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Gouvernance: " C' est une grave erreur de tracer des sillons entre les générations dans notre pays.

CONAKRY-Après un long silence, l’ancien premier ministre Ahmed Tidiane Souaré revient sur la scène politique guinéenne. Devenu proche collaborateur du président Alpha Condé, Ahmed Tidiane Souaré espère que son pays va tirer les leçons de son histoire tumultueuse pour sortir de la crise. Dans un entretien exclusif qu’il nous a accordé, le nouveau ministre d’Etat, revient sur le bilan du "gouvernement de large ouverture" qu’il a dirigé de mai à décembre 2008, ses relations avec le défunt président Lansana Conté, sans oublier les zones d’ombres de son parcours, avec l’affaire des audits sous la junte du Capitaine Moussa Dadis Camara. Au micro d’Africaguinee.com, Ahmed Tidiane Souaré dit tout ou…presque. Exclusif!
AFRICAGUINEE.COM : Bonjour M. le ministre! Vous venez de publier un livre témoignage intitulé " A mon tour de parler". Pourquoi ce titre?
Ahmed Tidiane SOUARE :C’est un titre évocateur qui correspond parfaitement à ce que j’ai vécu par le passé et ces derniers temps, étant le dernier premier ministre du régime Conté et de sa disparition jusqu à la prise du pouvoir par le CNDD (Conseil national pour la démocratie et le développement, junte dirigée par le Capitaine Moussa Dadis Camara, Ndlr). Pour beaucoup de raisons j’ai estimé qu’il fallait adopter une position de réserve et de silence que j’ai fais. Quand maintenant j’ai décidé d’apporter ma contribution au débat national j’ai commencé par écrire et donc c’est la raison pour laquelle j’ai estimé que c’était à mon tour de parler.
AFRICAGUINEE.COM : Dans ce livre vous avez évoqué en partie votre passage au sein du gouvernement du défunt président Lansana Conté. En termes de résultats, parlez nous de la gestion du gouvernement de "large ouverture" que vous avez dirigé ?
Ahmed Tidiane SOUARE :Le gouvernement de large ouverture n’a pas eu comme vous le savez une longévité qui permette d’inscrire toutes les activités qui étaient dans son programme en raison de la disparition du président Conté. Ceci étant, en une demi-année d’activité nous avons posé des actes extrêmement importants. Que ce soit dans le cadre indispensable du dialogue et de la réconciliation nationale, la reconstruction des édifices publics détruits lors des crises antérieures, de l’amélioration de la gouvernance financière qui était toute tendue vers l’atteinte du point d’achèvement qui était pratiquement acquis pour le 14 janvier 2009. Il y a aussi la résolution temporaire des problèmes de fourniture d’eau et d’électricité au niveau de la capitale. En fait, on avait un programme minimum d’urgence qu’on avait développé dans le cadre du budget 2009. A mon passage à l’assemblée j’avais envisagé beaucoup d’ activités à réaliser courant 2009.
AFRICAGUINEE.COM : Monsieur le ministre, vous êtes connu pour votre modération et votre fidélité au défunt président Lansana Conté. Que retenez-vous de cet homme qui a marqué l'histoire de notre pays?
Ahmed Tidiane SOUARE :C’est un homme ne l’oublions pas, qui était militaire de formation et officier de son état et qui, à la prise du pouvoir en avril 1984, a montré beaucoup de modération pour rester à l’écoute de son peuple. Vous savez que nous étions un pays avec un régime révolutionnaire et socialiste, une démocratie populaire. C’était l'époque des régimes centristes, dirigistes avec toutes les implications en matière de limitation de liberté d’entreprendre. Donc à l’arrivée du Général Conté et du CMRN (Comité Militaire de Redressement National, Ndlr) la première chose qu’il a faite c’est de restaurer les libertés individuelles et collectives, les libertés d’entreprise privée, le libéralisme économique a été engagé avec beaucoup de réformes. Et puis il a passé comme vous le savez 24 années au sommet de l’Etat, 24 années marquées par beaucoup de pages brillantes même si parfois notre histoire a été ponctuée de pages noires. Je retiens donc de cet homme comme étant un grand-homme d’Etat qui a sû essayer de se mettre au dessus de beaucoup de situations. C’est un homme qui voulait beaucoup de choses pour la Guinée mais vous savez que le développement est un chemin long, la Guinée appartient à ceux qu’on appelle communément pays pauvres, pays en voie de développement, pays pauvres très endettés. Tous ça, sont des handicaps difficilement surmontables pour le progrès économique et social des nations, de l’Afrique et plus particulière pour l’Afrique subsaharienne. Ceci étant je pense que le Général Conté a posé les actes qu’il a pu et c’est aux autres de continuer.
