« Mon honneur était en jeu» : Les confidences de Fatoumata Yébhé Boiro, un parcours d’exception au cœur de la Police guinéenne
CONAKRY-Contrôleuse générale de police et Conseillère principale au ministère de la Sécurité et de la Protection civile, Hadja Fatoumata Yébhé Boiro incarne une trajectoire exceptionnelle dans un univers longtemps dominé par les hommes. De la conduite d’opérations transfrontalières à la gestion d’enquêtes sensibles mettant en jeu son honneur, elle revient, dans cet entretien accordé à Africaguinee.com, sur son parcours, ses défis et son engagement pour la promotion du leadership féminin en Guinée.
AFRICAGUINEE.COM : Pour commencer, parlez-nous de votre parcours…
Je suis Contrôleuse générale de police, Conseillère principale du ministre de la Sécurité et de la Protection civile, épouse et mère de trois enfants. Mon parcours est guidé par un engagement constant au service de l’État, ainsi que par la volonté de contribuer au renforcement de la sécurité publique et à la promotion du leadership féminin. Je suis diplômée de l’Université de Montréal (Canada), où j’ai obtenu un diplôme en gestion appliquée à la sécurité intérieure et à la police (2017-2020). J’ai également obtenu, à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, une maîtrise en droit privé (1997-2001), ainsi qu’une maîtrise en biochimie (1984-1989).
Je fais partie des hauts cadres de la sécurité intérieure, spécialisée en gestion stratégique des services de police, en criminologie et en traitement du renseignement. Au cours de ma carrière, j’ai acquis une solide expérience dans la planification, l’organisation et la conduite d’opérations policières d’envergure, ainsi que dans la conduite d’enquêtes judiciaires complexes.

C’est dans ce cadre qu’en 2009, en ma qualité de directrice centrale du bureau de l’Interpol pour la Guinée, j’ai piloté une importante opération conjointe de police entre le Mali, le Burkina Faso et la Guinée, le long des frontières de la Haute-Guinée. Ladite Kanda, phase 1. C’est l’une des premières opérations conjointes au niveau de la sous-région ouest-africaine. Tous les services chargés de l’application de la loi étaient impliqués dans cette opération de grande envergure : la Police nationale, la Gendarmerie, les services des Douanes ainsi que les agents chargés de la conservation de la nature.
Le jour du départ de Conakry pour rejoindre la zone d’opération située le long des frontières, une grande manifestation se déroulait dans la capitale (en 2008). Le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité d’alors, ainsi que le directeur national adjoint des services de police, nous avaient demandé de reporter l’opération. Avec tout le respect dû à leur autorité, j’ai sollicité leur bénédiction tout en demandant l’autorisation de maintenir la mission, car nos partenaires étaient déjà sur place, notamment des représentants du secrétariat général d’Interpol venus de Lyon (France), ainsi que des équipes du Mali et du Burkina Faso.
Le ministre, malgré ses réserves, a finalement donné son accord. Dieu nous a protégés. Nous avons quitté Conakry en pleine manifestation, sans incident. Aucun agent n’a été blessé, aucun véhicule n’a été endommagé. Nous disposions à l’époque de neuf pick-up neufs. La mission était initialement conduite par le directeur central de la Police judiciaire, en la personne de M. Mohamed Diakité, originaire de Siguiri. À notre arrivée dans cette ville, il a malheureusement perdu sa mère et n’a pas pu poursuivre la mission. En tant qu’adjointe, j’ai donc assuré l’intérim pour conduire l’opération à son terme.
Nous avions constitué plusieurs équipes déployées le long des frontières. Certaines zones étaient déjà planifiées : j’étais en poste principalement à la zone de Kourémali, tandis que d’autres équipes intervenaient à Niani, Kouya Kouya et dans d’autres localités. L’organisation était bien structurée. Le directeur général adjoint de la police national Bory Condé était également présent, mais à un niveau stratégique, sans être engagé directement sur le terrain comme les agents opérationnels. Sur le terrain, j’ai formé les agents à l’identification des numéros de châssis des véhicules, en leur expliquant que leur emplacement varie selon les marques (Mercedes, Renault, Toyota, etc.). L’opération portait sur plusieurs formes de criminalité transnationale : trafic de drogue, traite des êtres humains, vol de véhicules, entre autres.
