Boubacar Bah : « Le schéma national d’aménagement du territoire doit être élaboré avec l’expertise guinéenne » 

CONAKRY- Alors que la Guinée s’engage dans l’élaboration d’un nouveau Schéma national d’aménagement du territoire après plus de trois décennies, le président de l’Ordre national des architectes de Guinée salue l’initiative tout en appelant à une implication accrue des compétences locales. Dans cet entretien accordé à Africaguinee.com, Elhadj Boubacar Bah insiste sur les enjeux stratégiques de ce document et met en garde contre les risques d’une planification déconnectée des réalités nationales. 

 

AFRICAGUINEE.COM : Plus de 35 ans après le précédent schéma, quel regard portez-vous sur cette initiative de l’État visant à doter la Guinée d’un nouveau Schéma national d’aménagement du territoire ?

BOUBACAR BAH : Je suis très heureux de cette excellente initiative. J’avoue qu’il s’agissait d’un vide qui persistait depuis plusieurs décennies. On ne peut pas gérer efficacement le territoire d’un pays sans disposer d’un Schéma national d’aménagement du territoire valide, cohérent et adapté aux réalités nationales.

Le fait que cette initiative soit aujourd’hui portée par les autorités actuelles est à saluer. Nous ne pouvons que les féliciter et les remercier pour cette démarche.

Pourquoi un tel document est-il essentiel pour un pays comme la Guinée, notamment face à une urbanisation rapide et au développement de grands projets structurants ?

Ce document est d’une importance capitale.

Comme son nom l’indique, le Schéma national d’aménagement du territoire est un outil hautement stratégique qui permet à l’État d’organiser et de gérer son espace national. Il offre au gouvernement un cadre pour planifier ses différents projets structurants tout en veillant à une répartition équilibrée des populations sur l’ensemble du territoire.

Il permet également d’assurer une distribution équitable des infrastructures, qu’il s’agisse des réseaux de transport ou d’autres équipements publics. C’est un instrument fondamental pour garantir un développement harmonieux du pays.

Par ailleurs, ce schéma joue un rôle essentiel dans la préservation des ressources naturelles : la biodiversité, les forêts, les fleuves, les rivières et les autres écosystèmes. Il contribue à encadrer les interventions sur ces espaces, qu’il s’agisse de leur protection ou de leur transformation.

Enfin, il constitue un outil de planification de l’urbanisation et du développement des différentes régions, avec une vision à long terme permettant de maîtriser la croissance du territoire national.

Ce projet a été confié à une entreprise singapourienne alors que des structures locales disposent également d’une expertise en la matière. Pensez-vous que cette démarche permettra d’aboutir aux résultats escomptés ?

Lorsqu’on parle d’élaborer un Schéma national d’aménagement du territoire, cela suppose une connaissance approfondie de la Guinée : son territoire, sa géographie, son histoire, sa sociologie, son évolution socio-économique ainsi que la vision économique et même politico-économique des autorités. Tous ces éléments sont essentiels.

Étant donné qu’il s’agit d’un schéma national d’aménagement du territoire, plusieurs paramètres doivent être pris en compte. Il y a d’abord les paramètres naturels : le relief, les forêts, les fleuves et l’ensemble des espaces qui relient les différentes régions et les différentes villes. Pour la Guinée, il faut également tenir compte de l’océan Atlantique.

Il faut ensuite intégrer les infrastructures existantes. Notre pays dispose déjà de villes et de régions reliées par un réseau routier, ainsi que d’infrastructures aériennes avec ses aéroports. Il existe également des infrastructures ferroviaires.

Même si certaines anciennes lignes ne sont plus opérationnelles, la Guinée s’est récemment dotée du projet Transguinéen, une infrastructure majeure qui traverse une grande partie du territoire. Tous ces équipements constituent des données essentielles dont il faut impérativement tenir compte dans l’élaboration d’un Schéma national d’aménagement du territoire.

Selon vous, quel est l’objectif d’un tel schéma pour un pays ?

L’objectif d’un Schéma national d’aménagement du territoire est de favoriser un développement durable du pays. Or, un développement durable ne peut être envisagé sans une gestion efficiente des ressources et de l’ensemble du territoire, en tenant compte des paramètres naturels ainsi que des infrastructures existantes.

Il s’agit de déterminer comment développer ces infrastructures, comment mieux relier les régions et les villes entre elles et, par exemple, de définir les catégories de routes qui doivent desservir les principaux pôles urbains et régionaux. C’est une réflexion qui concerne l’organisation interne du pays.

