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Crise Guinéenne: Les humeurs tragiques de la poudrière

« Dadis, chef tristement original, fort en mots tonitruants et aux actes spectaculaires sur fonds d’humiliations colériques, avait le choix cornélien entre ATT, le malien qui se retira en 1992 après une transition réussie, Guéi, l’ivoirien qui s’accrocha au trône pour finir balayé en un premier temps et liquidé au second, Aziz, le mauritanien qui opta pour une stratégie d’échelle en démissionnant pour se présenter en candidat des pauvres pour finir par rafler la mise. »
Et bien Montesquieu n’a pas toujours raison quand il écrit que chaque peuple mérite ses dirigeants. La Guinée ne mérite pas ses dirigeants actuels. Défendre le contraire pour apporter caution à l’idée de l’auteur de l’esprit des lois, c’est insulter l’esthétique de la résistance du peuple guinéen à tous les régimes qui l’auront brimé avec leur mécanique implacable. Un peuple qui résiste ne peut mériter l’insulte suprême de la passivité. C’est bien les dirigeants guinéens qui ne méritent ni ce peuple ni ce pays à la richesse enviée. La Guinée est fardeau trop lourd pour les épaules d’un homme aussi agité et imprévisible que Dadis. L’on pourra certes évoquer la dialectique organiciste de l’enfantement et soutenir que Dadis même n’est que le produit d’une déliquescence sociétale mais c’est s’incliner vers la facilité du dédouanement des diables qui, usant de l’appareil de l’Etat, l’utilisent à des fins « léviathanesques » par dé là l’éthique et le patriotisme.
La Guinée, pays phare de la réappropriation de la dignité africaine à travers son NON historique à la France coloniale, n’en finit pas de souffrir comme si elle devait, après l’exploit de la pionnière rebelle, s’illustrer par l’horreur d’une gestion catastrophique où les joutes dictatoriales, « satrapiques » le disputent aux Ubu rois déclinés sous leur macabre version tropicale. Moussa Dadis Camara sera-t-il le dernier avatar d’une odyssée de tragédie et de gâchis contrastant avec la richesse fabuleuse de ce pays béni par la nature ? A défaut d’y croire, osons espérer au sens obamaien (l’audace d’espérer n’est-il pas le titre d’un livre écrit par Obama en 2006 avant son élection historique ?) Il ne faut pas désespérer de la capacité des Guinéens à surmonter ce moment tant périlleux qu’ardu !
En effet, ce pays frère aura souffert un peu plus de deux décennies durant de la chape de plomb sékoutouréienne, dictateur, suprême régent d’une pseudo- révolution dont l’affiche incandescente offrait tant une logorrhée pédante que le sinistre camp Boiro où périrent tant de guinéens dont l’illustre Diallo Telli, 1er secrétaire général de l’O.U.A.
Le règne du dictateur Touré, malgré une relative popularité en raison de ses relents anti- impérialistes, céda la place à celui de Lassana Conté, président militaire, au style chef de village autoritaire, ayant opté pour un isolationnisme tempéré (tant il abhorrait les voyages même dans la sous région) et un parler cru que Dadis adoptera mais avec plus de véhémence, d’arrogance voire d’immaturité explosive. Au commencement n’était pas seulement le verbe, l’homme est aussi dans le verbe ! Dadis aura inauguré la présidence médiatique, sans ce mystère mitterrandien où le recul et l’ombre cultivée garantissaient un admirable charme sémiotique, quand tout, sauf les affaires de gros sous, se passait sous l’avidité des médias de Conakry et les yeux amusés d’une opinion guinéenne ayant mordu, au début et seulement au début, à l’appât comique de ce sauveur autoproclamé dont les colères homériques et les frasques du show à son effigie auguraient pourtant d’une saison d’orage que même Seydou Badian Kouyaté, auteur malien du célèbre « sous l’orage », de passage pendant ce qu’on pouvait qualifier de printemps de Conakry, n’a pas su déceler. L’auteur de l’hymne national du Mali que j’admire personnellement se réjouissait que ces jeunes de la junte se réclament de l’héritage révolutionnaire sékoutouréien ! Ce n’est pourtant pas la faute de Seydou Badian Kouyaté si Dadis a déçu par la suite au dé là des frontières de ce pays où le fleuve Niger, charriant l’Histoire, dépositaire de tant de faits et secrets de nos peuples aux destins liés, par dé là la mémoire épique de nos admirables griots, prend sa divine source.