Lors d’un contrôle de routine, des agents ont attiré mon attention sur une camionnette dans laquelle ils ne parvenaient pas à localiser le numéro de châssis à l’endroit indiqué. Je leur ai alors expliqué qu’il pouvait se trouver à un autre emplacement, notamment au niveau du châssis lui-même. Je me suis agenouillée pour leur montrer. C’est à ce moment-là que j’ai remarqué une caisse fermée. J’ai demandé : « Ouvrez cette caisse, cette petite boîte située au niveau du châssis. »

Les agents m’ont dit : « Madame, c’est fermé avec un cadenas. » J’ai répondu : « Un cadenas ? » J’ai alors instruit qu’on aille à Siguiri récupérer mon véhicule et qu’on me fasse venir un soudeur. Ils se sont rendus à Siguiri-centre et sont revenus avec un soudeur qui a pu ouvrir la boîte. À l’intérieur, des éléments suspects ont été découverts, de la drogue précisément. Le véhicule a immédiatement été saisi, et le conducteur ainsi que les passagers ont été interpellés puis placés en garde à vue. Dans d’autres zones, des armes à feu ont également été saisies. À l’époque, il existait des tensions entre chercheurs d’or maliens et guinéens, ce qui expliquait en partie la circulation de ces armes.
Nous sommes finalement revenus à Conakry avec un bilan très positif. J’ai d’ailleurs été félicitée et décorée au siège de l’Organisation internationale de police criminelle (Interpol). Cet épisode reste, pour moi, l’un des moments les plus marquants de mon parcours. Sur le plan professionnel, je me définis comme une personne rigoureuse et discrète. Je m’appuie sur mon leadership, ma capacité de résistance au stress, mon sens de l’initiative ainsi que mon aptitude à prendre des décisions dans des contextes sensibles.
Que représente pour vous le mois de la femme ?
Le mois de la femme est une occasion importante de valoriser les contributions des femmes dans tous les secteurs de la société. C’est également un moment de réflexion sur les progrès accomplis, mais aussi sur les efforts qu’il reste à fournir pour renforcer l’égalité des chances. Au sein de mon département, notamment au ministère de la Sécurité, des avancées significatives ont été enregistrées grâce à la dynamique de refondation de l’État impulsée par les autorités, en particulier le Président de la République, Son excellence Mamadi Doumbouya. Autrefois, on comptait à peine une ou deux femmes au sein du cabinet du ministre ou à des postes de direction opérationnelle. Aujourd’hui, on dénombre plus de neuf femmes membres statutaires du cabinet du ministre.
On note également la présence d’une femme directrice générale à l’OPROGEM (A l’Office de Protection du Genre, de l’Enfance, et des Mœurs), d’une adjointe à la DCPAF, (Direction Centrale de la Police aux Frontières) ainsi que de plusieurs femmes commissaires centrales, notamment à Kaloum et à Nongo. Une femme occupe également le poste de directrice générale adjointe au Fonds social. C’est une évolution majeure. Ces avancées témoignent d’une volonté réelle de promouvoir le leadership féminin. À ce titre, nous saluons les efforts des autorités pour la confiance accordée aux femmes à des postes de responsabilité. Je ne saurais tout citer, mais je tiens à exprimer ma reconnaissance pour ces acquis importants.
Qu’est-ce que cela représente pour vous d’être Contrôleuse générale de police ?
C’est pour moi une grande fierté. Mon parcours au sein de la police s’est construit de manière progressive. J’ai été Commissaire de police en 2003, Commissaire principale en 2008, Commissaire divisionnaire en 2020, puis Contrôleuse générale de police en 2025. Ce qui rend ce parcours particulièrement significatif à mes yeux, c’est qu’il est le fruit du travail, de la persévérance et de l’engagement.
