Faya Millimouno : « Pourquoi j’ai saisi le Général Doumbouya… »
CONAKRY-Face aux menaces croissantes qu’il dit subir, Dr. Faya Lansana Millimouno, président du Bloc Libéral, a interpellé directement le Général Mamadi Doumbouya, l’actuel chef de l’Etat guinéen. Dans cet entretien exclusif, réalisé le 20 juillet 2025, le leader politique explique les raisons de cette démarche et exprime ses vives inquiétudes face à ce qu’il qualifie « d »inaction » de la justice guinéenne concernant les disparitions forcées et les agressions contre des figures publiques critiques du régime. L’ancien candidat à la présidentielle de 2015, insiste sur la nécessité pour le chef de l’État d’assurer la sécurité des citoyens et de faire respecter l’État de droit, un devoir qu’il estime « bafoué ».
AFRICAGUINEE.COM : Vous avez saisi, par écrit, le Général Mamadi Doumbouya à la suite de menaces dont vous dites être victime. D’abord, de quel type de menaces s’agit-il ? Qui vous menace ?
DR FAYA LANSANA MILLIMOUNO : Les menaces sont claires. Je reçois des appels avec des messages du genre : « Tu es le prochain » (allusion aux disparitions forcées, ndlr). Je ne peux même pas en compter le nombre depuis que cela a commencé. C’est-à-dire depuis le dernier trimestre de l’année 2024.
Dans la lettre adressée au Général Mamadi Doumbouya, il y a un point essentiel. Depuis le mois de février, mon avocat et moi avons saisi la justice à travers une plainte contre X. Cette plainte est enregistrée à la fois à la Cour d’appel de Conakry et au Tribunal de première instance de Mafanco. De février à juillet, six mois se sont écoulés, et la justice n’a pas encore fait un seul pas. Elle n’a même pas manifesté la curiosité de savoir qui me menace et pourquoi.
C’est exactement la même attitude que la justice adopte dans le dossier de Foniké Mengué et Billo Bah, disparus depuis un an. Qu’en est-il de Marouane Camara, Sadou Nimaga ? Il n’y a eu ni compte rendu du procureur général ni déclaration d’un procureur près d’une quelconque juridiction judiciaire. Aucun d’eux n’est encore venu devant les médias pour dire que l’enquête ouverte a permis de tirer telle ou telle conclusion.
Et plus récemment, il y a eu Abdoul Sacko, laissé pour mort, et Me Mohamed Traoré également laissé pour mort. Jusqu’à présent, peut-être qu’une déclaration de la justice m’a échappé, mais je ne vois rien de concret.
Alors, dans un tel contexte, lorsque vous recevez de tels appels, vous êtes obligé de prendre des mesures. La raison pour laquelle je suis obligé de faire des changements dans ma façon de vivre, c’est précisément pour cela. Je suis contraint de changer régulièrement de ligne pour éviter d’être harcelé par ces gens qui, visiblement, vivent aux crochets du CNRD.
Et lorsqu’on se tait, on devient complice. Depuis que les disparitions ont commencé, depuis que des Guinéens sont victimes de violences, je ne peux pas rester silencieux. Je n’ai pas encore le souvenir que le président Mamadi Doumbouya, qui a pourtant juré de veiller au respect de la personne humaine, ait pris la parole pour exprimer une petite inquiétude.
On se souvient pourtant que lorsque plusieurs personnes ont été tuées à N’zérékoré, au stade 3 avril, le Premier ministre avait annoncé que le président s’exprimerait. Il ne l’a toujours pas fait.
Alors, dans un tel contexte, où d’un côté la justice ne joue plus son rôle, et de l’autre, les menaces persistent, certains communicants et vlogueurs favorables au CNRD se permettent même de dire publiquement : « Dites à Faya qu’il sera le prochain. Et qu’il ne vienne pas ensuite écrire des lettres pour dire je suis la femme de… etc. » Ces propos, ce ne sont pas des rumeurs. Ceux qui les tiennent sont connus. Ils vont et viennent librement, sans être inquiétés. Personne n’a été convoqué, personne n’a été entendu, malgré la gravité des propos.