Dans cette vision de développement, il faut également s’interroger sur l’organisation administrative actuelle : telle qu’elle existe aujourd’hui, permet-elle un développement durable du pays ? Si ce n’est pas le cas, il pourrait être nécessaire de proposer aux décideurs une nouvelle organisation territoriale plus adaptée.

La Guinée présente une spécificité majeure : elle est composée de quatre régions naturelles. Ces régions se distinguent non seulement sur le plan géographique, mais aussi par leur histoire, leur culture, leur relief, leurs caractéristiques socio-économiques et les activités de leurs populations. C’est précisément cette diversité qui fait la richesse du pays.

L’élaboration d’un tel schéma exige donc une connaissance approfondie de tous ces paramètres. Il faut comprendre les liens que les populations entretiennent avec leur territoire ainsi que les spécificités économiques de chaque région. Dans certaines zones, l’agriculture est prédominante ; dans d’autres, ce sont d’autres activités qui dominent, ou plusieurs secteurs coexistent. Tous ces éléments doivent être pris en compte afin de favoriser un développement harmonieux et rapide.

De la même manière, il convient d’évaluer le réseau routier actuel : relie-t-il efficacement les villes et les régions ? Est-il en mesure de soutenir un développement durable ? Si la réponse est négative, il faudra proposer un nouveau maillage, sans pour autant ignorer les infrastructures déjà existantes.

Ce travail relève de spécialistes maîtrisant parfaitement le contexte national et disposant des compétences techniques nécessaires : architectes, urbanistes, mais aussi sociologues, historiens et experts issus d’autres disciplines. Toutes ces expertises doivent être mobilisées pour élaborer un Schéma national d’aménagement du territoire pertinent.

Quels sont, selon vous, les principaux leviers de développement qu’un Schéma national d’aménagement du territoire peut offrir à la Guinée ? 

Ce document peut constituer en effet un support stratégique essentiel pour les autorités, en leur offrant une vision de long terme pour le développement du pays.

Et cela ne représente qu’une partie des enjeux. Je n’ai évoqué ici que le réseau routier, mais le schéma doit également intégrer les transports aériens et les infrastructures aéroportuaires. Il faut déterminer quelles villes doivent être dotées d’aéroports à vocation nationale et lesquelles pourraient accueillir des infrastructures de dimension internationale. Aujourd’hui, il est pratiquement impossible de rejoindre directement l’étranger par avion depuis une autre ville que Conakry, ce qui constitue un frein au développement.

Il est également indispensable de tenir compte de la future ligne ferroviaire Transguinéenne, une infrastructure majeure. Le Schéma national d’aménagement du territoire doit intégrer ce projet afin d’anticiper les dynamiques qu’il entraînera. À défaut, des agglomérations spontanées pourraient se développer le long du corridor ferroviaire, perturbant durablement l’organisation du territoire.

Enfin, ce schéma doit être conçu en tenant compte du contexte d’intégration sous-régionale et continentale. La Guinée appartient à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et s’inscrit également dans les initiatives portées par l’Union africaine. Le document devra donc préparer le pays à cette intégration inéluctable en favorisant son ouverture et sa connectivité.

Il faut aussi rappeler que la Guinée partage ses frontières avec six pays, dont plusieurs occupent une place importante sur le plan économique en Afrique de l’Ouest. Le Schéma national d’aménagement du territoire doit ainsi contribuer à mieux connecter le pays à ses voisins afin de renforcer son intégration dans les espaces sous-régional et continental.

Est-ce que vous avez été associé à ces travaux, alors même que le projet a été confié à une structure étrangère ?

J’avoue très honnêtement que je n’ai pas eu connaissance du processus de sélection du bureau chargé de cette mission. Pourtant, il s’agit d’un cabinet appelé à élaborer le Schéma national d’aménagement du territoire de notre pays.

En revanche, j’ai été invité, en ma qualité de président de l’Ordre national des architectes de Guinée, avec quelques collaborateurs et confrères, à prendre part à la cérémonie de lancement de ce projet.

Aujourd’hui, plusieurs villes guinéennes connaissent une expansion parfois désordonnée. Quels sont, selon vous, les principaux dysfonctionnements qu’il faut corriger en priorité ?

Il faut d’abord faire la distinction entre le Schéma national d’aménagement du territoire et la planification urbaine des différentes villes.

Le Schéma national traite de l’organisation du territoire à l’échelle du pays. En revanche, il peut aussi définir les grandes orientations susceptibles d’influencer l’avenir socio-économique, administratif, voire politique, d’une ville ou d’une région. À l’issue de son élaboration, certaines propositions pourront être formulées et les autorités seront amenées à les examiner dans le cadre de la gestion et de l’organisation du pays. C’est un point extrêmement important.

