréenne ».
Ce déplacement clandestin via Koundara et Mali Yembering permettait à bien de familles d’assurer la survie au prix de grands risques et d’épreuves difficiles à l’aller comme au retour. Le mouvement permettait d’exercer le commerce, faire le change, expédier des lettres, et des colis légers. Les marcheurs passaient uniquement par la brousse, empruntant des sentiers tortueux, pour échapper à la vigilance des agents de sécurité. Tranquillement sur son hamac dans la commune rurale de Balaya, nous l’avons rencontré. Elhadj Amadou Boobo Diallo, né vers 1933 se souvient de ses compagnons de lutte et raconte ce passé à Africaguinee.com.

De l’origine des voyages à pied
Peu avant l’indépendance de la République de Guinée, les guinéens voyageaient déjà massivement vers le Sénégal pour chercher certains besoins et faire surtout le petit commerce, cultiver de l’arachide avant de revenir s’occuper de leur famille. N’effectuait pas ce déplacement qui le voulait bien que le faire était à la fois un défi et une fierté pour tout jeune. A cette époque, le transport n’était pas florissant comme aujourd’hui, mais il y avait quand même des véhicules, notamment des camions qui faisaient la navette pour envoyer les passagers jusqu’à Dakar.
1964, la Révolution a durcit le ton
Les voyages pédestres de la Guinée vers le Sénégal et du Sénégal vers la Guinée ont commencé en 1964 soit 6 ans après l’indépendance de la Guinée. Ils étaient l’alternative aux restrictions faites aux activités commerciales sur les marchés locaux et la fermeture de certaines frontières. Sékou Touré avait fermé les frontières vers 1964, et avait prédit que des fromagers vont pousser sur les lignes frontières. C’était en représailles contre certains trafics commerciaux. Comme tout était fermé, les gens ne savaient plus quoi faire, beaucoup de guinéens comme nous, ont commencé les voyages pédestres.
D’ailleurs une vague importante s’est définitivement installée au Sénégal. Nous étions peu à faire des vas et vient. Je revois encore les mouvements de foule comme si c’était aujourd’hui. Moi particulièrement j’étais convoyeur comme de nombreux autres. Je ne sais combien de voyages j’ai fait à pied entre la Guinée et le Sénégal. C’est à partir du 8 Novembre 1964 que les choses ont commencé à être tendues dans le secteur du commerce. Les marchés ont été vidés, chacun a vendu à vil prix au profit de l’agriculture. Dans la zone de Labé, les gens avaient acheté des tracteurs pour aller faire l’agriculture à Koundara. L’État voulait de l’agriculture comme alternative au commerce dans le but de maîtriser certaines choses ; en vain.

A cette époque les frontières étaient fermées, mais un service minimum était assuré entre la Guinée et Bamako et un peu vers la Côte-d’Ivoire. Je me rappelle, quand, pendant cette période de fermeture, j’ai pris le train à Dakar pour Bamako. Je suis allé à Kankan, de là j’ai pris le train pour Mamou après je suis rentré à Labé par la route. Beaucoup de familles me confiait des personnes pour partir ensemble au Sénégal ou revenir en Guinée avec eux. Mais il fallait marcher une fois dans le territoire guinéen. Derrière il y avait un système de commerce et de change. On prenait le FCFA au Sénégal pour l’échanger contre le Syli en Guinée et faire un peu bénéfice mais dans la discrétion. Il y avait aussi la transmission des commissions et des colis légers pour des familles qui avaient des enfants établis au Sénégal et vice versa. Tout ça c’était pour prendre en charge des familles de part et d’autre.
Après la première vague des marcheurs…
Dès les premières marches en 1964, je me suis mis dans la vague, comme je vous ai dit. Il n’y avait pas de jours fixes pour le départ. Chacun se prépare et prend la route le jour de sa convenance. Un petit groupe est parti en premier, les échos ont convaincu d’autres, finalement d’imitation en imitation, les marcheurs sont devenus nombreux. Il fallait préparer le voyage, même la famille ne devait pas être suffisamment informée de peur qu’il n’y ait fuite de l’information. Moi, j’étais déjà habitué à voyager à Dakar un peu avant l’indépendance. Mon premier séjour à Dakar remonte au 16 décembre 1954 (4 ans avant l’indépendance de la Guinée). J’y avais passé 18 mois avant de revenir en Guinée. A mon retour, partout on disait : Amadou Boobo est là il rentre du Sénégal ! C’était un prestige. Pour mon premier voyage, c’est en véhicule.
Des épreuves difficiles lors des voyages
Des difficultés énormes entravaient ces voyages. Certains tombaient malades et d’autres mourraient de chaleur en cours de route, notamment à Koundara. Certains malades étaient transportés par leurs co-marcheurs. La soif a beaucoup tué vers Koundara du fait de marcher la journée. Les marcheurs couraient beaucoup de risques en voyageant la journée. Certains se faisaient mordre par des serpents dans les zones isolées. Nous autres avions toujours marqué un repos la journée pour ne marcher que la nuit. Nous n’avions pas de problèmes mais ceux qui étaient pressés de partir, qui affrontaient la chaleur pendant la journée avaient d’énormes difficultés. En saison sèche, affronter le soleil de Koundara était déconseillé. Vous pouviez être à court d’eau et de nourriture, c’était le plus gros problème rencontré sur le chemin.

