Guinée-Sierra Leone : à Nongoa, la réouverture de la frontière fait revivre les échanges et les liens familiaux (Immersion)
NONGOA– La réouverture de la frontière entre la Guinée et la Sierra Leone redonne progressivement vie aux échanges à Nongoa, dans la préfecture de Guéckédou. Huile rouge, manioc, bananes, patates et autres produits agricoles traversent à nouveau le fleuve Makona, tandis que les commerçants guinéens et sierra-léonais reprennent leurs activités. Après quatorze mois de fermeture, les populations espèrent désormais une reprise durable des échanges et la préservation de la paix.
Il est midi, ce 28 août 2026, à Nongoa. Sur le marché, les voix des commerçantes se mêlent au va-et-vient des marchandises en provenance de Sierra Leone. Sur le fleuve Makona, les embarcations reprennent progressivement leur ballet. Après quatorze mois de fermeture, la frontière retrouve peu à peu son animation d’antan.
Mais ici, la réouverture ne se résume pas aux marchandises qui traversent le fleuve. De part et d’autre du Makona, des familles séparées, des commerçants privés de leurs activités et des habitants habitués à vivre au rythme des échanges transfrontaliers tentent de renouer avec leurs habitudes. À Nongoa, le fleuve qui séparait hier semble aujourd’hui redevenir un trait d’union entre deux communautés.

Sur le marché, les étals se remplissent progressivement. Des femmes discutent, marchandent et exposent leurs produits. Parmi elles, plusieurs commerçantes venues de Sierra Leone. Sur les tables et à même le sol, légumes, feuilles, bananes, savon, mais surtout de l’huile rouge en provenance de la Sierra Leone sont exposés à la vente.
À quelques mètres du marché, sur les rives du fleuve Makona, le ballet des embarcations et le va-et-vient des marchandises témoignent également de la reprise des échanges entre les deux pays.
Pendant plus d’une année, ce mouvement avait été fortement perturbé par la fermeture du principal point de passage entre les communautés de Nongoa et de Sierra Leone.
La frontière au niveau de Yenga-Koindu-Nongoa avait été fermée le 28 avril 2025, dans un contexte de tensions autour du statut de la zone de Yenga. Elle n’a officiellement rouvert que le 24 juin 2026, avant que les autorités sierra-léonaises ne rendent publique cette décision le 6 juillet suivant.
Durant environ quatorze mois, les populations riveraines ont vécu au ralenti. Aujourd’hui, la réouverture de la frontière est synonyme de soulagement et ravive les échanges entre les deux communautés.
Au marché de Nongoa, les commerçantes sierra-léonaises sont de retour

Finda Fatouma Koundouno est commerçante d’huile rouge. Pour elle, le retour des femmes venues de Sierra Leone constitue une véritable bouffée d’oxygène.
« C’est une satisfaction chez nous, les femmes. Pour dire vrai, on se manquait déjà entre nous, femmes de part et d’autre, du côté de la Sierra Leone et de la Guinée. On ne se voyait pas, alors que c’est dans ce business qu’on évolue. Nous ne faisons que nous débrouiller pour subvenir aux besoins de nos enfants. Aujourd’hui, nous nous sommes retrouvées et nous collaborons bien ensemble. C’est une grande satisfaction pour nous. »
À son niveau, deux catégories d’huile rouge sont proposées. Le bidon de 20 litres d’huile de maquino est vendu à 180 000 francs guinéens, tandis que l’huile rouge dite « originale » est proposée à 200 000 francs guinéens.
Mais derrière ces prix se cache surtout une activité économique vitale pour de nombreuses femmes de cette zone frontalière.
Pendant la fermeture de la frontière, plusieurs d’entre elles ont tenté de poursuivre leurs activités par des voies clandestines, au risque de perdre leurs marchandises et leur argent.
« Pendant que la frontière était fermée, c’était vraiment difficile. Nous sommes des femmes et c’est dans ce business qu’on se débrouille pour gagner quelque chose et prendre soin de nos enfants. Pendant cette fermeture, les gens ont beaucoup souffert. Aller faire le business dans le clandestin était très déplorable pour nous parce que, quand les autorités te prennent, elles exigent une amende à payer. Donc, beaucoup de personnes perdaient leurs produits et leur argent », témoigne Finda Fatouma Koundouno.