Vous êtes à la fois épouse, fonctionnaire de police et conseillère principale. Comment conciliez-vous responsabilités familiales et obligations professionnelles ?

Je rends grâce à Dieu et je reconnais également le soutien constant de mon époux. Grâce à cet équilibre familial, ainsi qu’à une bonne organisation, j’ai pu concilier mes responsabilités professionnelles avec mes obligations familiales.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes filles qui souhaitent faire carrière dans un domaine comme le vôtre ?
Je leur conseillerais de miser avant tout sur la formation, la discipline et la persévérance. Les métiers de la sécurité exigent rigueur et engagement, mais ils offrent également de réelles opportunités à celles qui font preuve de détermination.
Quel message souhaitez-vous adresser aux hommes concernant le respect des droits de la femme guinéenne ?
Je voudrais tout d’abord adresser mes félicitations et mes remerciements au Président de la République, le Général Mamadi Doumbouya, pour les réformes engagées, qui contribuent à faire évoluer de manière significative les droits des femmes en Guinée. Toutefois, il est essentiel que chacun, à son niveau, participe au renforcement du respect, de l’égalité et de la participation des femmes dans toutes les sphères de la vie nationale. Des efforts importants ont été consentis par les autorités, et aujourd’hui, la question du respect des droits des femmes occupe une place de plus en plus centrale en Guinée.
Au cours de votre carrière, quels défis avez-vous rencontrés en tant que femme et comment les avez-vous surmontés ?
Comme beaucoup de femmes évoluant dans les corps de sécurité, j’ai été confrontée à plusieurs défis. Je les ai surmontés en imposant le respect à travers mon professionnalisme, mon savoir-faire et mon savoir-être.
Avez-vous des cas spécifiques, des opérations que vous avez dirigées et menées avec succès jusqu’à leur aboutissement ?
Oui. En tant qu’officier de police judiciaire, j’ai eu à gérer plusieurs affaires, dont un cas marquant de vol de véhicule. Au départ, un suspect avait été interpellé et présenté comme étant le voleur. Cependant, après son audition, j’ai constaté qu’il était innocent. Je ne disposais d’aucune preuve suffisante pour justifier son incarcération. J’ai donc pris la décision de le libérer. Une décision qui a suscité l’incompréhension de mon supérieur hiérarchique à l’époque, qui soupçonnait que j’avais reçu de l’argent pour le relâcher. J’ai fermement rejeté ces accusations, car elles ne correspondaient ni à mes valeurs ni à ma manière de servir.
Mon honneur était en jeu. J’ai alors décidé de poursuivre l’enquête jusqu’à son terme afin d’établir la vérité. Quelques temps plus tard, j’ai pu interpeller le véritable auteur du vol. Celui-ci a reconnu les faits et a révélé avoir vendu le véhicule en Guinée-Bissau, avec la complicité de l’ancien chauffeur du propriétaire. En réalité, ce chauffeur, en fin de contrat, avait anticipé son départ en faisant une copie des clés du véhicule, qu’il a remise au voleur. Il l’avait également informé de la date à laquelle il ne serait plus en poste, facilitant ainsi l’opération.
Le jour du vol, le nouveau chauffeur, qui venait de prendre fonction, avait stationné le véhicule à la Cité Chemin de fer, devant le bureau de son employeur, M. J. D, directeur général d’une compagnie. Après avoir déposé un sac, il a constaté, à son retour, qu’un individu était en train de repartir avec le véhicule. Surpris, il n’a pas pu réagir à temps. Lorsque j’ai informé le propriétaire que son ancien chauffeur était impliqué, il a d’abord refusé d’y croire, tant il lui faisait confiance, allant jusqu’à le considérer comme son propre fils.
