Élections à la FEGUIFOOT : Les « vérités » de Baïdy Aribot, ex ministre des Sports
CONAKRY- À l’approche de l’Assemblée générale élective de la Fédération guinéenne de football, prévue le 27 octobre prochain, les prises de position se multiplient. Ancien ministre des Sports et ancien dirigeant de club, Baïdy Aribot livre un diagnostic particulièrement critique de la situation du football guinéen. Dans cet entretien accordé à Africaguinee.com ce lundi 31 août 2026, il dénonce les crises récurrentes, appelle à une rupture dans la gouvernance de la Feguifoot et plaide pour une gestion davantage axée sur la compétence, la mobilisation des ressources et le développement du football à la base. Il assume par ailleurs son soutien à la candidature d’Ibrahima Kalil Kaba, dont il estime être « le profil idéal » pour diriger la Fédération.
AFRICAGUINEE.COM : Le football guinéen est aujourd’hui à un tournant important de son histoire. Le 27 octobre prochain, les membres statutaires de la Fédération guinéenne de football (Feguifoot) sont appelés à élire le président ainsi que les autres membres du Comité exécutif, lors de l’Assemblée générale élective. Vous êtes un ancien ministre des Sports et également un ancien président de club. Vous connaissez donc bien cet univers. Quel regard portez-vous sur la situation actuelle du football guinéen ?
BAIDY ARIBOT : Le regard est très simple : notre football est dans le trou, à tous les niveaux. Il faut le dire et être honnête avec nous-mêmes. Nous n’arrivons même pas souvent à organiser un championnat national à temps, faute de moyens et parfois faute de casting. A mon avis, c’est avant tout un problème de gouvernance institutionnelle. Cette gouvernance met le football guinéen dans une situation de cacophonie et d’instabilité, avec des crises récurrentes entre clans qui bloquent le bon fonctionnement de la structure qui gère le football, à savoir la Fédération guinéenne de football.

Et vous le savez, ces dix dernières années, nous sommes passés de crise en crise, avec souvent des crises assez profondes qui ont placé le pays dans une situation de recul sur le plan footballistique. Depuis longtemps, je pense que cela fait deux ou trois CAN que la Guinée n’a pas participé [à la phase finale]. Dans des compétitions internationales comme la Coupe du monde, nous n’arrivons pas non plus à nous qualifier. Même à l’échelle locale, c’est-à-dire africaine ou régionale, notre football, notamment en termes de représentativité des clubs et des équipes locales dans les compétitions, ne porte pas aujourd’hui la crédibilité qu’il devrait avoir.
Face à cette situation, je pense que l’échéance qui arrive, avec l’avènement d’une nouvelle équipe et d’un nouveau président, doit véritablement être l’occasion d’appeler à une rupture. Une rupture, non pas contre les personnes, parce que ce sont des élections qui sont tellement structurées par des critères assez difficiles. Ce ne sont pas des élections ouvertes : elles sont codifiées par des statuts, ce qui fait que nous retrouvons souvent presque les mêmes personnes qui perdurent au sein de cette Fédération et qui, franchement, n’ont plus leur place.
Pour mettre fin à cette crise perpétuelle, nous, les observateurs, appelons donc à une rupture, non seulement dans la gestion, mais aussi dans la gouvernance en général. C’est là le vrai problème. Parce que si vous regardez le football guinéen, ce n’est pas un problème de talents. Nous avons vraiment des jeunes qui jouent, que ce soit à l’étranger ou à Conakry. Vous vous rendez compte que près de 60 % des jeunes en Guinée aiment le football ou le pratiquent à un niveau inférieur. Ils veulent voir leurs équipes avancer, ils veulent voir des infrastructures et ils veulent aussi que l’on parle de la Guinée au même titre que des autres pays qui s’illustrent actuellement sur le continent africain. C’est pourquoi, encore une fois, il faut mettre fin à cette crise perpétuelle et prôner la rupture.
Selon vous, qu’est-ce qui doit avant tout guider le choix des membres statutaires ?
Aujourd’hui, je pense que ce sont les critères de compétence, de management et de vision qui doivent guider leur choix. Honnêtement, il faut que nous arrivions à privilégier ces critères, qui sont vraiment utiles au fonctionnement de toute institution. Je le dis et je le répète : on ne peut pas réinventer la roue. De la même manière que cela fonctionne dans les autres pays, je pense que cela doit être la même chose pour la Guinée. Le football est devenu un facteur d’influence énorme, aussi bien sur le plan local qu’international.