Pourquoi avoir saisi le président alors que la justice, les autorités et les services sécuritaires sont là ?
C’est justement pourquoi je m’adresse à lui. Parmi tous ceux qui exercent aujourd’hui dans les institutions de la transition, c’est lui qui a prêté serment. C’est donc à lui seul qu’on peut opposer ce serment. Voilà pourquoi j’ai directement adressé cette lettre à Mamadi Doumbouya.
Attendez-vous du chef de l’État qu’il vous déploie un service de sécurité spécial ?
Je crois qu’en tant que président de cette transition, il sait quelles dispositions il faut prendre pour assurer la sécurité des citoyens. Ce n’est pas uniquement mon problème : c’est une affaire qui concerne tout le peuple de Guinée. C’est le peuple qui souffre lorsqu’on voit des citoyens comme Foniké Mengué et Billo Bah disparaître. C’est le peuple qu’on massacre quand on voit comment Abdoul Sacko ou Me Mohamed Traoré ont été traités.
Donc, cette lettre, c’est aussi une manière de lui rappeler ses responsabilités fondamentales. Le premier devoir d’un gouvernement, c’est d’assurer la sécurité des personnes et de leurs biens. Oui, je suis directement menacé. Ma famille est menacée. Mes militants sont menacés. Mais à travers cette lettre, je lui rappelle les principes sans lesquels la République ne peut exister. C’est un appel solennel que je lui adresse pour qu’il fasse son devoir.
Depuis que vous avez écrit cette lettre, avez-vous eu un retour du président Doumbouya ou de l’un de ses proches ?
Pas encore. Non, aucun retour pour le moment.
Et les menaces, continuent-elles ?
Oui. Elles continuent. Et je continue, de mon côté, à prendre des dispositions pour renforcer ma sécurité. Je profite de vos colonnes pour remercier les militants et sympathisants du Bloc Libéral qui, se sentant eux aussi menacés à travers ma personne, ont décidé de venir rester à mes côtés pour me soutenir.
Est-ce que les citoyens doivent s’inquiéter face aux menaces et disparitions forcées ?
Parfaitement. Il y a un penseur qui a dit : « Une injustice quelque part est une menace pour la justice partout. » Si je suis menacé dans un contexte où Foniké Mengué, Billo Bah, Marouane Camara, Sadou Nimaga ont disparu, où Abdoul Sacko a été enlevé, torturé, puis jeté, où Me Mohamed Traoré a subi le même sort, alors se taire, que l’on soit menacé ou pas, c’est attendre son tour. Je voudrais rappeler un poème écrit après la Seconde Guerre mondiale par un pasteur allemand, Martin Niemöller. Il disait :
« Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour protester. »
On peut transposer ce poème en Guinée aujourd’hui :
« Je n’ai rien dit » quand on a enlevé Foniké Mengué et Billo Bah.
« Je n’ai rien dit » quand Abdoul Sacko a été torturé et jeté.
« Je n’ai rien dit » quand Me Mohamed Traoré a été agressé.
Et un jour, on viendra me chercher, et il n’y aura plus personne pour parler. Il ne faut pas que nous, Guinéens, attendions religieusement que notre pays devienne… (je n’utiliserai pas le mot). Il est temps d’agir.
Pourquoi, selon vous, êtes-vous ciblé ? Pourquoi ces menaces ?
Parce que je parle. Et parfois, les mots sont plus puissants que les canons. Je ne me considère pas comme un intellectuel, mais je suis un lettré, j’ai été à l’école. Mon arme, c’est ma parole. Et quand je parle, j’utilise toute la pédagogie que j’ai apprise pour me faire comprendre par les Guinéens. C’est cela qui fait peur. C’est cela qu’on considère comme une menace.
C’est pourquoi on cherche à me faire taire — comme on a tenté de le faire avec Abdoul Sacko, avec Billo Bah, avec Foniké Mengué, et tant d’autres- . Il s’agit d’éteindre toutes les voix qui osent encore dire que ça ne va pas, parce que justement ça ne va pas.
Et dans ce contexte, allez-vous vous taire ?
Mais se taire, c’est comme mourir.
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