Par exemple, ce schéma pourrait préconiser la création d’une nouvelle région administrative ou, au contraire, recommander une réorganisation du découpage existant, en estimant qu’il y a trop ou pas assez de régions. L’objectif serait toujours de favoriser un développement plus équilibré et plus efficace des territoires.

Il pourrait même, en théorie, proposer la création d’une nouvelle capitale. Rien n’est à exclure dans un exercice de planification stratégique de cette nature.

Pour ma part, ma conviction est claire. Puisque la Guinée est un pays structuré autour de quatre régions naturelles, il est essentiel de privilégier le développement et le renforcement des capitales régionales. L’objectif doit être d’assurer une répartition plus équilibrée des populations sur l’ensemble du territoire.

Si cette politique avait été engagée plus tôt et mise en œuvre de manière cohérente, nous aurions sans doute assisté à une diminution significative de l’exode rural vers Conakry.

C’est pourquoi il me paraît indispensable que le Schéma national d’aménagement du territoire tienne pleinement compte de cette spécificité guinéenne : l’existence de quatre grandes régions naturelles dotées de capitales régionales, chacune pouvant servir de pôle de développement et s’ouvrir sur des pays voisins stratégiques de la sous-région.

Quel rôle les architectes et les urbanistes doivent-ils jouer dans la conception et la mise en œuvre de ce nouveau schéma, même si l’Ordre n’a pas été officiellement associé au processus ?

Il est vrai que certains confrères ont été sélectionnés. En revanche, l’Ordre national des architectes de Guinée n’a pas été directement consulté dans le cadre des choix ou des propositions. Cela dit, l’Ordre ne compte pas rester passif.

C’est notre rôle et cela relève de notre responsabilité professionnelle. Lorsqu’un projet d’une telle envergure, qui engage l’avenir du pays, est lancé, il est normal que nous apportions notre contribution et exprimions notre point de vue à travers les canaux appropriés. Ces avis peuvent permettre aux autorités d’apprécier certains aspects du projet et aux cabinets retenus d’en tenir compte dans leurs travaux.

En matière d’habitat, quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels la Guinée est confrontée et quelles réponses ce schéma pourrait-il apporter ?

Le principal défi réside dans le déséquilibre de la répartition des populations sur le territoire national. Aujourd’hui, Conakry compte plus de trois millions d’habitants dans un pays qui en totalise moins de vingt millions, voire moins de dix-sept millions selon certaines estimations. Cette concentration est considérable.

Une telle situation entraîne inévitablement des difficultés en matière de logement et d’habitat dans la capitale. À l’inverse, lorsqu’on se rend à l’intérieur du pays, on constate que certaines villes disposent de nombreuses habitations inoccupées. Les populations se dirigent naturellement vers les zones où se trouvent les activités économiques.

C’est pourquoi j’ai toujours plaidé pour la revalorisation des capitales régionales afin qu’elles deviennent de véritables pôles socio-économiques capables de retenir les populations sur place. Une telle politique contribuerait automatiquement à réduire la pression sur le logement à Conakry.

Parallèlement, il est indispensable de mettre en place une politique adaptée de production de logements. Les architectes ont un rôle majeur à jouer dans ce domaine, notamment à travers la planification urbaine. Nous pouvons proposer des modèles d’organisation des villes qui favorisent le développement économique local, la création de revenus et permettent ainsi aux citoyens de construire ou d’acquérir leur propre logement.

Le projet est porté par les autorités guinéennes, avec l’appui d’un cabinet international singapourien. Comment faire en sorte que cette expertise étrangère soit adaptée aux réalités locales et valorise les compétences nationales ?

La question est importante. J’ai assisté à l’atelier de lancement et, très honnêtement, je n’ai pas vu de références démontrant une expérience spécifique de ce cabinet dans l’élaboration d’un Schéma national d’aménagement du territoire. Les exemples présentés concernaient davantage la planification urbaine, qui est un domaine différent puisqu’elle s’applique à l’échelle des villes, alors que le Schéma national concerne l’ensemble du territoire.

J’ai également eu le sentiment qu’il était question d’adapter à la Guinée des modèles ou des plans déjà réalisés dans d’autres contextes. Or, cela me paraît difficilement envisageable. Chaque pays possède ses propres réalités géographiques, historiques, socio-économiques et sociologiques.

