La crise silencieuse des cimetières à Conakry : Où enterrerons-nous nos morts demain ?

Dr André LOUA

Introduction

L’expansion démographique rapide de Conakry se heurte aujourd’hui à une réalité préoccupante : la saturation quasi totale de ses espaces funéraires. Des cimetières comme celui de Cameroun, dans la commune de Dixinn, ainsi que ceux des autres communes de la capitale, sont désormais à bout de souffle.

Cette pénurie de foncier funéraire, combinée à l’absence ou à l’insuffisance de régulation et à un manque criard d’entretien, transforme l’inhumation des défunts à Conakry en un véritable défi logistique et financier pour les familles. Elle favorise également l’émergence de pratiques informelles préjudiciables à la dignité humaine.

Au-delà de cette dimension sociale, la situation soulève un enjeu environnemental et sanitaire largement sous-estimé. Les inhumations anarchiques en zones résidentielles, les risques de contamination des eaux souterraines, les difficultés d’assainissement dans les quartiers à forte densité ainsi que l’absence d’études hydrogéologiques préalables constituent autant de préoccupations majeures.

La question des cimetières demeure souvent absente des débats publics sur l’urbanisation, alors même qu’elle constitue un indicateur essentiel de la qualité de la gouvernance urbaine. Une ville qui ne parvient plus à offrir des espaces dignes pour l’inhumation de ses morts révèle des insuffisances profondes dans sa planification territoriale. Conakry semble aujourd’hui confrontée à cette réalité.

Face à cet enjeu d’utilité publique, il devient impératif que le Gouvernorat de Conakry, les ministères en charge de l’Urbanisme, de l’Habitat et de l’Environnement, ainsi que les autorités communales engagent une planification urbaine intégrant durablement la question des infrastructures funéraires. Les futures institutions législatives du pays — Assemblée nationale et Sénat — devront également légiférer en urgence afin de redonner toute leur dignité à nos morts.

Principaux constats

1. L’asphyxie des espaces existants : une crise foncière aux portes des familles

Le constat est visible aux quatre coins de Conakry: les cimetières urbains actuels n’ont pratiquement plus la capacité physique d’accueillir de nouvelles dépouilles. Conçus pour une ville à la démographie maîtrisée, ces espaces subissent aujourd’hui la pression d’une population qui approche les trois millions d’habitants.

Cette saturation engendre des situations parfois dramatiques. Dans plusieurs cimetières, les gestionnaires sont contraints d’autoriser la superposition des dépouilles ou de rouvrir d’anciennes tombes, parfois au mépris des délais de décence habituellement requis. Cette gestion crée régulièrement des tensions entre les responsables des cimetières et les familles endeuillées, qui constatent avec amertume la disparition ou la modification des sépultures de leurs proches.

Dans la haute banlieue, l’expansion immobilière anarchique aggrave davantage la situation. De nouveaux lotissements se développent sans qu’aucune réserve foncière ne soit prévue pour les besoins funéraires futurs.

2. L’émergence d’une économie informelle de la mort

La raréfaction des espaces funéraires a progressivement favorisé l’émergence d’un marché informel autour des opérations d’inhumation. Dans certains cas, les familles endeuillées se retrouvent confrontées à des coûts imprévus ou à des pratiques peu transparentes pour obtenir un emplacement disponible.

Cette situation alimente un sentiment d’injustice et crée des inégalités entre les citoyens face à un service qui devrait relever de l’intérêt général. L’absence d’un système de gestion modernisé et de tarifications clairement affichées ouvre la voie à diverses formes d’intermédiation informelle.

À terme, cette dérive risque de transformer l’accès à une sépulture digne en un privilège réservé aux familles les plus aisées, au détriment du principe d’égalité devant la mort.

3. Le manque d’entretien des cimetières : le deuil bafoué par l’abandon public

Le manque d’entretien des cimetières de Conakry entraîne une dégradation préoccupante du respect dû aux défunts. Cette situation se traduit notamment par l’abandon de certains sites, envahis par la végétation sauvage, la dégradation ou la destruction de tombes et diverses atteintes à l’intégrité des sépultures.

Par ailleurs, les entrées de plusieurs cimetières sont souvent jonchées de déchets, ce qui pose également des problèmes de salubrité publique.

Cet abandon institutionnel prive les citoyens du droit fondamental de se recueillir dans la dignité et la sérénité. Il reflète plus largement les difficultés de gestion urbaine et les insuffisances de gouvernance des services publics locaux.