AFRICAGUINEE.COM : Avec l'arrivée au pouvoir du CNDD, vous êtes accusé de détournements et incarcéré. Comment avez vous vécu cette période?
Ahmed Tidiane SOUARE : Avec beaucoup de surprises et de frustrations parce qu'en intime conviction, je pense appartenir à la famille des fonctionnaires ayant apporté le meilleur d’eux même pour le progrès de ce pays. Mais vous savez que lorsque vous posez des actes et que d’autres viennent les évaluer et porter un regard sur eux, c’est en toute responsabilité de leur part d’en tirer des conclusions. Mais si ces conclusions ne sont toujours pas conformes à la réalité, je pense que nous avons été victimes de l’euphorie du changement, victimes du fait que les autorités d’alors avaient des ambitions inavouées et qu’il fallait à tout prix terrasser certains cadres ou essayer de baliser des chemins qui devaient conduire à des destinations qu’ils n’ont malheureusement pas pu atteindre.
AFRICAGUINEE.COM : Les Guinéens se souviennent de votre face à face avec le Capitaine Dadis Camara .Est ce que vous étiez un bouc émissaire pour cette junte qui avait pris le pouvoir par la force?
Ahmed Tidiane SOUARE :En quelque sorte oui ! C’est malheureusement ce qui s’est passé. N’oubliez pas aussi que j ‘étais en première ligne à la prise du pouvoir en 2008 et que des changements importants étaient engagés et que ces changements emportaient largement les populations guinéennes. C’était difficile, prendre le pouvoir, prôner un changement sans trouver des failles dans la gestion passée. J’étais là et je pense que j’ai eu à répondre de certaines choses. Ce qui m’a frappé et ce qui révèle en même temps l’injustice de l’opération, c’est quand on disait audit, il fallait commencer par la primature que j’occupais. Ils l’ont audité mais les résultats n’ont jamais été publiés parce qu’aucune malversation, aucun signe de mauvaise gestion n’avait été détectés. Donc ils sont allés fouillés 5 ans en arrière. On a examiné la période où j’étais ministre des mines et aligner des situations que nous avons dû affronter mais avec la patience, l’endurance et la sérénité des uns et des autres nous avons pu venir à bout de cette épreuve.
AFRICAGUINEE.COM : Aujourd’hui, la question des audits est encore d’actualité. Que pensez-vous des audits dans notre pays, M. SOUARE ?
Ahmed Tidiane SOUARE :Je l’ai dis dans mon livre. J’ai dis que les audits c’est une bonne chose Â.C’est pourquoi j’ai dis que quand on agit au compte de l’Etat il faut donner la latitude aux successeurs de regarder, d’évaluer ce que vous avez fait et ce qu’ils pensent de cela. Des audits professionnels, des audits qui respectent la déontologie ne dérangent aucun haut cadre, aucun gestionnaire compétent. Par contre, si ces audits ont des teintes de règlement de compte, de ciblage de chasse aux sorcières, ils sont inutiles parfois même très nuisibles et menacent la crédibilité des efforts de changement, menacent la stabilité, menacent la cohésion sociale et ils sont à éviter.
AFRICAGUINEE.COM : Aujourd'hui vous revenez au pouvoir aux côtés du nouveau président Alpha Condé. Que comptez-vous apporter au sein de cette nouvelle équipe dirigeante?
Ahmed Tidiane SOUARE : Le président Alpha Condé m’a appelé pour jouer le rôle de conseiller spécial à ses côtés. Cela signifie que je m’occuperais des dossiers spécifiques qu’il aura à me confier, dans l’intérêt de la nation guinéenne. J’essayerai donc moi-même d’apporter ce que je pense comme indispensable pour une bonne gouvernance politique, économique et sociale du pays.
AFRICAGUINEE.COM : Certains observateurs estiment qu’on assiste progressivement au retour de tous les anciens prédateurs de l’économie guinéenne. Qu’en pensez-vous ?