En revanche, si ce cabinet dispose des compétences techniques nécessaires et travaille en étroite collaboration avec les experts locaux, il peut parfaitement réussir sa mission. Cette coopération est, à mon sens, une condition indispensable.

Ce qu’il faut éviter, c’est qu’un cabinet étranger, même expérimenté à l’international, élabore seul un document aussi stratégique. Le Schéma national d’aménagement du territoire doit servir de fondement au développement socio-économique durable de la Guinée sur le long terme. Ce n’est pas un document que l’on conçoit tous les jours.

Il est donc essentiel que tous les paramètres soient pris en compte : la connaissance approfondie du pays, de son territoire, de ses populations et de leurs réalités, mais aussi la vision des autorités guinéennes en matière de développement durable. Car c’est à nous de définir la direction que nous voulons donner à notre pays.

Enfin, ce schéma doit s’inscrire dans une perspective sous-régionale et continentale. L’avenir sera marqué par une intégration croissante entre les États et par le poids des grands ensembles régionaux. Il est donc indispensable que la Guinée prépare dès aujourd’hui son territoire à cette évolution afin de renforcer sa capacité d’intégration et de coopération avec les autres pays de la sous-région et du continent.

Pensez-vous que les collectivités locales disposent aujourd’hui des capacités techniques nécessaires pour appliquer efficacement les orientations qui découleront de ce schéma ?

Non. Il faut d’abord comprendre qu’un Schéma national d’aménagement du territoire ne se met pas en œuvre automatiquement. Une fois élaboré et adopté par les autorités, son application dépendra avant tout des compétences disponibles, des ressources humaines et des moyens financiers mobilisés.

Ces compétences existent en Guinée, mais elles sont, à mon sens, insuffisamment intégrées et parfois mal réparties dans le processus actuel. C’est ce que j’ai déjà eu l’occasion de souligner.

J’espère qu’une fois le schéma élaboré et adopté, il sera le fruit d’un consensus et qu’il aura pleinement intégré les contributions et l’expertise guinéennes. Ensuite, il faudra franchir une nouvelle étape : renforcer les capacités de l’administration afin qu’elle puisse mettre en œuvre ce document stratégique, en s’appuyant également sur les entreprises, les cabinets et les compétences nationales.

Quel message adressez-vous aux décideurs publics afin que ce nouveau Schéma national d’aménagement du territoire ne reste pas un simple document théorique, mais devienne un véritable outil de transformation durable du pays ?

Je voudrais d’abord saluer cette initiative et féliciter les autorités guinéennes pour l’avoir engagée.

En revanche, il est essentiel que l’expertise nationale soit pleinement associée à son élaboration. Il s’agit d’un Schéma national d’aménagement du territoire qui servira de référence, de guide et de support à la vision de développement du pays. Il est donc indispensable que les compétences guinéennes participent à toutes les étapes du processus.

Aucune phase ne devrait être validée sans l’appréciation d’un organe technique compétent. Une fois le schéma adopté, il faudra fédérer toutes les expertises nécessaires à sa mise en œuvre : architectes, ingénieurs, géomètres et l’ensemble des professionnels concernés. La réussite d’un tel projet repose sur une approche multidisciplinaire.

À quoi pourrait conduire un travail bâclé dans ce domaine ?

Un travail mal réalisé conduirait tout simplement à un échec.

Je pense d’ailleurs que les autorités solliciteront l’avis de l’expertise nationale pour évaluer la qualité du document produit. Si celui-ci ne répond ni aux réalités du pays ni à la vision de développement durable portée par les autorités, il est peu probable qu’il soit adopté.

Avant toute validation, il est donc indispensable que les décideurs disposent d’une évaluation technique sérieuse, fondée notamment sur les compétences locales.

Quel est enfin votre message à l’ensemble des parties prenantes chargées de la mise en œuvre de ce projet ?

Au cabinet ou au bureau d’études retenu, je recommande de travailler en étroite collaboration avec l’expertise nationale. Les professionnels guinéens connaissent le territoire, son histoire, son relief, sa sociologie ainsi que les besoins réels du pays en matière d’infrastructures, d’architecture, d’urbanisme et d’aménagement du territoire.

Cette connaissance du terrain constitue un atout indispensable pour élaborer un schéma capable d’accompagner durablement le développement national.

Aux autorités, je lance un appel afin qu’elles veillent à ce que ce processus soit largement ouvert et participatif. Il est important que toutes les compétences puissent apporter leur contribution, afin que le document final reflète véritablement les réalités et les ambitions de la Guinée et devienne un authentique Schéma national d’aménagement du territoire au service du développement des générations futures.

 

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 16 juin 2026 11:00

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