Donc, ceux qui sont amenés à gérer ces instances doivent avoir une vision et être des personnes compétentes, c’est-à-dire des gens qui savent de quoi il s’agit, mais qui disposent également d’une capacité managériale leur permettant de mener à bien les objectifs assignés ou, peut-être, le programme du président élu par les membres statutaires. C’est très simple.
Selon vous, quel est le profil idéal du futur président de la Fédération guinéenne de football ? Faut-il nécessairement que cette personne soit issue du monde du football pour diriger la Fédération ?
Non. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte où ce n’est pas forcément quelqu’un qui pratique le football qui doit être président. Nous sommes dans un monde de réseaux et de management. Et quand je parle de management, je veux dire que les entreprises ou les institutions qui sont les mieux managées sont généralement celles qui obtiennent les meilleurs résultats.
Nous sommes également dans un monde qui se digitalise davantage. Vous ne pouvez donc pas avoir des dirigeants qui n’ont pas les compétences nécessaires pour amener une équipe vers la performance, sans qu’ils aient les qualités d’un bon manager, une connaissance réelle des enjeux pour lesquels ils sont élus et, surtout, un bon réseau. Il faut une personne capable d’influencer certaines situations en faveur de son pays, comme on le voit aujourd’hui dans le monde du football, ou qui puisse apporter le crédit et les avantages nécessaires au développement du sport, notamment du football. Donc, pour moi, c’est cela le profil d’un bon dirigeant d’une fédération de football.
Vous avez souligné tout à l’heure la nécessité d’une rupture. À quoi faites-vous allusion concrètement ?
Quand je parle de rupture, c’est parce que nous observons ce qui se passe aujourd’hui. Encore une fois, si vous regardez ces dix dernières années, honnêtement, ce sont les mêmes causes qui produisent les mêmes effets.
Quand vous êtes dans une fédération qui n’arrive pas aujourd’hui à donner le maximum d’elle-même pour avoir un championnat local performant ; une fédération où l’on privilégie les dépenses de fonctionnement au détriment du développement du football ; une fédération où les voyages et les primes des responsables prennent une place disproportionnée dans le budget, ou encore une fédération qui confond les rares subventions qu’elle reçoit des instances internationales comme la CAF ou la FIFA avec ses propres ressources et qui, aujourd’hui, ne compte que sur ce que l’État fait pour les équipes, c’est une fédération qui, honnêtement, n’a pas sa raison d’être.
Cela veut dire que les gens qui sont là ne sont pas de bons gestionnaires et ne sont pas de bons visionnaires. Ce sont des personnes qui se sont installées dans le confort qu’elles ont trouvé et qui s’enrichissent au détriment du football.
Alors, quand on parle de rupture, il s’agit d’une rupture avec ces pratiques, cette façon de faire, cette manière de gérer et cette méthode de gouvernance. Ce n’est pas lié à Paul ou à Pierre, honnêtement.
Plusieurs personnalités sont annoncées ou évoquées dans la course à la présidence, notamment le Dr Ibrahima Khalil KABA « Lilou », Antonio Souaré et d’autres. Que pensez-vous de cette pluralité de candidatures ?
Si vous avez suivi un peu mes publications, j’ai déjà posé le diagnostic de la situation qui prévaut dans notre football. J’ai également donné mon point de vue sur la personne qui, aujourd’hui, est selon moi la mieux à même de diriger notre football. Mon choix s’est porté sur le profil du président Ibrahima Kalil Kaba pour plusieurs raisons.
La première, c’est qu’il ne fait pas partie des clans qui ont plongé notre football dans une situation de crise institutionnelle au cours de ces dix dernières années.
Deuxièmement, c’est quelqu’un qui a une expérience de gestion et qui a prouvé, notamment dans des fonctions importantes au niveau de l’État, qu’il est compétent. En plus, il a un profil de gestionnaire honnête et intègre.
Aujourd’hui, malgré son passage au niveau étatique, on ne lui connaît pas de casseroles. Pour moi, quelqu’un qui a une expérience de gestion au niveau de l’État et une expérience dans le domaine sportif — puisqu’il est président d’un club qu’il a pris à un certain niveau et qui, aujourd’hui, est très bien géré et monte en puissance — présente le profil idéal.