Déterminée à faire toute la lumière sur cette affaire, j’ai conduit une mission en Guinée-Bissau, accompagnée de plusieurs officiers, dont le commissaire Oumar (aujourd’hui à la retraite) et le commissaire Bangoura, en service à la sécurité routière de Matoto. Une fois sur place, le voleur nous a indiqué l’emplacement du véhicule. Nous avons procédé à des repérages nocturnes pour identifier le domicile où il était stationné. Le lendemain, nous nous sommes présentés à la police judiciaire bissau-guinéenne avec toutes les informations recueillies. Cependant, la coopération n’a pas été immédiate, et nous avons fait face à plusieurs obstacles. Un jour, alors que nous étions sur place, j’ai aperçu le véhicule passer devant nous. J’ai immédiatement demandé à mes collègues d’intervenir. Le véhicule a été intercepté et immobilisé dans la cour de la police judiciaire.

Malgré cela, des lenteurs persistaient. Nous avons appris que le receleur, c’est-à-dire l’acheteur du véhicule, était un influent opérateur économique, proche de l’ancien Président bissau-guinéen, Kumba Yala. Face à cette situation, je me suis rendue à l’ambassade de Guinée, où j’ai exposé les faits à l’ambassadeur de l’époque, M. Salif Sylla. Grâce à son appui, nous avons été reçus par le Président Kumba Yala, qui a immédiatement donné des instructions pour faciliter la restitution du véhicule.
À notre arrivée à la police judiciaire, un obstacle technique a été évoqué pour retarder la remise du véhicule. Déterminée, j’ai moi-même pris l’initiative de dégager le passage en utilisant des planches trouvées sur place. En possession de la clé originale et avec l’appui des éléments de sécurité présents, j’ai récupéré le véhicule et l’ai conduit jusqu’à l’ambassade. J’ai ensuite rappelé mes collaborateurs afin que nous quittions immédiatement le territoire avec le véhicule récupéré. Le suspect, de nationalité guinéenne, a également été transféré en Guinée. À notre retour, le dossier a été transmis au tribunal de première instance de Kaloum, et le mis en cause a été placé en détention en attendant son jugement.
Cette affaire a constitué un véritable défi, car mon intégrité professionnelle était mise en cause. Mais à l’issue de l’enquête, la vérité a été établie, et mes collègues ont salué mon travail. En reconnaissance, le propriétaire du véhicule m’a, pendant plusieurs années, invitée comme invitée d’honneur aux célébrations de l’indépendance des États-Unis.
La place des femmes dans les forces de défense et de sécurité en Guinée a-t-elle évolué ?
Oui, il y a eu une évolution notable ces dernières années, aussi bien dans les forces de défense que dans les forces de sécurité, y compris dans le secteur de la sécurité privée. Toutefois, des efforts restent à fournir, notamment en matière de formation, d’accès aux postes de responsabilité et de promotion du leadership féminin.
Quel regard portez-vous sur l’engagement des jeunes filles guinéennes aujourd’hui ?
Je tiens à encourager vivement les jeunes filles guinéennes. Aujourd’hui, elles osent davantage s’engager dans des métiers autrefois considérés comme réservés aux hommes. Je les invite à se dépasser, à persévérer et à briser le plafond de verre, car avec la détermination et le travail, rien n’est impossible. De nos jours, on constate en Guinée une présence accrue des femmes dans des secteurs où elles étaient auparavant peu représentées, notamment dans les sociétés privées de gardiennage. Cette évolution traduit une véritable dynamique d’émancipation des jeunes filles, désormais visibles dans de nombreux domaines.

Que ce soit dans les structures de santé, dans les banques ou encore dans d’autres secteurs d’activité, les femmes occupent de plus en plus de place. C’est une avancée significative qu’il convient de saluer et d’encourager. Le métier de la sécurité reste toutefois exigeant, et dans le secteur privé, les défis sont encore plus importants. Il est donc essentiel de renforcer la formation, de faciliter l’accès aux postes de responsabilité et de promouvoir le leadership féminin.
J’encourage fortement les femmes à investir dans leur formation. Revendiquer l’égalité est légitime, mais celle-ci doit s’accompagner d’un renforcement des compétences. Car c’est aussi par la formation que l’on parvient à s’imposer et à se faire respecter.
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 18 mars 2026 12:53