Pour cette commerçante, le retour à la normale doit désormais être accompagné d’une garantie essentielle : la paix.
« Le message que j’ai à lancer aux gouvernements, c’est de nous aider à préserver la paix qui existe aujourd’hui entre nous. »
« Aujourd’hui, je pratique mon business qui marche bien »
Sur le marché, les témoignages sont quasiment identiques.
Anesse Saba est une commerçante sierra-léonaise venue vendre de l’huile à Nongoa. Pour elle aussi, la période de fermeture appartient désormais au passé, même si ses conséquences restent présentes dans les mémoires.
« Je suis venue vendre de l’huile ici. Quand la frontière était fermée, c’était très difficile. Le business ne marchait pas. Donc, cela nous a créé beaucoup de problèmes. Mais aujourd’hui, je dis grand merci à Dieu. C’est un sentiment de satisfaction parce que je pratique mon business qui marche bien », témoigne-t-elle.
Son message s’adresse également aux autorités des trois pays.
« Nous, les femmes qui évoluons dans le business du côté de la Sierra Leone, du Liberia et de la Guinée, nous formulons un plaidoyer auprès des autorités pour qu’elles nous aident à bien vivre ensemble dans la paix et à pratiquer notre activité sans problème. »
Du fleuve Makona au marché : un commerce qui fonctionne dans les deux sens
À Nongoa, les échanges ne se font pas à sens unique.
Les commerçants sierra-léonais traversent le fleuve Makona avec leurs produits agricoles pour les vendre sur le marché guinéen. Au retour, ils repartent avec d’autres marchandises, notamment des chaussures, des vêtements et divers produits disponibles en Guinée.
Ce commerce de proximité repose sur des habitudes anciennes, presque naturelles, entre des communautés qui se connaissent et vivent ensemble depuis des générations.
Le fleuve Makona, qui pourrait être perçu comme une frontière physique, constitue davantage, ici, un espace de liaison entre les populations.
Pour Mohamed Koivogui, coordinateur préfectoral des débarcadères de Guéckédou, la fermeture de la frontière a eu des conséquences particulièrement lourdes.
« Il y a eu un impact majeur, parce que le port de Nongoa est le poumon économique de la préfecture de Guéckédou. Les échanges entre les deux pays étaient très forts. Et compte tenu de l’amitié qui existait entre les deux pays, cela a joué un rôle très négatif, surtout lors de la fermeture. »
Selon lui, plus de 200 jeunes travaillaient directement au niveau du débarcadère avant la fermeture.
« On avait, au moins au port ici, plus de 200 jeunes qui travaillaient. Et ceux-ci ont finalement tous quitté. La ville était presque morte. Vous pouvez partir, par exemple, dans Nongoa, vous ne verrez que des vieux, parce que tout le monde avait quitté. Les bras valides ont quitté pour partir, soit vers Siguiri, Nzérékoré et autres, pour trouver d’autres emplois. »
Avec la réouverture, ces jeunes commencent à revenir.
« Mais avec l’ouverture de ce port, les jeunes sont revenus. Les hommes valides sont revenus et le travail a commencé. Vous-mêmes, vous voyez le port : les camions venant de la Sierra Leone emportant de l’huile et des marchandises. Vraiment, le mouvement économique maintenant a pris le départ. »
Huile, patate, manioc, banane… la Sierra Leone approvisionne Nongoa
Sur le marché, l’origine de plusieurs produits ne laisse guère de doute.
Une partie importante des produits agricoles consommés ou revendus à Nongoa arrive de l’autre côté du fleuve.
« Les produits qui viennent de la Sierra Leone, c’est surtout l’huile, la patate. Il y a beaucoup de petites choses, par exemple du savon, la banane, le manioc, tout vient de la Sierra Leone. Tous les produits agricoles viennent presque de la Sierra Leone », témoigne Mohamed Koivogui.
Pendant la fermeture, cette source d’approvisionnement s’était quasiment tarie.
« On a même eu un manque au niveau de la population de Nongoa, parce qu’on ne recevait rien, rien ne venait. Sur le plan économique, nous sommes très contents. Parce qu’économiquement, les deux pays s’entraident », ajoute le coordinateur préfectoral des débarcadères de Guéckédou.