La marche cachée en territoire Guinéen
En Guinée, que ce soit par Koundara ou par Mali Yembering avant d’arriver aux frontières on marchait librement sur la voie publique mais une fois dans les villes frontalières, nous prenions les raccourcis et les sentiers. Dans la zone du Foutah avec la fraîcheur, c’était possible de marcher la journée. A Koundara avec la chaleur et vers la frontière dans Mali Yembering, la marche n’était pas possible que la nuit avec beaucoup de prudence pour éviter les milices et autres agents de sécurité comme les gendarmes assez sévères. Il fallait contourner Sambailo (village qui abrite ligne frontière NDLR).
Après Sambailo on marchait un peu sur la route mais dès que nous approchions de Bhoundou Fourdou, nous quittions la grande voie pour continuer le trajet dans la brousse, c’était ainsi jusqu’au Sénégal mais il fallait des jours pour atteindre l’autre côté. Une fois sur le territoire sénégalais, nous ressentions une certaine liberté de mouvement. On ne se cachait plus, on marchait librement jusqu’au pont à côté de Linkering (première contrée du Sénégal qui marque la limite avec la Guinée NDLR), c’est là que les transporteurs sénégalais venaient nous embarquer pour continuer jusqu’à Dakar.
Notre séjour à Dakar c’était entre deux semaines et un mois avant de reprendre le chemin du retour. Ce temps servait à faire notre petit commerce, à faire le change à rapporter aux familles en Guinée. Presque toutes les familles avaient un représentant au Sénégal qui leur apportait la dépense.
Notre retour au pays était source de joie pour nos familles
Savoir que nous étions de retour en Guinée était source de joie pour les familles, parce qu’on venait avec des lettres et du soutien des familles installées au Sénégal. Les gens s’écrivaient des lettres pour donner des nouvelles. L’argent et des petits colis légers aussi venaient. Quand les familles étaient informées de notre retour, chacun venait saluer dans l’espoir de recevoir la dépense et avoir des nouvelles. L’ambiance naissait autour de nous mais dans une sorte de discrétion qui ne disait pas son nom. Tout comme au Sénégal quand nous arrivions, chacun était content parce qu’il allait avoir les dernières nouvelles de sa famille.
Vous n’avez jamais été conduit devant le chef de village pour montrer les lettres et justifier vos voyages ?
C’était une décision du gouvernement, envoyer une lettre ou revenir au pays, vous deviez passer devant la fédération ou le PRL pour vous expliquer, ceux qui avaient des lettres devraient à leur tour montrer le contenu. Mais pour mon cas, je n’y suis pas allé, à chaque fois que j’étais rentré au pays, je restais discret chez moi. Je ne suis jamais allé et personne n’est venue me chercher comme certains l’ont été.