Les coups de feu dont cet Ubu roi vient d’être victime de la part de son aide de camp, Aboubacar Diakité, alias Toumba, n’est qu’une séquence d’une descente aux enfers dont le peuple guinéen paie sans nul doute le prix fort. Toumba, par ce geste tragique et désespéré relevant plus de l’instinct de survie, semble signifier qu’il ne sera pas la victime expiatoire d’un massacre majuscule dont il a déclaré aux enquêteurs internationaux qu’il ne fut que le bras exécuteur. N’est ce pas que chaque trône à son tribut sacrificiel, son mouton noir, animal exutoire ! Toumba, dont le père fut aide de camp de Sékou Touré, n’entend pas être le mouton noir d’une junte dont il n’était que le gardien des vies avant d’inspirer crainte aux siens et de fusiller « le roi » à bout portant. Aujourd’hui recherché, celui qu’on disait brillant, repu aux arts martiaux, se terre quelque part en Guinée et dit, lui-même, être en lieu sûr avec le dernier carré des fidèles! Claude Pivi, alias Complan, ministre de la sécurité de la junte, est à ses trousses sous la bénédiction du général Sékouba Konaté, actuel patron d’une junte fissurée à l’image du vacillement de tout un peuple éprouvé.
Cette junte minée de l’intérieur depuis son talon d’Achille originel (un triumvirat qui empêche toute autorité appuyée) a certainement encore des soubresauts à étaler au grand jour tant la guerre des clans connaît son acmé en son sein. En effet, entre le clan Dadis, l’excentrique aux éruptions volcaniques, actuellement dans les mains de Dieu et des médecins marocains, Sékouba Konaté, l’officier respecté au calme olympien et aux desseins jusqu’ici énigmatiques et Claude Pivi, alias Complan, l’homme des troupes et des gris gris affichés en guirlande, (communication du corps dans la mystique d’un imaginaire populaire acquis à ce qui gît dans les abysses non de la physique mais de l’inexpliqué) il est difficile de diviser la poire surtout que ce n’est point en deux parties.
La saison de la terreur se confond actuellement à Conakry au marché des fétiches, des marabouts quand l’imaginaire populaire prête à Toumba, la terreur terrée quelque part, des pouvoirs mystiques lui permettant de disparaître. Même s’il risque de tomber entre les mains de ses frères d’armes d’hier qui le traquent aujourd’hui, l’on se demande comment celui qui a tiré à bout portant sur le chef de la junte a pu s’en sortir sans risques mortels alors qu’il y a eu une riposte des dadistes et des morts ? Il est vrai que c’est bien Dadis, en imprudent sûr de lui, qui avait fait le déplacement dans le guêpier de celui sensé veiller sur sa vie alors que le chef de la junte n’ignorait plus rien du climat de désamour et de méfiance réciproque de plus en plus perceptibles entre son aide de camp et lui-même ! Et quid du rôle souterrain prêté à la France, accusée, à travers son ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, aux déclarations musclées contre la junte, de vouloir la faire tomber? Le marigot guinéen est loin d’avoir dévoilé tous ses secrets surtout quand il bouillonne de plusieurs caïmans qui se disent tous males aux relents virils quand la kalachnikov est symbole de phallus pour se faire obéir !
Quant à Dadis, chef aux traits tirés, un brin provocateur ostentatoire, un tantinet désopilant, il est passé depuis, du Dadis Show au Dadis tombeau, non pas le sien mais celui d’un peuple riche en fosses communes. Méthode fantasque et gouvernance en direct via la magie de la télé nationale et presque allergique au protocole classique, voulait-il expérimenter un style original de gouvernance révolutionnaire ?
Dadis, chef tristement original, fort en mots tonitruants et aux actes spectaculaires sur fonds d’humiliations colériques, avait le choix cornélien entre ATT, le malien qui se retira en 1992 après une transition réussie, Guéi, l’ivoirien qui s’accrocha au trône pour finir balayé en un premier temps et liquidé au second, Aziz, le mauritanien qui opta pour une stratégie d’échelle en démissionnant pour se présenter en candidat des pauvres pour finir par rafler la mise.
Plus un secret de polichinelle ! Tout semble indiquer que Dadis, hospitalisé au Maroc et qui n’est plus sûr de retrouver son fauteuil même s’il se relevait de sa blessure crânienne, avait opté pour le schéma Guéi tout en espérant finir comme Aziz, se faire élire sans démissionner. Cette stratégie antinomique à une promesse vite reniée était-elle partagée par le junte ou Dadis serait-il un assoiffé solitaire ?
L’histoire avec son agenda sibyllin nous dira un jour, peut-être plutôt que prévu, si Dadis lui-même n’était que l’otage d’une junte affamée du pouvoir et de ses attributs. Les appétits de pouvoir, les ors des ministères et autres retombées juteuses semblaient tenter déjà une grande partie de la junte au point que Dadis s’était permis de prophétiser : « Après Dadis, ce sera un autre Dadis », une manière claire et péremptoire de signifier au monde que la clique militaire est loin de céder la place à une transition civile ou un président civil.