Ahmed Tidiane SOUARE :J’ai dis dans mon livre que c’est une grave erreur de tracer des sillons entre les générations de notre pays. « Prédateurs » ce sont des mots qu’on lance comme ça et il faut s’en méfier. La guinée n’est souvent pas plus malade que d’autres pays africains à cause du fait de détournements de deniers publics; par la mise en œuvre de certaines politiques qui ont retardé pour des raisons multiples, ce qui a conduit à des retards ou à des blocages dans la gestion de certains secteurs de notre économie. Mais cela ne veut pas dire que tous ceux qui ont été au service de l’Etat par le passé ont été des prédateurs. Lorsque le gouvernement de large consensus est arrivé en février 2007 (dirigé par Lansana Kouyaté, Ndlr)consécutivement aux grèves que nous avons connus dans ce pays, les syndicats et la société civile avaient estimé que tous ceux qui ont appartenu à des gouvernements auparavant ne devaient pas être appelés pour la gestion du pays. Ils ont donc appelé ça "le changement" mais depuis 2007 jusqu’à nos jours nous sommes entrain de gérer des crises récurrentes justement parce que nous faisons bouger des repères de vertus acceptés partout dans le monde sauf en Guinée. Je pense que ceux qui avaient dit ça ont tour à tour appartenu à des équipes de gestion. En ma connaissance je ne crois pas que la guinée ait encore atteint le bonheur espéré et au changement rêvé.
AFRICAGUINEE.COM : Pensez-vous pouvoir faire bonne équipe avec ceux la même qui vous ont combattu auparavant ?
Ahmed Tidiane SOUARE :Je n’ai aucune rancune ni haine en matière de gestion administrative. On peut ne pas être d’accord sur un dossier et être totalement d’accord sur un autre. C’est en fonction des circonstances, je pense que la chose publique appartient à tout le monde. Lorsqu’on accepte d’assumer des responsabilités de mission de service public il faut y aller sans état d’âme.
AFRICAGUINEE.COM : Avant de terminer, Monsieur le ministre, vous êtes originaire de la préfecture de Mali. Si on vous demande de qualifier votre ville natale, que direz-vous?
Ahmed Tidiane Souaré: C’est une ville cosmopolite du point de vue physique et sociologique. Du point de vue physique Mali rassemble tous les types de reliefs, de tous les types de géographie physique qu’on rencontre au foutah diallon. C’est une synthèse donc et du pont de vue sociologique aussi on y rencontre tous les patronymes. Je pense que c’est une ville très ouverte bien qu’elle soit à la périphérie du foutah djallon. Je pense donc que c’est une ville perchée au sommet du foutah qui est ouverte à la guinée et au monde entier. Ce qui est une bonne chose surtout si tout cela est arrosé par un climat pratiquement de zone tempérée étant entendu que parfois les températures sont très basses.
AFRICAGUINEE.COM : Le mot de la fin?
Ahmed Tidiane SOUARE : Je voudrais appeler toute la jeunesse, toute l’élite guinéenne à plus de modération dans le regard qu’on porte sur autrui. Tant que nous ne passons pas par là nous n’allons pas créer la synergie indispensable pour le développement du pays. Je pense que nous avons besoin de nous entendre, nous avons besoin de dialoguer et de discuter sans pour autant considérer qu’il y a un groupe de guinéens constitué de prédateurs d’un côté et de l’autre un groupe de progressistes constitué de saints ; je pense que si on se comporte comme ça, c’est extrêmement dommage pour notre pays. Il faut qu’on se regarde en face et qu’on se méfie des déclarations qui jettent la pierre sur l’autre avant qu’il n’y ait des preuves concrètes. Je pense que cet appel s’adresse aussi à la presse, la presse audiovisuelle, la presse écrite et la presse en ligne. Aujourd’hui les médias doivent jouer un rôle très important dans l’éducation du guinéen parce que lorsqu’on vous dépeint la guinée c’est un pays où rien n’a jamais marché, c’est un pays où tout est noir, on n’a pas de référence, on n’a pas de cadres. Et lorsque le guinéen sort d’ici, il s’émancipe mieux que ses compagnons de beaucoup d’autres pays et c’est un paradoxe. C’est donc un appel pressant que je lance à tous les guinéens. Je finirais par vous remercier vous aussi !
Interview réalisée par SOUARE Mamadou Hassimiou
Chef de Bureau AFRICAGUINEE.COM
Guinée-Conakry
Tél. : 224 62 65 75 74/ 224 60 36 80 12
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  Rubrique: Interview  date: 20-Jun-2011 à 21:31:56  Partager:   :  |
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