Ensuite, il représente, à mes yeux, un facteur de consensus entre les différents clans qui prennent aujourd’hui notre football en otage. Le mettre à la tête de la Fédération, je pense que cela nous permettrait de stabiliser l’environnement de notre football. C’est de cela qu’il s’agit : créer un environnement stable et permettre à l’équipe qui sera élue de faire en sorte que les dirigeants puissent désormais se consacrer essentiellement au développement intégral du football guinéen dans son ensemble.
En tant qu’ancien ministre des Sports, quel rôle l’État doit-il jouer dans le développement du football guinéen, sans empiéter sur l’autonomie de la Feguifoot ?
Vous savez, il y a trop de confusion sur cette question. On fait peur aux responsables de l’État en leur disant : « Vous empiétez sur les prérogatives de la Fédération, la FIFA va vous suspendre. » De telle sorte qu’aujourd’hui, l’État s’est recroquevillé dans un seul rôle : celui d’apporteur de fonds pour les compétitions, les voyages et autres.
Ce n’est pas interdit. C’est l’État qui a confié une mission de service public aux fédérations pour qu’elles travaillent au développement du sport. Pour moi, c’est l’État qui donne l’agrément, vous comprenez ? C’est l’État qui aide aujourd’hui les fédérations partout dans le monde. Je n’ai pas vu une fédération qui dispose, à elle seule, des moyens financiers nécessaires pour construire des infrastructures à travers tout un pays. C’est l’État qui apporte les infrastructures.
En réalité, c’est l’État qui doit créer les mécanismes et l’environnement permettant au football de se développer et d’aller de l’avant, en créant les conditions idoines en matière de formation et d’appui nécessaire, mais surtout d’appui institutionnel. Il faut faire en sorte que le football devienne aujourd’hui un véritable facteur d’insertion pour beaucoup de jeunes qui sont déscolarisés ou scolarisés et qui sont au chômage. Voilà la vérité.
Vous avez évoqué tout à l’heure la question financière et la gestion des ressources. Qu’attendez-vous concrètement du prochain Comité exécutif en matière de transparence et de gestion des ressources ?

Quand je parle de vision, c’est justement de cela que je parle. On reçoit de l’argent de la FIFA, de la CAF, ainsi que d’autres subventions ou dons. Ces ressources sont mises à la disposition de la Fédération pour le bien du football guinéen : la formation des jeunes, le développement du football féminin, la formation des formateurs et, plus généralement, la qualification de notre football pour améliorer ses performances.
Donc, une fédération ne doit pas simplement s’asseoir et attendre. Elle doit aller plus loin. Si vous recevez des ressources convenables ou insuffisantes, vous devez permettre à votre institution d’aller mobiliser d’autres ressources, parce que c’est votre rôle et cela relève de vos prérogatives.
Aujourd’hui, certaines fédérations ont obtenu des résultats satisfaisants en matière de gestion des ressources. Je prends toujours l’exemple du Maroc, mais aussi de pays comme l’Afrique du Sud, et, plus près de nous, la Côte d’Ivoire et le Sénégal.
Encore une fois, ces fédérations enregistrent certaines performances dans la gestion et le développement du football dans leurs pays. Alors, je pense qu’il faut faire de même. Je ne dis pas forcément comme ces fédérations, mais au moins s’en inspirer.
La Guinée dispose de nombreux talents, mais peine encore à obtenir des résultats à la hauteur de son potentiel. Selon vous, d’où vient ce problème ?
Ce sont les différentes crises qui plombent le football guinéen. Quand vous n’avez pas un environnement stable dans votre foyer, même si vous êtes intelligent, vous aurez du mal à vous concentrer sur l’essentiel. Vous risquez de passer à côté. C’est exactement ce qui se passe dans notre football. Les différentes crises sont négatives pour le football guinéen.
Monsieur le Ministre, vous avez également une expérience personnelle dans le football. Avez-vous été international avant de devenir dirigeant de club ?
Ah non, je n’ai pas été international. J’ai joué au niveau de l’AS Kaloum, mais finalement, j’ai opté pour aller faire mes études au Maroc. J’ai joué pour l’Université Club, avec lequel j’ai remporté quelques coupes. À l’époque, il y avait également des tournois inter-quartiers qui constituaient véritablement le socle de notre football en matière de détection des grands talents. Malheureusement, cela n’existe plus aujourd’hui. Voilà des mécanismes qu’il faut réhabiliter.
Selon vous, quelles doivent être les premières priorités du prochain Comité exécutif dès son entrée en fonction ?
