Dr Faya Millimouno: « La peur doit quitter les Guinéens… »

CONAKRY – Reconduit à la tête du gouvernement, Amadou Bah Oury devra, selon Dr Faya Lansana Millimouno, répondre aux véritables préoccupations des Guinéens. Dans cet entretien accordé à Africaguinee.com , le président d’honneur du Bloc Libéral et député appelle à restaurer les libertés publiques, mettre fin à l’opacité dans les marchés publics, renforcer la sécurité des citoyens. Malgré ses critiques, il dit garder une part d’optimisme.

AFRICAGUINEE.COM : Quelle lecture faites-vous du remaniement ministériel intervenu le 27 juillet ?

Dr FAYA LANSANA MILLIMOUNO : Bon, je n’ai pas grand-chose à dire parce que, personnellement, je ne m’attendais pas à un bouleversement.

Pourquoi dites-vous cela ?

Écoutez, pour négocier le tournant que nous venons de prendre, il fallait composer une équipe qui accepte parfois de fermer les yeux sur certaines choses pour lesquelles elle s’était auparavant battue. C’est un grand sacrifice qui a été consenti.

Un grand sacrifice, mais par qui ?

Parce que, lorsque vous participez à un projet qui vous amène à tourner le dos à beaucoup de choses que vous aviez défendues par le passé, et pour lesquelles vous aviez même amené d’autres personnes à se battre, parfois au prix de leur vie, il se crée forcément une forme de complicité qui fait que l’on ne se tourne plus le dos. Autrement dit, on s’est engagé ensemble, on continue ensemble.

Moi, c’est ainsi que je vois les choses. C’est pourquoi je ne m’attendais pas à un grand bouleversement. Ceux qui s’y attendaient avaient peut-être une autre lecture de la situation. Pour ma part, je pensais dès le départ que l’équipe serait reconduite. Voilà. Parce que tout ce que nous vivons aujourd’hui, ils en assument ensemble le mérite, tout comme ils en assument ensemble le blâme. Vous comprenez ?

Sauf, bien sûr, s’ils avaient estimé que certains avaient tenté de s’écarter de la ligne fixée. Dans ce cas, on aurait pu dire : « Bon, lui, on peut le mettre de côté. » Mais, encore une fois, je ne m’attendais pas à un grand bouleversement. Et c’est effectivement ce qui s’est produit.

Qu’attendez-vous de cette équipe recomposée, toujours conduite par Bah Oury ?

Ce que j’attends de cette équipe recomposée dirigée par Bah Oury, c’est qu’elle cesse de tourner le dos à certaines valeurs fondamentales. La liberté de la presse dans notre pays, comme dans tout autre, est essentielle. Les droits et les libertés des citoyens le sont tout autant.

Nous rêvons de faire de la Guinée une économie forte, non seulement à l’échelle nationale, mais aussi en Afrique de l’Ouest. Nous affichons de grandes ambitions en parlant de Simandou, de la Vision 2040, etc. Mais tout cela n’a de chances d’aboutir que si les gens ne craignent pas de venir chez vous, de vivre chez vous, d’investir chez vous.

En revanche, lorsque nous continuons à assister à des scènes où chacun redoute de voir son enfant, son mari, sa femme ou son cousin disparaître, c’est grave. Oui, c’est grave. Et cela ne relève pas d’un clivage entre opposition et mouvance. C’est une question d’intérêt général.

Les économistes disent souvent que « l’argent n’aime pas le bruit ». Lorsque l’insécurité s’installe, les investisseurs se méfient. Je m’attends donc à ce que toutes les pratiques que les actuels dirigeants dénonçaient eux-mêmes comme anormales soient définitivement bannies.

Prenons l’exemple de la politisation à outrance de l’administration publique. Je crois que cela figurait parmi les tout premiers engagements du CNRD. Mais, à un moment donné, on a tourné le dos à cet engagement. Maintenant que le pouvoir est là, il faut s’asseoir et se demander : « Qu’est-ce qui peut nous permettre de rétablir la normalité afin de rassurer les Guinéens et de faire disparaître la peur ? »

J’attends également de ce gouvernement qu’il s’attaque aux véritables préoccupations des Guinéens. On nous avait annoncé une nouvelle manière d’attribuer les marchés publics. Finalement, non seulement rien n’a changé, mais la situation s’est même aggravée. Or, chaque fois que les marchés publics ne sont pas attribués de manière transparente et concurrentielle, aucune infrastructure ne peut offrir de garanties de qualité.

Tant que la commande publique restera l’affaire d’une poignée de personnes, nous continuerons à rencontrer les mêmes problèmes. En Guinée, vous pouvez voir quelqu’un obtenir un marché public de plusieurs milliards de francs guinéens alors qu’il ne possède même pas une pelle, ni une brouette.

Pendant ce temps, ceux qui ont réellement investi dans le secteur des travaux publics, recruté des ingénieurs à grands frais et acquis des équipements, sont écartés.

Or, lorsque ces entreprises sérieuses n’obtiennent pas les marchés, tandis qu’une personne dépourvue de toute capacité d’exécution décroche un contrat de 50 à 100 milliards avant d’en céder 5 % à une entreprise qui, elle, dispose des moyens de le réaliser, cette dernière doit tout de même payer ses ingénieurs et ses employés.

Pourquoi aucune route dans notre pays ne dure plus de cinq ans ? Pourquoi ? Posons-nous cette question. Ce n’est pas un problème d’opposition ; c’est un problème de gouvernance.

Dr Faya, vous êtes désormais député. Vous aurez sans doute l’occasion d’interpeller le gouvernement lors des prochaines sessions parlementaires ?

Nous ne manquerons pas de le faire. Mais, écoutez, il ne faut pas rêver. Mon souhait, c’est que ce Parlement ne devienne pas un ring de boxe opposant deux camps. J’espère qu’il réunira des hommes et des femmes convaincus que la Guinée mérite mieux et déterminés à travailler dans l’intérêt du pays.

Malgré tout, gardez-vous un peu d’espoir avec cette nouvelle configuration de l’équipe exécutive guinéenne ?

Je suis de nature optimiste. Lorsque je m’engage dans quelque chose, je travaille avec les autres dans l’humilité et le respect. Je ne préjuge jamais des personnes.

J’espère que nous sommes tous engagés dans la poursuite de l’intérêt général. Si je constate que c’est effectivement le cas, cela permettra à chacun de s’épanouir et de contribuer au développement de ce pays, afin d’obtenir des résultats positifs dont profitera la majorité des Guinéens. En revanche, si ce n’est pas le cas, il ne faudra pas se faire trop d’illusions.

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 5 août 2026 09:17

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