En attendant que l’avenir fasse tomber ses voiles, éclairer l’horizon guinéen, c’est le peuple qui vit la « soufrière », nom d’un volcan, sous les humeurs de la poudrière d’une armée à l’indiscipline reconnue. Cette armée qui jadis était altière et fière de voler au secours de pays frères en lutte contre le colonisateur, une contribution positive du dictateur Sékou Touré au recouvrement de la dignité africaine, se déshonore aujourd’hui par la répression des siens aux mains nues et à la soif démocratique légitime au point de faire des viols collectifs en plein air une redoutable et affreuse méthode de torture des corps et des esprits dans ses relents plus qu’affermis du contrôle et de la préservation d’un pouvoir ramassé à terre après la mort de Conté.
Ainsi sous les feux de l’Etat wébérien et son monopole de l’exercice de la violence légitime, le monstre « léviathanesque » au sens hobbesien dévore sa cible guinéenne.
Aider le peuple de Guinée contre les humeurs d’une armée poudrière et la division d’une classe politique même si l’ampleur des massacres du 28 Octobre dernier l’a momentanément soudée, c’est oser quelques pistes de propositions :
- Une force d’interposition composée de troupes de pays africains non impliqués ou soupçonnés d’être de connivence avec une partie des protagonistes de la crise guinéenne pour protéger la population, servir de moyen de pression psychologique au profit de la médiation en cours et peut-être celles à venir au cas où la méthode Compaoré venait à être récusée.
- Opter pour une transition apaisée avec une refonte institutionnelle, constitutionnelle à travers une conférence nationale ou une commission vérité justice et réconciliation.
- Ne surtout pas écarter totalement la junte, ce qui parait d’ailleurs impossible, mais surtout s’appuyer sur le charisme d’un Sékouba Konaté, officier respecté et qui fut le premier à présenter ses excuses au peuple et qui le premier demanda l’arrestation de Toumba à la suite des massacres au stade, pour conduire la refonte difficile de l’armée guinéenne sans que lui aussi ait la possibilité d’être candidat.
- Organiser un procès juste et équitable à la suite des résultats des enquêtes en cours pour punir les responsables des massacres, (le devoir de réconciliation ne peut se passer de l’impératif de justice si elle veut être durable et garante de la paix future.)
- Organiser enfin des élections ouvertes, démocratiques sous l’égide de la force d’interposition, des institutions africaines et internationales.
Il n’est pas exclu que de bonnes volontés soient disponibles au sein de la junte surtout avec la pression internationale qui sévit sur elle pour faciliter la mise en place de solutions réalistes. Demander un départ total de la junte semble un schéma irréaliste qui risque de la durcir ou de conduire à un nouveau coup d’Etat. L’opposition guinéenne doit donc se montrer à la fois vigilante mais réaliste. Ce sera la preuve d’un patriotisme visionnaire et pragmatique. Toute proposition extrémiste risque de faire passer le pouvoir dans les mains de l’aile dure de la junte, celle des faucons qui ne veulent pas du tout entendre parler d’une mise à l’écart totale des militaires. Si tous les familiers du dossier guinéen convergent sur la nécessité de la refonte de l’armée, peut-on la faire sans y impliquer des officiers guinéens?
Ce peuple mérite soutien dans son combat pour la liberté, la démocratie et la dignité ! Le soutenir, c’est l’aider à des solutions opérationnelles, réalistes et surtout capables d’éviter les deux scénarios du pire : une explosion généralisée ou une junte endurcie repliée sur elle-même et instaurant pour des années une autre dictature sanglante!
Dans une passe difficile, le meilleur moyen d’éviter l’impasse et le pire est d’opter pour la stratégie du moindre mal ! Aidons la Guinée à s’aider et à s’élever. Son humiliation est celle de toute l’Afrique. Elle a donné hier le ton à la saga des indépendances africaines dans l’espace francophone colonial et n’a pas manqué de voler au secours de pays encore sous la joute coloniale. Elle peut être demain, avec sa nature bénie et le sursaut de conscience et de patriotisme de ses femmes et de ses hommes, une puissance émergente ! Plus que « l’audace d’espérer », l’impératif du succès !
YAYA TRAORE
- Doctorant en sciences politiques, Paris II Assas
- Président du Conseil National de la Jeunesse Malienne de France, CNJM-F
- Auteur du livre « Barack Obama raconté aux enfants de 8 à 88 ans » aux éditions de Passy, Paris |
  Rubrique: A vous la parole  date: 15-Dec-2009 ŕ 00:15:02  Partager:   :  |
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