Nous avons des échéances immédiates. Nous devons disputer, dans quelques semaines, les matchs de qualification pour la prochaine Coupe d’Afrique des Nations. Il faut donc se pencher directement sur cette échéance et permettre à l’entraîneur nouvellement recruté d’avoir une équipe compétitive, capable de faire en sorte que la Guinée soit de retour lors de la prochaine CAN.
Vous avez évoqué le rôle des membres statutaires. Certains estiment que leur choix est parfois davantage guidé par des considérations matérialistes que par la défense des intérêts du football guinéen. Qu’avez-vous à leur dire ?
Ces gens passent leur temps dans des guerres de clans. Chaque président qui arrive s’entoure de son clan et pratique une forme de mécénat en faveur de celui-ci. Ils dépensent donc davantage d’énergie dans des problèmes inutiles que dans l’essentiel, qui est l’accomplissement de leur mission.
Le futur président devra également composer avec les pouvoirs publics, les clubs, les joueurs, les entraîneurs, les arbitres, les partenaires et les instances internationales. Quelle doit être, selon vous, sa relation avec ces différents acteurs ?

À tous les niveaux. Il n’y a pas que les pouvoirs publics. Moi, je pense que ce doit être un président rassembleur, qui permettra à notre football de retrouver un peu du consensus perdu au niveau des différentes instances qu’il gère, mais surtout de lutter contre tout ce qui nous divise. Pour cela, le rassemblement de toutes les énergies en faveur de notre football est nécessaire. C’est ce qui va encourager les populations, les amateurs et tout le monde à y croire et à aller de l’avant.
Et si vous aviez la possibilité de fixer une feuille de route au futur Comité exécutif pour ses deux premières années de mandat, quelles seraient vos principales recommandations ?
Il faudrait, entre autres, mettre l’accent sur la formation, la mobilisation des ressources et la transformation de l’administration de la Fédération en une administration performante et proactive. Il faut également mettre en place des projets financés par la Fédération et qui concernent les différents secteurs susceptibles de nous permettre de retrouver l’enthousiasme d’antan.
Avant, il y avait par exemple les championnats scolaires et universitaires, les championnats de quartier, et puis tout un travail autour du football à la base. Je pense que ce sont des projets qu’il faut remettre en place. Nous avons des hommes pour cela. Beaucoup d’anciens joueurs sont aujourd’hui sans emploi ou au chômage. On peut véritablement les intégrer dans ces différents projets.
En plus de cela, il y a la diplomatie sportive à l’international. Elle doit permettre à la Guinée de retrouver une certaine crédibilité auprès des instances internationales et d’y être davantage représentée. Il faut mettre en place tout un programme dans ce sens. Mais le plus important, c’est de garantir la véritable indépendance de la Fédération, avec une mobilisation adéquate des ressources et, surtout, de travailler sur les différentes compétitions pour permettre à la Guinée d’être présente à chaque échéance. Et je veux, pour une fois, qu’en plus de la CAN, nous soyons présents aux Jeux Olympiques et à la Coupe du monde.
Si vous aviez un seul conseil à donner au futur président de la Feguifoot avant ces élections, quel serait-il ?
Il faut rassembler. Il faut rassembler et mettre fin à cette gestion néfaste, qui fait qu’aujourd’hui cette Fédération n’est plus crédible aux yeux de l’opinion.
Au-delà du président qui sera élu à l’issue de cette prochaine élection, quelles qualités et quelles compétences doivent, selon vous, caractériser la future équipe dirigeante ?
Elle doit être une équipe compacte, soudée et solidaire. Et surtout, surtout, surtout, une équipe qui ne retombe pas dans les erreurs du passé, notamment les guerres de clans et les conflits d’intérêts. C’est tout.
Il ne me reste plus qu’à vous remercier, Monsieur le Ministre, pour votre disponibilité et pour cet entretien.
Merci, merci à vous également. C’est mon point de vue. Je n’ai aucun intérêt à salir qui que ce soit. Mon problème, c’est le football guinéen. Je souhaite qu’il devienne aujourd’hui un football qui mérite le respect et, surtout, un football qui puisse nous redonner cette fierté que nous avions autrefois, lorsque nos aînés évoluaient dans les clubs ou en équipe nationale.
À cette époque, on parlait de la Guinée partout. Alors, encore une fois, il faut que nous arrivions à cela, et même que nous surpassions cette époque, pour que, au moins une fois, au niveau national, la Guinée puisse remporter un titre.
Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 2 septembre 2026 09:10Nous vous proposons aussi
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