4. Des expériences africaines qui montrent la voie

La crise des cimetières n’est pas propre à Conakry. Plusieurs grandes villes africaines confrontées à une forte croissance démographique ont déjà été amenées à repenser leur politique funéraire.

À Dakar, les autorités ont progressivement développé des espaces d’inhumation en périphérie afin de soulager les cimetières historiques saturés. À Casablanca, la modernisation du suivi des sépultures et la rationalisation de l’occupation des espaces ont permis une meilleure gestion des sites existants. Kigali, quant à elle, a intégré les infrastructures funéraires dans sa planification urbaine de long terme.

Ces expériences démontrent que la saturation des cimetières n’est pas une fatalité. Avec une vision stratégique, des investissements adaptés et une gouvernance rigoureuse, il est possible de garantir aux populations des espaces funéraires dignes, accessibles et durables.

Conclusion

La gestion des cimetières à Conakry a largement dépassé le stade du simple problème logistique pour devenir une urgence sociétale, sanitaire et humanitaire.

La saturation des espaces funéraires, l’insuffisance des infrastructures disponibles et les risques de spéculation autour des emplacements imposent une rupture avec les pratiques d’abandon observées aujourd’hui.

Une capitale moderne ne se mesure pas uniquement à ses routes, à ses immeubles ou à ses infrastructures économiques. Elle se juge également à la manière dont elle traite ses morts et accompagne les familles dans l’épreuve du deuil.

En repoussant continuellement la question des cimetières, nous préparons une crise sociale, sanitaire et foncière dont le coût sera demain bien plus élevé que celui des décisions à prendre aujourd’hui.

Il est encore temps d’agir. Mais le temps presse.

Recommandations

1. Aux futures institutions législatives (Assemblée nationale et Sénat)

Adopter une loi sur les cimetières et les opérations funéraires.

Définir les normes d’aménagement des cimetières.

Encadrer les conditions de création et de gestion des espaces funéraires.

Renforcer les règles de protection sanitaire et environnementale.

2. Au Gouvernement (ministères en charge de l’Urbanisme, de l’Administration du territoire et de l’Environnement)

Élaborer un schéma directeur funéraire du Grand Conakry, à l’image des schémas directeurs de transport, d’assainissement et d’urbanisme.

Projeter les besoins funéraires jusqu’en 2040 ou 2050 en cohérence avec les perspectives de développement du programme Simandou 2040.

Identifier les futurs sites d’inhumation.

Intégrer des réserves foncières funéraires obligatoires et non négociables dans tous les plans d’aménagement urbain, notamment dans les zones d’expansion du Grand Conakry, de Coyah, Dubréka et Moribayah.

Réaliser des études techniques, environnementales et hydrogéologiques avant toute création de nouveaux espaces funéraires.

Étudier la possibilité d’aménager certaines emprises foncières publiques disponibles, sous réserve de leur conformité aux normes de sécurité et de protection de l’environnement.

3. Au Gouvernorat de la ville de Conakry

Créer un Office des cimetières du Gouvernorat disposant d’antennes communales.

Assurer la gestion, l’entretien et la numérisation des espaces funéraires.

Planifier les futurs sites d’inhumation.

Renforcer le contrôle de la transparence financière.

Mettre en place un système numérique de gestion des sépultures permettant la cartographie des tombes, la traçabilité des concessions et la prévention des superpositions anarchiques.

4. À l’attention des communes

Réaménager les cimetières existants à travers une meilleure organisation des allées.

Mettre en place une sectorisation confessionnelle adaptée au respect des traditions religieuses.

Assurer une gestion rationnelle de l’espace et la préservation des tombes existantes.

Afficher publiquement les tarifs d’inhumation et des concessions afin de renforcer la transparence et de lutter contre les pratiques informelles.

Promouvoir les caveaux familiaux lorsque les conditions techniques et culturelles le permettent.

5. À l’attention des citoyens et des organisations communautaires

Instituer des journées citoyennes périodiques de nettoyage et d’entretien des cimetières.

Renforcer les partenariats entre les communes, les organisations religieuses, les associations de jeunes et les organisations de la société civile afin de préserver la dignité des lieux de repos des défunts.

 

Dr André LOUA

Ancien fonctionnaire de l’OMS

Pharmacien biologiste

Auteur de cette tribune à titre personnel

Tél. : 622 69 82 00

Courriel : [email protected]

Créé le 18 juin 2026 16:40

Nous vous proposons aussi

TAGS

étiquettes:

YELLOWBET

UBA

LONAGUI

SONOCO

AGB2G

CBG

smb-2

Consortium SMB-Winning

Annonces

Recommandé pour vous

Annonces