Et vint la Liberté…
Je vous disais au début que les marchés et les frontières ont été fermés en partie au profit de l’agriculture et pour la maîtrise des prix. Ce qui avait incité aux voyages. Les choses sont devenues si dures, finalement une femme a eu des altercations avec un policier à Conakry, cela a révolté les femmes. Sékou Touré s’est compris avec les femmes et a ouvert tout. Depuis, plus rien n’a été fermé jusqu’à son décès. L’ouverture des frontières a mis fin au voyage à pied, le trafic routier a repris avec beaucoup de contrôle mais j’ai oublié l’année à laquelle les restrictions ont été levées. Pour la petite histoire, c’est un policier qui a vu une femme avec un plateau neuf, acheté à Conakry, le policier exige à la dame de lui montrer celui qui le lui a vendu.
La dame a dit qu’elle avait acheté avec un marchand ambulant. Les femmes ont trouvé cet acte injuste, elles se sont levées pour dénoncer la pression. C’est là que Sékou Touré a fait une conférence et a prononcé « A BAS LA POLICE ECONOMIQUE ». Cette décision de mettre fin à la police économique a énormément soulagé les femmes. Ce jour-là, j’étais à Kankan, en provenance de Bamako. Le guide de la révolution a engagé un processus d’ouverture des marchés et des routes vers les pays voisins.
Mes pensées vont à mes compagnons de route…
Nous étions des convoyeurs. Même après l’ouverture des frontières, certains d’entre nous avaient continué dans le transport sur la même ligne. Mes amis proches, il y avait Moodi Yacine Gooki-Thiehi, un excellent transporteur, Bela Tangama, Ousmane Hakkude-Pelle, Moodi Diouldé Dara dit djomaa Goddhoun, un homme coriace et Mamadou Saliou Dara. Ce sont mes compagnons de voyage à pied. La plupart d’entre eux étaient transporteurs avant la fermeture des frontières. Pendant la fermeture aussi, ils ont marché, après certains ont continué dans le transport. Ceux qui ne voyaient pas ces figures rebroussaient chemin. Pour eux c’est nous qui savions les vrais raccourcis pour sortir du pays et rentrer sans problème.

C’est maintenant que je réalise les risques sur ces axes routiers
Pour moi la vie est un changement, sinon nous avons vécu des situations. Aujourd’hui tout est facile ; il y a beaucoup d’engins roulants. La route Labé-Sénégal est bien faite. En une journée tu peux faire le trajet. Je me rappelle quand les gens avaient acheté les tracteurs pour aller faire l’agriculture à Koundara, à la récolte, tu prenais un laissez-passer chez le gouverneur de Koundara pour transporter le riz vers Labé ou ailleurs. La souffrance touchait tout le monde. C’est à la prise du pouvoir par l’armée en 1984 que je me suis rendu compte des risques énormes que nous avons pris en nous engageant à des voyages alors que les frontières étaient fermées. Quand nous avons entendu les décomptes des personnes en prison ou mortes, j’ai imaginé que le même sort nous guettait si on se faisait prendre.
Elhadj Amadou Bobo ! Avez-vous un extrait de Naissance qui justifie votre âge réel ?
Oui j’ai un extrait de naissance, jusqu’à récemment je le voyais ici, présentement je ne sais pas où il se trouve. C’est moi-même qui suis allé le prendre à Labé au temps de l’administration coloniale ; et non mes parents. J’avais la vingtaine d’années quand je l’avais demandé. Au bureau du commandant blanc à Labé, c’est un certain monsieur Diakité qui délivrait ce document. Tous les symboles et les armoiries de la France étaient marqués sur les documents. Donc nous étions français à l’époque (éclats de rire). Le commandant qui était là, je ne connaissais pas son nom, il a remplacé un certain commandant Lembé connu de tous à Labé. C’est le successeur de Lembé qui a signé mon acte de naissance. Il m’avait attribué vers 1933 comme date de naissance. Partant de ce document, je considère que j’ai 92 ans cette année 2025.

J’attends la fin de mes jours à mon lieu de repos
C’est au début des années 80 que j’ai arrêté toute activité pour me consacrer à la vie familiale et à mon village ; où vous m’avez trouvé. Je suis dans les affaires sociales et religieuses, je lis le coran et je vais à la mosquée en fonction de mon énergie. Si ma mémoire est bonne ; la dernière fois que je suis allé au Sénégal, c’est 2002, ça fait plus de 20 ans. Je suis chez moi ici maintenant, chaque jour, j’attends la mort. Une vieille personne n’a pas peur de la mort, plutôt elle l’attend à tout moment. A chaque fois que tu tombes malade, tu crois que c’est ton heure qui a sonné. Je rends grâce à Dieu, avec mon âge avancé, je jouis encore de ma lucidité et je marche. Ma famille me soutient, j’ai 6 enfants dont 2 filles.
De retour de Balaya (Lélouma), Alpha Ousmane BAH
Pour Africaguinee.com
Tel : (+224) 664 93 45 45
Créé le 25 février 2025 15:11Nous vous proposons aussi
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