Une frontière, deux peuples, une même communauté
Mais à Nongoa, l’histoire de la frontière ne se résume pas au commerce.
Dans cette partie de la Guinée forestière, les communautés sont intimement liées. Les mêmes familles sont installées de part et d’autre du fleuve. Les mariages entre Guinéens et Sierra-Léonais sont nombreux.
La fermeture de la frontière a donc également été vécue comme une rupture sociale.
Mohamed Koivogui se souvient encore du jour de la réouverture :
« Le jour même de l’ouverture, il fallait voir, parce que les deux communautés se sont embrassées ce jour-là. Ils se sont manqués, il fallait voir. Il y a même eu des gens qui ont pleuré de part et d’autre ce jour-là. C’était pathétique, vraiment. C’était vraiment impressionnant. »
À Nongoa, cette réalité familiale est également confirmée par les autorités locales.
Tamba Gabriel Bongono, maire de Nongoa, rappelle que les populations de cette zone ont toujours vécu ensemble.
« Aujourd’hui, si nous prenons au niveau de la géographie, de la culture, la Guinée et la Sierra Leone, c’est la même famille », témoigne le maire de Nongoa.
Selon lui, les liens matrimoniaux transcendent largement la frontière.
« La plupart des Guinéens se sont mariés en Sierra Leone, et la plupart des Léonais se sont mariés en Guinée ici. »
Le maire rappelle également l’histoire récente de la région, notamment la période des conflits en Sierra Leone, lorsque des populations sierra-léonaises avaient trouvé refuge en Guinée.
« Si nous prenons l’agression rebelle, en 1998-2000, la plupart des Léonais étaient logés chez nous ici, à Nongoa. Les Léonais, nous les considérons comme des Guinéens. »
Pour les autorités locales, la question de Yenga relève d’abord des États.
« Le problème de Yenga, c’est un problème de limites. Ça, ça ne nous concerne pas. C’est entre pays et pays. C’est entre les chefs d’État des deux pays. »
Sur le terrain, les populations souhaitent surtout pouvoir continuer à circuler, à commercer et à vivre ensemble.
« On se débrouille un peu, un peu » : les transporteurs attendent encore la reprise complète
La réouverture de la frontière n’a toutefois pas fait disparaître toutes les difficultés.
Frédéric Sandouno, conducteur de moto-taxi, constate une amélioration de son activité, mais estime que la reprise reste progressive.
« Ça fait un an que la frontière de Yanga est fermée. Depuis qu’ils ont ouvert les portes, ça a un peu changé. On se débrouille un peu. On remercie Dieu quand même. »
Pendant la fermeture, son activité avait été fortement affectée par la baisse du nombre de passagers.
« Il n’y avait pas de passagers pour aller à Guéckédou. »
Aujourd’hui, les transports reprennent timidement. Les conducteurs de moto-taxi acheminent notamment de l’huile, des bagages et d’autres marchandises.
Mais la mobilité n’a pas encore retrouvé son niveau d’avant la fermeture.
Préserver la paix pour éviter une nouvelle rupture
Après quatorze mois de fermeture, les populations de Nongoa veulent désormais tourner la page.
La frontière a rouvert, les marchés reprennent, les femmes se retrouvent, les marchandises circulent à nouveau et les familles peuvent renouer avec les liens interrompus.
Pendant plus d’une année, cette frontière avait séparé des commerçants, des transporteurs, des familles et des communautés habituées à vivre ensemble.
Aujourd’hui, le fleuve Makona ne représente plus seulement une ligne de séparation.
Sur ses rives, les embarcations recommencent à circuler. Les marchandises traversent. Les femmes reprennent leurs activités. Les familles se retrouvent.
Mais pour que cette reprise soit durable, les populations demandent désormais deux choses : la paix entre les deux États et des infrastructures capables de soutenir les échanges qu’elles ont toujours entretenus.
À Nongoa, le message est donc simple : la frontière peut séparer deux territoires, mais elle ne doit pas diviser les peuples.
De retour de Nongoa,
Paul Foromo SAKOUVOGUI,
Correspondant Régional d’Africaguinee.com
En Guinée Forestière.
Tél : (00224) 628 B80 17 43
Créé le 5 septembre 2026 15:56Nous vous proposons aussi
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